Contenudu fichier @KMIDI KARAOKE FILE@V0100@ILyrics entered with WinKaraoke Creator@LFREN@TLe revenant - Le patrimoine de Georges Brassens interprÚtÚ par J. Bertola@TGeorges Brassens@TMusique: Jean Bertola.Calme, confortable, officiel En un mot bien rĂ©sidentiel Tel Ă©tait le cimetiĂšre oĂč Cet imbĂ©cile avait son trou

DĂ©finition, traduction, prononciation, anagramme et synonyme sur le dictionnaire libre Wiktionnaire. Français[modifier le wikicode] Étymologie[modifier le wikicode] Date Ă  prĂ©ciser De MacchabĂ©e, le sens de cadavre » est une allusion aux personnages de la danse macabre → voir macabre. On donne aussi comme origine les sept frĂšres MacchabĂ©es, qui furent martyrisĂ©s, le mot serait passĂ© dans le langage courant par l'intermĂ©diaire des Ă©tudiants en mĂ©decine. Nom commun [modifier le wikicode] Singulier Pluriel macchabĂ©e macchabĂ©es \ macchabĂ©e \ masculin Populaire Corps humain sans vie, mort, cadavre. La conversation, je ne sais comment, est allĂ©e de Palerme et de ses catacombes Ă  la morgue et Ă  ses noyĂ©s, et Maupassant, qui dĂźne avec moi, parle longuement de ses repĂȘchages en Seine et de son goĂ»t pour les macchabĂ©es du fleuve parisien, Ă  cause des laideurs originales qu’ils revĂȘtent. — Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 1885, p. 511 Ce dernier, bien que spĂ©cialisĂ© dans le travail manuel, avait gambergĂ© trĂšs vite sachant qu’Alvaro ne plaisantait jamais quand il sortait son soufflant, et qu’un macchabĂ©e, mĂȘme coincĂ© dans un vasistas, ça ne cause plus bezef
 — Jean-Luc Blanchet, MarĂ©e blanche en Atlantique, Geste Ă©ditions, 2010, chapitre 7 Dans le dĂ©sert tu trouves un macchabĂ©e en gorge que tu ne peux pas identifier on lui fouille les poches. Quand on trouve un ouvre-boĂźtes, c’est un British, et quand c’est un tire-bouchon, c’est un Français. — Michel Audiard, Un taxi pour Tobrouk, 1961 Quant Ă  moi, au fond du canal, en bon macchabĂ©e, je mĂ©dite et tire de cette affaire des leçons qui ne me serviront pas. — AmĂ©lie Nothomb, PĂ©tronille, Éditions Albin Michel, Paris, 2014, page 169 AbrĂ©viations[modifier le wikicode] maccab Traductions[modifier le wikicode] → voir cadavre Prononciation[modifier le wikicode] France Saint-Maurice-de-Beynost Ă©couter macchabĂ©e [Prononciation ?] » France Toulouse Ă©couter macchabĂ©e [Prononciation ?] » Voir aussi[modifier le wikicode] macchabĂ©e sur l’encyclopĂ©die WikipĂ©dia RĂ©fĂ©rences[modifier le wikicode] macchabĂ©e », dans TLFi, Le TrĂ©sor de la langue française informatisĂ©, 1971–1994 → consulter cet ouvrage Dansun amphithéùtre, Dans un amphithéùtre, Dans un amphithéùtre, –phithéùtre, –phithéùtre, –phithéùtre, Tsoin ! Tsoin ! Y avait un macchabĂ©e, Y avait un macchabĂ©e, Y avait un macchabĂ©e, macchabĂ©e, macchabĂ©e, macchabĂ©e, Tsoin ! Tsoin ! Etc. Chanson de colonie. La nuit ep 4:Litt. 3/09/08 11:35 Page 8 ! 9 " i On l’appelait la « route des feuilles mortes ». Je MontrĂ©al donne le feu vert au projet d'amphithéùtre naturel de 65 000 places au parc Jean-Drapeau dans le cadre d'un imposant legs de 70 millions de dollars pour le 375e anniversaire. Le projet ne sera toutefois pas prĂȘt pour les festivitĂ©s de 2017, mais seulement en 2019. Mis Ă  jour le 23 oct. 2015 Le maire Denis Coderre en a fait l'annonce ce matin en confĂ©rence de presse, en compagnie du ministre Robert PoĂ«ti et de DaniĂšle Henkel, prĂ©sidente du conseil d'administration de la SociĂ©tĂ© du parc Jean-Drapeau SPJD. Ils ont annoncĂ© que le projet de rĂ©amĂ©nagement de la portion ouest de l'Ăźle Sainte-HĂ©lĂšne pourra aller de l'avant. L'un des objectifs de ce projet est de rĂ©pondre aux exigences des grands Ă©vĂ©nements». PiĂšce maĂźtresse de ce legs de 70,4 millions, le parterre oĂč plusieurs spectacles et festivals sont organisĂ©s sera ainsi transformĂ© en vĂ©ritable amphithéùtre naturel. Cet espace aura une capacitĂ© de 65 000 places. Il sera conçu pour accueillir des grands spectacles et festivals», Ă©tĂ© comme hiver. L'amĂ©lioration du recouvrement de sol devrait permettre de rĂ©duire la poussiĂšre dispersĂ©e lorsque d'importantes foules s'y rassemblent. À lui seul, ce volet coĂ»tera 30 millions. Les esquisses montrĂ©es Ă  La Presse permettent de constater que la scĂšne sera orientĂ©e vers la Rive-Sud, tandis que les spectateurs regarderont les artistes se produire avec la silhouette urbaine de MontrĂ©al en arriĂšre-plan. Rappelons que Saint-Lambert s'est frĂ©quemment plaint du bruit provenant des Ă©vĂ©nements prĂ©sentĂ©s Ă  cet endroit, comme Osheaga ou Heavy Mtl, s'adressant mĂȘme aux tribunaux. MontrĂ©al et QuĂ©bec se partagent la facture La transformation du parterre existant en vĂ©ritable amphithéùtre naturel a fait gonfler la facture du projet de 55 millions Ă  70,4 millions. La Ville de MontrĂ©al, qui devait dĂ©bourser 20 millions au dĂ©part, a dĂ©cidĂ© de porter Ă  35,4 millions sa contribution. Le reste du financement proviendra du ministĂšre des Affaires municipales, qui a acceptĂ© de verser 35 millions. QuĂ©bec a toutefois prĂ©venu qu'il refuserait de payer tout dĂ©passement, et donc que toute mauvaise surprise serait Ă  la charge de la mĂ©tropole. Le projet devait ĂȘtre rĂ©alisĂ© pour le 375e de MontrĂ©al, mais une enquĂȘte de l'inspecteur gĂ©nĂ©ral y a dĂ©couvert des irrĂ©gularitĂ©s qui ont menĂ© Ă  l'annulation de quatre contrats. Le nouvel Ă©chĂ©ancier prĂ©voit que les travaux devraient dĂ©buter en 2016 pour se terminer en 2018. Les Ă©vĂ©nements pourront ĂȘtre prĂ©sentĂ©s de nouveau sur le site seulement Ă  partir de 2019. Nouvel espace public Outre l'amphithéùtre, le projet vient en quelque sorte corriger les lacunes du prĂ©cĂ©dent rĂ©amĂ©nagement du secteur ouest rĂ©alisĂ© ironiquement comme legs du 350e anniversaire, en 1993. Le besoin d'accueillir de grandes foules lors d'Ă©vĂ©nements d'envergure est devenu une exigence incontournable du nouvel amĂ©nagement proposé», peut-on lire dans un document prĂ©sentĂ© aux Ă©lus de MontrĂ©al. Le chemin reliant l'Ă©dicule du mĂ©tro Jean-Drapeau Ă  la sculpture L'Homme de l'artiste Alexandre Calder, Ă  la BiosphĂšre et au pont Cosmos sera ainsi Ă©largi pour devenir un espace public. L'Ă©largissement pose plusieurs contraintes. Ainsi, Il faudra faire disparaĂźtre les deux bassins d'eau et la fontaine situĂ©s prĂšs de l'Ă©dicule du mĂ©tro Jean-Drapeau. On justifie cette perte par le besoin d'amĂ©liorer la circulation de milliers de personnes en peu de temps». L'espace public Ă©largi permettra d'amĂ©nager du mobilier urbain et des jeux d'eaux. Le parc Jean-Drapeau devra Ă©galement obtenir l'autorisation du ministĂšre de l'Environnement pour faire disparaĂźtre le canal d'eau situĂ© Ă  cet endroit. Pour convaincre QuĂ©bec d'accepter, MontrĂ©al proposera un projet de compensation de milieux humides» ailleurs sur les Ăźles du parc Jean-Drapeau ou sur l'Ăźle de MontrĂ©al. Autre contrainte imposĂ©e par l'Ă©largissement de l'espace public, le nouvel amĂ©nagement forcera au passage le dĂ©placement des puits de ventilation du mĂ©tro. Le projet de rĂ©amĂ©nagement prĂ©voit aussi la construction d'un nouveau bĂątiment pour l'accueil, la restauration et la sĂ©curitĂ©. Celui-ci viendra remplacer la billetterie actuellement en place. Le projet prĂ©voit de plus l'amĂ©nagement d'une promenade riveraine pour offrir une vue sur le fleuve et la ville de MontrĂ©al. Enfin, la Place des Nations amĂ©nagĂ©e lors de l'Expo 67, sera nettoyĂ©e et sĂ©curisĂ©e. Pour Ă©viter que les nouveaux amĂ©nagements ne se dĂ©tĂ©riorent rapidement, un budget rĂ©current de 4 % du coĂ»t de construction sera ajoutĂ© au budget de la SPJD. IMAGE FOURNIE PAR LA VILLE DE MONTRÉAL IMAGE FOURNIE PAR LA VILLE DE MONTRÉAL

Dansun amphithéùtre . Dans un am phithéùtre Dans un am phithéùtre Dans un am phithéùtre Phithé ùtre, phithéùtre, phithé ùtre Tsouin, tsouin! Y'avait un macchabée (Ter) Macchabée (Ter) Tsouin, tsouin . Qui sentait fort des pieds (Ter) Fort des pieds (Ter) Tsouin, tsouin Ce macchabée disait (Ter) Il disait (Ter) Tsouin, tsouin . Ce macchabée gueulait (Ter)

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Selonl'Ă©tymologie, un amphithéùtre est l'association de deux théùtres accolĂ©s. L'amphithéùtre comprend trois grandes parties : l'arĂšne de plan elliptique ou ovale (pour une meilleure perception du spectacle), la cavea concentrique Ă  l'arĂšne et les coulisses oĂč sont amĂ©nagĂ©es de nombreuses salles servant au fonctionnement du spectacles (salles des gladiateurs, cages
Victor Hugo LES MISÉRABLES Tome I – FANTINE Texte annotĂ© par Guy Rosa, professeur Ă  l’UniversitĂ© Paris-Diderot 1862 Table des matiĂšres Livre premier Un juste Chapitre I Monsieur Myriel Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu Chapitre III À bon Ă©vĂȘque dur Ă©vĂȘchĂ© Chapitre IV Les Ɠuvres semblables aux paroles Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison Chapitre VII Cravatte Chapitre VIII Philosophie aprĂšs boire Chapitre IX Le frĂšre racontĂ© par la sƓur Chapitre X L’évĂȘque en prĂ©sence d’une lumiĂšre inconnue Chapitre XI Une restriction Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu Chapitre XIII Ce qu’il croyait Chapitre XIV Ce qu’il pensait Livre deuxiĂšme La chute Chapitre I Le soir d’un jour de marche Chapitre II La prudence conseillĂ©e Ă  la sagesse Chapitre III HĂ©roĂŻsme de l’obĂ©issance passive Chapitre IV DĂ©tails sur les fromageries de Pontarlier Chapitre V TranquillitĂ© Chapitre VI Jean Valjean Chapitre VII Le dedans du dĂ©sespoir Chapitre VIII L’onde et l’ombre Chapitre IX Nouveaux griefs Chapitre X L’homme rĂ©veillĂ© Chapitre XI Ce qu’il fait Chapitre XII L’évĂȘque travaille Chapitre XIII Petit-Gervais Livre troisiĂšme En l’annĂ©e 1817 Chapitre I L’annĂ©e 1817 Chapitre II Double quatuor Chapitre III Quatre Ă  quatre Chapitre IV TholomyĂšs est si joyeux qu’il chante une chanson espagnole Chapitre V Chez Bombarda Chapitre VI Chapitre oĂč l’on s’adore Chapitre VII Sagesse de TholomyĂšs Chapitre VIII Mort d’un cheval Chapitre IX Fin joyeuse de la joie Livre quatriĂšme Confier, c’est quelquefois livrer Chapitre I Une mĂšre qui en rencontre une autre Chapitre II PremiĂšre esquisse de deux figures louches Chapitre III L’Alouette Livre cinquiĂšme La descente Chapitre I Histoire d’un progrĂšs dans les verroteries noires Chapitre II M. Madeleine Chapitre III Sommes dĂ©posĂ©es chez Laffitte Chapitre IV M. Madeleine en deuil Chapitre V Vagues Ă©clairs Ă  l’horizon Chapitre VI Le pĂšre Fauchelevent Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier Ă  Paris Chapitre VIII Madame Victurnien dĂ©pense trente-cinq francs pour la morale Chapitre IX SuccĂšs de Madame Victurnien Chapitre X Suite du succĂšs Chapitre XI Christus nos liberavit Chapitre XII Le dĂ©sƓuvrement de M. Bamatabois Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale Livre sixiĂšme Javert Chapitre I Commencement du repos Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ Livre septiĂšme L’affaire Champmathieu Chapitre I La sƓur Simplice Chapitre II PerspicacitĂ© de maĂźtre Scaufflaire Chapitre III Une tempĂȘte sous un crĂąne Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Chapitre V BĂątons dans les roues Chapitre VI La sƓur Simplice mise Ă  l’épreuve Chapitre VII Le voyageur arrivĂ© prend ses prĂ©cautions pour repartir Chapitre VIII EntrĂ©e de faveur Chapitre IX Un lieu oĂč des convictions sont en train de se former Chapitre X Le systĂšme de dĂ©nĂ©gations Chapitre XI Champmathieu de plus en plus Ă©tonnĂ© Livre huitiĂšme Contre-coup Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux Chapitre II Fantine heureuse Chapitre III Javert content Chapitre IV L’autoritĂ© reprend ses droits Chapitre V Tombeau convenable À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique Livre premier – Un juste Chapitre I – Monsieur Myriel[1] En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel Ă©tait Ă©vĂȘque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siĂšge de Digne depuis 1806. Quoique ce dĂ©tail ne touche en aucune maniĂšre au fond mĂȘme de ce que nous avons Ă  raconter, il n’est peut-ĂȘtre pas inutile, ne fĂ»t-ce que pour ĂȘtre exact en tout, d’indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment oĂč il Ă©tait arrivĂ© dans le diocĂšse. Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinĂ©e que ce qu’ils font. M. Myriel Ă©tait fils d’un conseiller au parlement d’Aix ; noblesse de robe. On contait de lui que son pĂšre, le rĂ©servant pour hĂ©riter de sa charge, l’avait mariĂ© de fort bonne heure, Ă  dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez rĂ©pandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il Ă©tait bien fait de sa personne, quoique d’assez petite taille, Ă©lĂ©gant, gracieux, spirituel ; toute la premiĂšre partie de sa vie avait Ă©tĂ© donnĂ©e au monde et aux galanteries. La rĂ©volution survint, les Ă©vĂ©nements se prĂ©cipitĂšrent, les familles parlementaires dĂ©cimĂ©es, chassĂ©es, traquĂ©es, se dispersĂšrent. M. Charles Myriel, dĂšs les premiers jours de la rĂ©volution, Ă©migra en Italie. Sa femme y mourut d’une maladie de poitrine dont elle Ă©tait atteinte depuis longtemps. Ils n’avaient point d’enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinĂ©e de M. Myriel ? L’écroulement de l’ancienne sociĂ©tĂ© française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-ĂȘtre pour les Ă©migrĂ©s qui les voyaient de loin avec le grossissement de l’épouvante, firent-ils germer en lui des idĂ©es de renoncement et de solitude ? Fut-il, au milieu d’une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d’un de ces coups mystĂ©rieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cƓur, l’homme que les catastrophes publiques n’ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune ? Nul n’aurait pu le dire ; tout ce qu’on savait, c’est que, lorsqu’il revint d’Italie, il Ă©tait prĂȘtre. En 1804, M. Myriel Ă©tait curĂ© de B. Brignolles. Il Ă©tait dĂ©jĂ  vieux, et vivait dans une retraite profonde. Vers l’époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l’amena Ă  Paris. Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que l’empereur Ă©tait venu faire visite Ă  son oncle, le digne curĂ©, qui attendait dans l’antichambre, se trouva sur le passage de sa majestĂ©. NapolĂ©on, se voyant regardĂ© avec une certaine curiositĂ© par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement – Quel est ce bonhomme qui me regarde ? – Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. L’empereur, le soir mĂȘme, demanda au cardinal le nom de ce curĂ©, et quelque temps aprĂšs M. Myriel fut tout surpris d’apprendre qu’il Ă©tait nommĂ© Ă©vĂȘque de Digne. Qu’y avait-il de vrai, du reste, dans les rĂ©cits qu’on faisait sur la premiĂšre partie de la vie de M. Myriel ? Personne ne le savait. Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la rĂ©volution. M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville oĂč il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de tĂȘtes qui pensent. Il devait le subir, quoiqu’il fĂ»t Ă©vĂȘque et parce qu’il Ă©tait Ă©vĂȘque. Mais, aprĂšs tout, les propos auxquels on mĂȘlait son nom n’étaient peut-ĂȘtre que des propos ; du bruit, des mots, des paroles ; moins que des paroles, des palabres, comme dit l’énergique langue du midi. Quoi qu’il en fĂ»t, aprĂšs neuf ans d’épiscopat et de rĂ©sidence Ă  Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, Ă©taient tombĂ©s dans un oubli profond. Personne n’eĂ»t osĂ© en parler, personne n’eĂ»t mĂȘme osĂ© s’en souvenir. M. Myriel Ă©tait arrivĂ© Ă  Digne accompagnĂ© d’une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui Ă©tait sa sƓur et qui avait dix ans de moins que lui. Ils avaient pour tout domestique une servante du mĂȘme Ăąge que mademoiselle Baptistine, et appelĂ©e madame Magloire, laquelle, aprĂšs avoir Ă©tĂ© la servante de M. le CurĂ©, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. Mademoiselle Baptistine Ă©tait une personne longue, pĂąle, mince, douce ; elle rĂ©alisait l’idĂ©al de ce qu’exprime le mot respectable » ; car il semble qu’il soit nĂ©cessaire qu’une femme soit mĂšre pour ĂȘtre vĂ©nĂ©rable. Elle n’avait jamais Ă©tĂ© jolie ; toute sa vie, qui n’avait Ă©tĂ© qu’une suite de saintes Ɠuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clartĂ© ; et, en vieillissant, elle avait gagnĂ© ce qu’on pourrait appeler la beautĂ© de la bontĂ©. Ce qui avait Ă©tĂ© de la maigreur dans sa jeunesse Ă©tait devenu, dans sa maturitĂ©, de la transparence ; et cette diaphanĂ©itĂ© laissait voir l’ange. C’était une Ăąme plus encore que ce n’était une vierge. Sa personne semblait faite d’ombre ; Ă  peine assez de corps pour qu’il y eĂ»t lĂ  un sexe ; un peu de matiĂšre contenant une lueur ; de grands yeux toujours baissĂ©s ; un prĂ©texte pour qu’une Ăąme reste sur la terre. Madame Magloire Ă©tait une petite vieille, blanche, grasse, replĂšte, affairĂ©e, toujours haletante, Ă  cause de son activitĂ© d’abord, ensuite Ă  cause d’un asthme. À son arrivĂ©e, on installa M. Myriel en son palais Ă©piscopal avec les honneurs voulus par les dĂ©crets impĂ©riaux qui classent l’évĂȘque immĂ©diatement aprĂšs le marĂ©chal de camp. Le maire et le prĂ©sident lui firent la premiĂšre visite, et lui de son cĂŽtĂ© fit la premiĂšre visite au gĂ©nĂ©ral et au prĂ©fet. L’installation terminĂ©e, la ville attendit son Ă©vĂȘque Ă  l’Ɠuvre. Chapitre II – Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu Le palais Ă©piscopal de Digne Ă©tait attenant Ă  l’hĂŽpital. Le palais Ă©piscopal Ă©tait un vaste et bel hĂŽtel bĂąti en pierre au commencement du siĂšcle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en thĂ©ologie de la facultĂ© de Paris, abbĂ© de Simore, lequel Ă©tait Ă©vĂȘque de Digne en 1712. Ce palais Ă©tait un vrai logis seigneurial. Tout y avait grand air, les appartements de l’évĂȘque, les salons, les chambres, la cour d’honneur, fort large, avec promenoirs Ă  arcades, selon l’ancienne mode florentine, les jardins plantĂ©s de magnifiques arbres. Dans la salle Ă  manger, longue et superbe galerie qui Ă©tait au rez-de-chaussĂ©e et s’ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donnĂ© Ă  manger en cĂ©rĂ©monie le 29 juillet 1714 Ă  messeigneurs Charles BrĂ»lart de Genlis, archevĂȘque-prince d’Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, Ă©vĂȘque de Grasse, Philippe de VendĂŽme, grand prieur de France, abbĂ© de Saint-HonorĂ© de LĂ©rins, François de Berton de Grillon, Ă©vĂȘque-baron de Vence, CĂ©sar de Sabran de Forcalquier, Ă©vĂȘque-seigneur de GlandĂšve, et Jean Soanen, prĂȘtre de l’oratoire, prĂ©dicateur ordinaire du roi, Ă©vĂȘque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept rĂ©vĂ©rends personnages dĂ©coraient cette salle, et cette date mĂ©morable, 29 juillet 1714, y Ă©tait gravĂ©e en lettres d’or sur une table de marbre blanc. L’hĂŽpital Ă©tait une maison Ă©troite et basse Ă  un seul Ă©tage avec un petit jardin. Trois jours aprĂšs son arrivĂ©e, l’évĂȘque visita l’hĂŽpital. La visite terminĂ©e, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. – Monsieur le directeur de l’hĂŽpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades ? – Vingt-six, monseigneur. – C’est ce que j’avais comptĂ©, dit l’évĂȘque. – Les lits, reprit le directeur, sont bien serrĂ©s les uns contre les autres. – C’est ce que j’avais remarquĂ©. – Les salles ne sont que des chambres, et l’air s’y renouvelle difficilement. – C’est ce qui me semble. – Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. – C’est ce que je me disais. – Dans les Ă©pidĂ©mies, nous avons eu cette annĂ©e le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois ; nous ne savons que faire. – C’est la pensĂ©e qui m’était venue. – Que voulez-vous, monseigneur ? dit le directeur, il faut se rĂ©signer. Cette conversation avait lieu dans la salle Ă  manger-galerie du rez-de-chaussĂ©e. L’évĂȘque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l’hĂŽpital – Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu’il tiendrait de lits rien que dans cette salle ? – La salle Ă  manger de monseigneur ! s’écria le directeur stupĂ©fait. L’évĂȘque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. – Il y tiendrait bien vingt lits ! dit-il, comme se parlant Ă  lui-mĂȘme. Puis Ă©levant la voix – Tenez, monsieur le directeur de l’hĂŽpital, je vais vous dire. Il y a Ă©videmment une erreur. Vous ĂȘtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j’ai le vĂŽtre. Rendez-moi ma maison. C’est ici chez vous. Le lendemain, les vingt-six pauvres Ă©taient installĂ©s dans le palais de l’évĂȘque et l’évĂȘque Ă©tait Ă  l’hĂŽpital. M. Myriel n’avait point de bien, sa famille ayant Ă©tĂ© ruinĂ©e par la rĂ©volution. Sa sƓur touchait une rente viagĂšre de cinq cents francs qui, au presbytĂšre, suffisait Ă  sa dĂ©pense personnelle. M. Myriel recevait de l’état comme Ă©vĂȘque un traitement de quinze mille francs. Le jour mĂȘme oĂč il vint se loger dans la maison de l’hĂŽpital, M. Myriel dĂ©termina l’emploi de cette somme une fois pour toutes de la maniĂšre suivante. Nous transcrivons ici une note Ă©crite de sa main. Note pour rĂ©gler les dĂ©penses de ma maison. Pour le petit sĂ©minaire quinze cents livres CongrĂ©gation de la mission cent livres Pour les lazaristes de Montdidier cent livres SĂ©minaire des missions Ă©trangĂšres Ă  Paris deux cents livres CongrĂ©gation du Saint-Esprit cent cinquante livres Établissements religieux de la Terre-Sainte cent livres SociĂ©tĂ©s de charitĂ© maternelle trois cents livres En sus, pour celle d’Arles cinquante livres ƒuvre pour l’amĂ©lioration des prisons quatre cents livres ƒuvre pour le soulagement et la dĂ©livrance des prisonniers cinq cents livres Pour libĂ©rer des pĂšres de famille prisonniers pour dettes mille livres SupplĂ©ment au traitement des pauvres maĂźtres d’école du diocĂšse deux mille livres Grenier d’abondance des Hautes-Alpes cent livres CongrĂ©gation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes quinze cents livres Pour les pauvres six mille livres Ma dĂ©pense personnelle mille livres Total quinze mille livres Pendant tout le temps qu’il occupa le siĂšge de Digne, M. Myriel ne changea presque rien Ă  cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir rĂ©glĂ© les dĂ©penses de sa maison. Cet arrangement fut acceptĂ© avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne Ă©tait tout Ă  la fois son frĂšre et son Ă©vĂȘque, son ami selon la nature et son supĂ©rieur selon l’église. Elle l’aimait et elle le vĂ©nĂ©rait tout simplement. Quand il parlait, elle s’inclinait ; quand il agissait, elle adhĂ©rait. La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l’évĂȘque, on l’a pu remarquer, ne s’était rĂ©servĂ© que mille livres, ce qui, joint Ă  la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. Avec ces quinze cents francs[2], ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient. Et quand un curĂ© de village venait Ă  Digne, M. l’évĂȘque trouvait encore moyen de le traiter, grĂące Ă  la sĂ©vĂšre Ă©conomie de madame Magloire et Ă  l’intelligente administration de mademoiselle Baptistine. Un jour, – il Ă©tait Ă  Digne depuis environ trois mois, – l’évĂȘque dit – Avec tout cela je suis bien gĂȘnĂ© ! – Je le crois bien ! s’écria madame Magloire, Monseigneur n’a seulement pas rĂ©clamĂ© la rente que le dĂ©partement lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournĂ©es dans le diocĂšse. Pour les Ă©vĂȘques d’autrefois c’était l’usage. – Tiens ! dit l’évĂȘque, vous avez raison, madame Magloire. Il fit sa rĂ©clamation. Quelque temps aprĂšs, le conseil gĂ©nĂ©ral, prenant cette demande en considĂ©ration, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique Allocation Ă  M. l’évĂȘque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournĂ©es pastorales. Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, Ă  cette occasion, un sĂ©nateur de l’empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu prĂšs de la ville de Digne d’une sĂ©natorerie magnifique, Ă©crivit au ministre des cultes, M. Bigot de PrĂ©ameneu, un petit billet irritĂ© et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques – Des frais de carrosse ? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants ? Des frais de poste et de tournĂ©es ? Ă  quoi bon ces tournĂ©es d’abord ? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes ? Il n’y a pas de routes. On ne va qu’à cheval. Le pont mĂȘme de la Durance Ă  ChĂąteau-Arnoux peut Ă  peine porter des charrettes Ă  bƓufs. Ces prĂȘtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon apĂŽtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens Ă©vĂȘques. Oh ! toute cette prĂȘtraille ! Monsieur le comte, les choses n’iront bien que lorsque l’empereur nous aura dĂ©livrĂ©s des calotins. À bas le pape ! les affaires se brouillaient avec Rome. Quant Ă  moi, je suis pour CĂ©sar tout seul. Etc., etc. » La chose, en revanche, rĂ©jouit fort madame Magloire. – Bon, dit-elle Ă  mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencĂ© par les autres, mais il a bien fallu qu’il finĂźt par lui-mĂȘme. Il a rĂ©glĂ© toutes ses charitĂ©s. VoilĂ  trois mille livres pour nous. Enfin ! Le soir mĂȘme, l’évĂȘque Ă©crivit et remit Ă  sa sƓur une note ainsi conçue Frais de carrosse et de tournĂ©es. Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hĂŽpital quinze cents livres. Pour la sociĂ©tĂ© de charitĂ© maternelle d’Aix deux cent cinquante livres. Pour la sociĂ©tĂ© de charitĂ© maternelle de Draguignan deux cent cinquante livres. Pour les enfants trouvĂ©s cinq cents livres. Pour les orphelins cinq cents livres. Total trois mille livres. Tel Ă©tait le budget de M. Myriel. Quant au casuel Ă©piscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prĂ©dications, bĂ©nĂ©dictions d’églises ou de chapelles, mariages, etc., l’évĂȘque le percevait sur les riches avec d’autant plus d’ñpretĂ© qu’il le donnait aux pauvres. Au bout de peu de temps, les offrandes d’argent affluĂšrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient Ă  la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l’aumĂŽne que les autres venaient y dĂ©poser. L’évĂȘque, en moins d’un an, devint le trĂ©sorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les dĂ©tresses. Des sommes considĂ©rables passaient par ses mains ; mais rien ne put faire qu’il changeĂąt quelque chose Ă  son genre de vie et qu’il ajoutĂąt le moindre superflu Ă  son nĂ©cessaire. Loin de lĂ . Comme il y a toujours encore plus de misĂšre en bas que de fraternitĂ© en haut, tout Ă©tait donnĂ©, pour ainsi dire, avant d’ĂȘtre reçu ; c’était comme de l’eau sur une terre sĂšche ; il avait beau recevoir de l’argent, il n’en avait jamais. Alors il se dĂ©pouillait. L’usage Ă©tant que les Ă©vĂȘques Ă©noncent leurs noms de baptĂȘme en tĂȘte de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d’instinct affectueux, dans les noms et prĂ©noms de l’évĂȘque, celui qui leur prĂ©sentait un sens, et ils ne l’appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l’occasion. Du reste, cette appellation lui plaisait. – J’aime ce nom-lĂ , disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. Nous ne prĂ©tendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable ; nous nous bornons Ă  dire qu’il est ressemblant[3]. Chapitre III – À bon Ă©vĂȘque dur Ă©vĂȘchĂ© M. l’évĂȘque, pour avoir converti son carrosse en aumĂŽnes, n’en faisait pas moins ses tournĂ©es. C’est un diocĂšse fatigant que celui de Digne. Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l’a vu tout Ă  l’heure ; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatrevingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c’est une affaire. M. l’évĂȘque en venait Ă  bout. Il allait Ă  pied quand c’était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. Les deux vieilles femmes l’accompagnaient. Quand le trajet Ă©tait trop pĂ©nible pour elles, il allait seul. Un jour, il arriva Ă  Senez, qui est une ancienne ville Ă©piscopale, montĂ© sur un Ăąne. Sa bourse, fort Ă  sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d’autre Ă©quipage. Le maire de la ville vint le recevoir Ă  la porte de l’évĂȘchĂ© et le regardait descendre de son Ăąne avec des yeux scandalisĂ©s. Quelques bourgeois riaient autour de lui. – Monsieur le maire, dit l’évĂȘque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c’est bien de l’orgueil Ă  un pauvre prĂȘtre de monter une monture qui a Ă©tĂ© celle de JĂ©sus-Christ. Je l’ai fait par nĂ©cessitĂ©, je vous assure, non par vanitĂ©. Dans ses tournĂ©es, il Ă©tait indulgent et doux, et prĂȘchait moins qu’il ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il n’allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modĂšles. Aux habitants d’un pays il citait l’exemple du pays voisin. Dans les cantons oĂč l’on Ă©tait dur pour les nĂ©cessiteux, il disait – Voyez les gens de Briançon. Ils ont donnĂ© aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. Ils leur rebĂątissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays bĂ©ni de Dieu. Durant tout un siĂšcle de cent ans, il n’y a pas eu un meurtrier. Dans les villages Ăąpres au gain et Ă  la moisson, il disait – Voyez ceux d’Embrun. Si un pĂšre de famille, au temps de la rĂ©colte, a ses fils au service Ă  l’armĂ©e et ses filles en service Ă  la ville, et qu’il soit malade et empĂȘchĂ©, le curĂ© le recommande au prĂŽne ; et le dimanche, aprĂšs la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. Aux familles divisĂ©es par des questions d’argent et d’hĂ©ritage, il disait – Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu’on n’y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le pĂšre meurt dans une famille, les garçons s’en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu’elles puissent trouver des maris. Aux cantons qui ont le goĂ»t des procĂšs et oĂč les fermiers se ruinent en papier timbrĂ©, il disait – Voyez ces bons paysans de la vallĂ©e de Queyras. Ils sont lĂ  trois mille Ăąmes. Mon Dieu ! c’est comme une petite rĂ©publique. On n’y connaĂźt ni le juge, ni l’huissier. Le maire fait tout. Il rĂ©partit l’impĂŽt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obĂ©it, parce que c’est un homme juste parmi des hommes simples. Aux villages oĂč il ne trouvait pas de maĂźtre d’école, il citait encore ceux de Queyras – Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maĂźtres d’école payĂ©s par toute la vallĂ©e qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-lĂ , et enseignant. Ces magisters vont aux foires, oĂč je les ai vus. On les reconnaĂźt Ă  des plumes Ă  Ă©crire qu’ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n’enseignent qu’à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-lĂ  sont de grands savants. Mais quelle honte d’ĂȘtre ignorants ! Faites comme les gens de Queyras. Il parlait ainsi, gravement et paternellement, Ă  dĂ©faut d’exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d’images, ce qui Ă©tait l’éloquence mĂȘme de JĂ©sus-Christ, convaincu et persuadant. Chapitre IV – Les Ɠuvres semblables aux paroles Sa conversation Ă©tait affable et gaie. Il se mettait Ă  la portĂ©e des deux vieilles femmes qui passaient leur vie prĂšs de lui ; quand il riait, c’était le rire d’un Ă©colier. Madame Magloire l’appelait volontiers Votre Grandeur. Un jour, il se leva de son fauteuil et alla Ă  sa bibliothĂšque chercher un livre. Ce livre Ă©tait sur un des rayons d’en haut. Comme l’évĂȘque Ă©tait d’assez petite taille, il ne put y atteindre. – Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va pas jusqu’à cette planche. Une de ses parentes Ă©loignĂ©es, madame la comtesse de LĂŽ, laissait rarement Ă©chapper une occasion d’énumĂ©rer en sa prĂ©sence ce qu’elle appelait les espĂ©rances » de ses trois fils. Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils Ă©taient naturellement les hĂ©ritiers. Le plus jeune des trois avait Ă  recueillir d’une grand’tante cent bonnes mille livres de rentes ; le deuxiĂšme Ă©tait substituĂ© au titre de duc de son oncle ; l’aĂźnĂ© devait succĂ©der Ă  la pairie de son aĂŻeul. L’évĂȘque Ă©coutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables Ă©talages maternels. Une fois pourtant, il paraissait plus rĂȘveur que de coutume, tandis que madame de LĂŽ renouvelait le dĂ©tail de toutes ces successions et de toutes ces espĂ©rances ». Elle s’interrompit avec quelque impatience – Mon Dieu, mon cousin ! mais Ă  quoi songez-vous donc ? – Je songe, dit l’évĂȘque, Ă  quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin Mettez votre espĂ©rance dans celui auquel on ne succĂšde point. » Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du dĂ©cĂšs d’un gentilhomme du pays, oĂč s’étalaient en une longue page, outre les dignitĂ©s du dĂ©funt, toutes les qualifications fĂ©odales et nobiliaires de tous ses parents – Quel bon dos a la mort ! s’écria-t-il. Quelle admirable charge de titres on lui fait allĂšgrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l’esprit pour employer ainsi la tombe Ă  la vanitĂ© ! Il avait dans l’occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sĂ©rieux. Pendant un carĂȘme, un jeune vicaire vint Ă  Digne et prĂȘcha dans la cathĂ©drale. Il fut assez Ă©loquent. Le sujet de son sermon Ă©tait la charitĂ©. Il invita les riches Ă  donner aux indigents, afin d’éviter l’enfer qu’il peignit le plus effroyable qu’il put et de gagner le paradis qu’il fit dĂ©sirable et charmant. Il y avait dans l’auditoire un riche marchand retirĂ©, un peu usurier, nommĂ© M. GĂ©borand, lequel avait gagnĂ© un demi-million Ă  fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. GĂ©borand n’avait fait l’aumĂŽne Ă  un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu’il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathĂ©drale. Elles Ă©taient six Ă  se partager cela. Un jour, l’évĂȘque le vit faisant sa charitĂ© et dit Ă  sa sƓur avec un sourire – VoilĂ  monsieur GĂ©borand qui achĂšte pour un sou de paradis. Quand il s’agissait de charitĂ©, il ne se rebutait pas, mĂȘme devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient rĂ©flĂ©chir. Une fois, il quĂȘtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait lĂ  le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d’ĂȘtre tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variĂ©tĂ© a existĂ©. L’évĂȘque, arrivĂ© Ă  lui, lui toucha le bras. – Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna et rĂ©pondit sĂšchement – Monseigneur, j’ai mes pauvres. – Donnez-les-moi, dit l’évĂȘque. Un jour, dans la cathĂ©drale, il fit ce sermon. Mes trĂšs chers frĂšres, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n’ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenĂȘtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n’ont qu’une ouverture, la porte. Et cela, Ă  cause d’une chose qu’on appelle l’impĂŽt des portes et fenĂȘtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-lĂ , et voyez les fiĂšvres et les maladies. HĂ©las ! Dieu donne l’air aux hommes, la loi le leur vend. Je n’accuse pas la loi, mais je bĂ©nis Dieu. Dans l’IsĂšre, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n’ont pas mĂȘme de brouettes, ils transportent les engrais Ă  dos d’hommes ; ils n’ont pas de chandelles, et ils brĂ»lent des bĂątons rĂ©sineux et des bouts de corde trempĂ©s dans la poix rĂ©sine. C’est comme cela dans tout le pays haut du DauphinĂ©. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache sĂ©chĂ©e. L’hiver, ils cassent ce pain Ă  coups de hache et ils le font tremper dans l’eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. – Mes frĂšres, ayez pitiĂ© ! voyez comme on souffre autour de vous. » NĂ© provençal, il s’était facilement familiarisĂ© avec tous les patois du midi. Il disait Eh bĂ© ! moussu, sĂšs sagĂ© ? » comme dans le bas Languedoc. OntĂ© anaras passa ? » comme dans les basses Alpes. Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase », comme dans le haut DauphinĂ©. Ceci plaisait au peuple, et n’avait pas peu contribuĂ© Ă  lui donner accĂšs prĂšs de tous les esprits. Il Ă©tait dans la chaumiĂšre et dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les Ăąmes. Du reste, il Ă©tait le mĂȘme pour les gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien hĂątivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il disait – Voyons le chemin par oĂč la faute a passĂ©. Étant, comme il se qualifiait lui-mĂȘme en souriant, un ex-pĂ©cheur, il n’avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux fĂ©roces, une doctrine qu’on pourrait rĂ©sumer Ă  peu prĂšs ainsi L’homme a sur lui la chair qui est tout Ă  la fois son fardeau et sa tentation. Il la traĂźne et lui cĂšde. Il doit la surveiller, la contenir, la rĂ©primer, et ne lui obĂ©ir qu’à la derniĂšre extrĂ©mitĂ©. Dans cette obĂ©issance-lĂ , il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute, ainsi faite, est vĂ©nielle. C’est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s’achever en priĂšre. Être un saint, c’est l’exception ; ĂȘtre un juste, c’est la rĂšgle. Errez, dĂ©faillez, pĂ©chez, mais soyez des justes. Le moins de pĂ©chĂ© possible, c’est la loi de l’homme. Pas de pĂ©chĂ© du tout est le rĂȘve de l’ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au pĂ©chĂ©. Le pĂ©chĂ© est une gravitation. » Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s’indigner bien vite – Oh ! oh ! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. VoilĂ  les hypocrisies effarĂ©es qui se dĂ©pĂȘchent de protester et de se mettre Ă  couvert. Il Ă©tait indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pĂšse le poids de la sociĂ©tĂ© humaine. Il disait – Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pĂšres, des maĂźtres, des forts, des riches et des savants. Il disait encore – À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez ; la sociĂ©tĂ© est coupable de ne pas donner l’instruction gratis ; elle rĂ©pond de la nuit qu’elle produit. Cette Ăąme est pleine d’ombre, le pĂ©chĂ© s’y commet. Le coupable n’est pas celui qui y fait le pĂ©chĂ©, mais celui qui y a fait l’ombre. Comme on voit, il avait une maniĂšre Ă©trange et Ă  lui de juger les choses. Je soupçonne qu’il avait pris cela dans l’évangile. Il entendit un jour conter dans un salon un procĂšs criminel qu’on instruisait et qu’on allait juger. Un misĂ©rable homme, par amour pour une femme et pour l’enfant qu’il avait d’elle, Ă  bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie Ă©tait encore punie de mort Ă  cette Ă©poque. La femme avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e Ă©mettant la premiĂšre piĂšce fausse fabriquĂ©e par l’homme. On la tenait, mais on n’avait de preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s’obstina Ă  nier. Sur ce, le procureur du roi avait eu une idĂ©e. Il avait supposĂ© une infidĂ©litĂ© de l’amant, et Ă©tait parvenu, avec des fragments de lettres savamment prĂ©sentĂ©s, Ă  persuader Ă  la malheureuse qu’elle avait une rivale et que cet homme la trompait. Alors, exaspĂ©rĂ©e de jalousie, elle avait dĂ©noncĂ© son amant, tout avouĂ©, tout prouvĂ©. L’homme Ă©tait perdu. Il allait ĂȘtre prochainement jugĂ© Ă  Aix avec sa complice. On racontait le fait, et chacun s’extasiait sur l’habiletĂ© du magistrat. En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vĂ©ritĂ© par la colĂšre, il avait fait sortir la justice de la vengeance. L’évĂȘque Ă©coutait tout cela en silence. Quand ce fut fini, il demanda – OĂč jugera-t-on cet homme et cette femme ? – À la cour d’assises. Il reprit – Et oĂč jugera-t-on monsieur le procureur du roi ? Il arriva Ă  Digne une aventure tragique. Un homme fut condamnĂ© Ă  mort pour meurtre. C’était un malheureux pas tout Ă  fait lettrĂ©, pas tout Ă  fait ignorant, qui avait Ă©tĂ© bateleur dans les foires et Ă©crivain public. Le procĂšs occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixĂ© pour l’exĂ©cution du condamnĂ©, l’aumĂŽnier de la prison tomba malade. Il fallait un prĂȘtre pour assister le patient Ă  ses derniers moments. On alla chercher le curĂ©. Il paraĂźt qu’il refusa en disant Cela ne me regarde pas. Je n’ai que faire de cette corvĂ©e et de ce saltimbanque ; moi aussi, je suis malade ; d’ailleurs ce n’est pas lĂ  ma place. On rapporta cette rĂ©ponse Ă  l’évĂȘque qui dit – Monsieur le curĂ© a raison. Ce n’est pas sa place, c’est la mienne. Il alla sur-le-champ Ă  la prison, il descendit au cabanon du saltimbanque », il l’appela par son nom, lui prit la main et lui parla. Il passa toute la journĂ©e et toute la nuit prĂšs de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l’ñme du condamnĂ© et priant le condamnĂ© pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vĂ©ritĂ©s qui sont les plus simples. Il fut pĂšre, frĂšre, ami ; Ă©vĂȘque pour bĂ©nir seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet homme allait mourir dĂ©sespĂ©rĂ©. La mort Ă©tait pour lui comme un abĂźme. Debout et frĂ©missant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il n’était pas assez ignorant pour ĂȘtre absolument indiffĂ©rent. Sa condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et lĂ  autour de lui cette cloison qui nous sĂ©pare du mystĂšre des choses et que nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brĂšches fatales, et ne voyait que des tĂ©nĂšbres. L’évĂȘque lui fit voir une clartĂ©. Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l’évĂȘque Ă©tait lĂ . Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix Ă©piscopale au cou, cĂŽte Ă  cĂŽte avec ce misĂ©rable liĂ© de cordes. Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l’échafaud avec lui. Le patient, si morne et si accablĂ© la veille, Ă©tait rayonnant. Il sentait que son Ăąme Ă©tait rĂ©conciliĂ©e et il espĂ©rait Dieu. L’évĂȘque l’embrassa, et, au moment oĂč le couteau allait tomber, il lui dit – Celui que l’homme tue, Dieu le ressuscite ; celui que les frĂšres chassent retrouve le PĂšre. Priez, croyez, entrez dans la vie ! le PĂšre est lĂ . Quand il redescendit de l’échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui Ă©tait le plus admirable de sa pĂąleur ou de sa sĂ©rĂ©nitĂ©. En rentrant Ă  cet humble logis qu’il appelait en souriant son palais, il dit Ă  sa sƓur – Je viens d’officier pontificalement. Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l’évĂȘque C’est de l’affectation. » Ceci ne fut du reste qu’un propos de salons. Le peuple, qui n’entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. Quant Ă  l’évĂȘque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps Ă  s’en remettre. L’échafaud, en effet, quand il est lĂ , dressĂ© et debout, a quelque chose qui hallucine. On peut avoir une certaine indiffĂ©rence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine ; mais si l’on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se dĂ©cider et prendre parti pour ou contre. Les uns admirent, comme de Maistre[4] ; les autres exĂšcrent, comme Beccaria. La guillotine est la concrĂ©tion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n’est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l’aperçoit frissonne du plus mystĂ©rieux des frissons. Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d’interrogation. L’échafaud est vision. L’échafaud n’est pas une charpente, l’échafaud n’est pas une machine, l’échafaud n’est pas une mĂ©canique inerte faite de bois, de fer et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d’ĂȘtre qui a je ne sais quelle sombre initiative ; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mĂ©canique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. Dans la rĂȘverie affreuse oĂč sa prĂ©sence jette l’ñme, l’échafaud apparaĂźt terrible et se mĂȘlant de ce qu’il fait. L’échafaud est le complice du bourreau ; il dĂ©vore ; il mange de la chair, il boit du sang. L’échafaud est une sorte de monstre fabriquĂ© par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d’une espĂšce de vie Ă©pouvantable faite de toute la mort qu’il a donnĂ©e. Aussi l’impression fut-elle horrible et profonde ; le lendemain de l’exĂ©cution et beaucoup de jours encore aprĂšs, l’évĂȘque parut accablĂ©. La sĂ©rĂ©nitĂ© presque violente du moment funĂšbre avait disparu le fantĂŽme de la justice sociale l’obsĂ©dait. Lui qui d’ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu’il se fĂźt un reproche. Par moments, il se parlait Ă  lui-mĂȘme, et bĂ©gayait Ă  demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sƓur entendit un soir et recueillit – Je ne croyais pas que cela fĂ»t si monstrueux. C’est un tort de s’absorber dans la loi divine au point de ne plus s’apercevoir de la loi humaine. La mort n’appartient qu’à Dieu. De quel droit les hommes touchent-ils Ă  cette chose inconnue ? Avec le temps ces impressions s’attĂ©nuĂšrent, et probablement s’effacĂšrent. Cependant on remarqua que l’évĂȘque Ă©vitait dĂ©sormais de passer sur la place des exĂ©cutions. On pouvait appeler M. Myriel Ă  toute heure au chevet des malades et des mourants. Il n’ignorait pas que lĂ  Ă©tait son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles veuves ou orphelines n’avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-mĂȘme. Il savait s’asseoir et se taire de longues heures auprĂšs de l’homme qui avait perdu la femme qu’il aimait, de la mĂšre qui avait perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. Ô admirable consolateur ! il ne cherchait pas Ă  effacer la douleur par l’oubli, mais Ă  l’agrandir et Ă  la dignifier par l’espĂ©rance. Il disait – Prenez garde Ă  la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne songez pas Ă  ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimĂ© au fond du ciel. Il savait que la croyance est saine. Il cherchait Ă  conseiller et Ă  calmer l’homme dĂ©sespĂ©rĂ© en lui indiquant du doigt l’homme rĂ©signĂ©, et Ă  transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une Ă©toile. Chapitre V – Que monseigneur Bienvenu faisait durer – trop longtemps ses soutanes La vie intĂ©rieure de M. Myriel Ă©tait pleine des mĂȘmes pensĂ©es que sa vie publique. Pour qui eĂ»t pu la voir de prĂšs, c’eĂ»t Ă©tĂ© un spectacle grave et charmant que cette pauvretĂ© volontaire dans laquelle vivait M. l’évĂȘque de Digne. Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu[5]. Ce court sommeil Ă©tait profond. Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit Ă  la cathĂ©drale, soit dans son oratoire. Sa messe dite, il dĂ©jeunait d’un pain de seigle trempĂ© dans le lait de ses vaches. Puis il travaillait. Un Ă©vĂȘque est un homme fort occupĂ© ; il faut qu’il reçoive tous les jours le secrĂ©taire de l’évĂȘchĂ©, qui est d’ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. Il a des congrĂ©gations Ă  contrĂŽler, des privilĂšges Ă  donner, toute une librairie ecclĂ©siastique Ă  examiner, paroissiens, catĂ©chismes diocĂ©sains, livres d’heures, etc., des mandements Ă  Ă©crire, des prĂ©dications Ă  autoriser, des curĂ©s et des maires Ă  mettre d’accord, une correspondance clĂ©ricale, une correspondance administrative, d’un cĂŽtĂ© l’état, de l’autre le Saint-SiĂšge, mille affaires. Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son brĂ©viaire, il le donnait d’abord aux nĂ©cessiteux, aux malades et aux affligĂ©s ; le temps que les affligĂ©s, les malades et les nĂ©cessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. TantĂŽt il bĂȘchait la terre dans son jardin, tantĂŽt il lisait et Ă©crivait. Il n’avait qu’un mot pour ces deux sortes de travail ; il appelait cela jardiner. – L’esprit est un jardin, disait-il. À midi, il dĂźnait. Le dĂźner ressemblait au dĂ©jeuner. Vers deux heures, quand le temps Ă©tait beau, il sortait et se promenait Ă  pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. On le voyait cheminer seul, tout Ă  ses pensĂ©es, l’Ɠil baissĂ©, appuyĂ© sur sa longue canne, vĂȘtu de sa douillette violette ouatĂ©e et bien chaude, chaussĂ© de bas violets dans de gros souliers, et coiffĂ© de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d’or Ă  graine d’épinards. C’était une fĂȘte partout oĂč il paraissait. On eĂ»t dit que son passage avait quelque chose de rĂ©chauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l’évĂȘque comme pour le soleil. Il bĂ©nissait et on le bĂ©nissait. On montrait sa maison Ă  quiconque avait besoin de quelque chose. Çà et lĂ , il s’arrĂȘtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mĂšres. Il visitait les pauvres tant qu’il avait de l’argent ; quand il n’en avait plus, il visitait les riches. Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu’il ne voulait pas qu’on s’en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu’avec sa douillette violette. Cela le gĂȘnait un peu en Ă©tĂ©. Le soir Ă  huit heures et demie il soupait avec sa sƓur, madame Magloire debout derriĂšre eux et les servant Ă  table. Rien de plus frugal que ce repas. Si pourtant l’évĂȘque avait un de ses curĂ©s Ă  souper, madame Magloire en profitait pour servir Ă  Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curĂ© Ă©tait un prĂ©texte Ă  bon repas ; l’évĂȘque se laissait faire. Hors de lĂ , son ordinaire ne se composait guĂšre que de lĂ©gumes cuits dans l’eau et de soupe Ă  l’huile. Aussi disait-on dans la ville – Quand l’évĂȘque fait pas chĂšre de curĂ©, il fait chĂšre de trappiste. AprĂšs son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire ; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait Ă  Ă©crire, tantĂŽt sur des feuilles volantes, tantĂŽt sur la marge de quelque in-folio. Il Ă©tait lettrĂ© et quelque peu savant. Il a laissĂ© cinq ou six manuscrits assez curieux ; entre autres une dissertation sur le verset de la GenĂšse Au commencement l’esprit de Dieu flottait sur les eaux[6]. Il confronte avec ce verset trois textes la version arabe qui dit Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius JosĂšphe qui dit Un vent d’en haut se prĂ©cipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaĂŻque d’Onkelos qui porte Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. Dans une autre dissertation, il examine les Ɠuvres thĂ©ologiques de Hugo[7], Ă©vĂȘque de PtolĂ©maĂŻs, arriĂšre-grand-oncle de celui qui Ă©crit ce livre, et il Ă©tablit qu’il faut attribuer Ă  cet Ă©vĂȘque les divers opuscules publiĂ©s, au siĂšcle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. Parfois au milieu d’une lecture, quel que fĂ»t le livre qu’il eĂ»t entre les mains, il tombait tout Ă  coup dans une mĂ©ditation profonde, d’oĂč il ne sortait que pour Ă©crire quelques lignes sur les pages mĂȘmes du volume. Ces lignes souvent n’ont aucun rapport avec le livre qui les contient. Nous avons sous les yeux une note Ă©crite par lui sur une des marges d’un in-quarto intitulĂ© Correspondance du lord Germain avec les gĂ©nĂ©raux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l’AmĂ©rique. À Versailles, chez Poinçot, libraire, et Ă  Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. Voici cette note Ô vous qui ĂȘtes ! L’EcclĂ©siaste vous nomme Toute-Puissance, les MacchabĂ©es vous nomment CrĂ©ateur, l’ÉpĂźtre aux ÉphĂ©siens vous nomme LibertĂ©, Baruch vous nomme ImmensitĂ©, les Psaumes vous nomment Sagesse et VĂ©ritĂ©, Jean vous nomme LumiĂšre, les Rois vous nomment Seigneur, l’Exode vous appelle Providence, le LĂ©vitique SaintetĂ©, Esdras Justice, la crĂ©ation vous nomme Dieu, l’homme vous nomme PĂšre ; mais Salomon vous nomme MisĂ©ricorde, et c’est lĂ  le plus beau de tous vos noms[8]. » Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient Ă  leurs chambres au premier, le laissant jusqu’au matin seul au rez-de-chaussĂ©e. Ici il est nĂ©cessaire que nous donnions une idĂ©e exacte du logis de M. l’évĂȘque de Digne. Chapitre VI – Par qui il faisait garder sa maison La maison qu’il habitait se composait, nous l’avons dit, d’un rez-de-chaussĂ©e et d’un seul Ă©tage trois piĂšces au rez-de-chaussĂ©e, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. DerriĂšre la maison, un jardin d’un quart d’arpent. Les deux femmes occupaient le premier. L’évĂȘque logeait en bas. La premiĂšre piĂšce, qui s’ouvrait sur la rue, lui servait de salle Ă  manger, la deuxiĂšme de chambre Ă  coucher, et la troisiĂšme d’oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre Ă  coucher, et sortir de la chambre Ă  coucher sans passer par la salle Ă  manger. Dans l’oratoire, au fond, il y avait une alcĂŽve fermĂ©e, avec un lit pour les cas d’hospitalitĂ©. M. l’évĂȘque offrait ce lit aux curĂ©s de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient Ă  Digne. La pharmacie de l’hĂŽpital, petit bĂątiment ajoutĂ© Ă  la maison et pris sur le jardin, avait Ă©tĂ© transformĂ©e en cuisine et en cellier. Il y avait en outre dans le jardin une Ă©table qui Ă©tait l’ancienne cuisine de l’hospice et oĂč l’évĂȘque entretenait deux vaches. Quelle que fĂ»t la quantitĂ© de lait qu’elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitiĂ© aux malades de l’hĂŽpital. – Je paye ma dĂźme, disait-il. Sa chambre Ă©tait assez grande et assez difficile Ă  chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est trĂšs cher Ă  Digne, il avait imaginĂ© de faire faire dans l’étable Ă  vaches un compartiment fermĂ© d’une cloison en planches. C’était lĂ  qu’il passait ses soirĂ©es dans les grands froids. Il appelait cela son salon d’hiver. Il n’y avait dans ce salon d’hiver, comme dans la salle Ă  manger, d’autres meubles qu’une table de bois blanc, carrĂ©e, et quatre chaises de paille. La salle Ă  manger Ă©tait ornĂ©e en outre d’un vieux buffet peint en rose Ă  la dĂ©trempe. Du buffet pareil, convenablement habillĂ© de napperons blancs et de fausses dentelles, l’évĂȘque avait fait l’autel qui dĂ©corait son oratoire. Ses pĂ©nitentes riches et les saintes femmes de Digne s’étaient souvent cotisĂ©es pour faire les frais d’un bel autel neuf Ă  l’oratoire de monseigneur ; il avait chaque fois pris l’argent et l’avait donnĂ© aux pauvres. – Le plus beau des autels, disait-il, c’est l’ñme d’un malheureux consolĂ© qui remercie Dieu. Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil Ă  bras Ă©galement en paille dans sa chambre Ă  coucher. Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes Ă  la fois, le prĂ©fet, ou le gĂ©nĂ©ral, ou l’état-major du rĂ©giment en garnison, ou quelques Ă©lĂšves du petit sĂ©minaire, on Ă©tait obligĂ© d’aller chercher dans l’étable les chaises du salon d’hiver, dans l’oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil dans la chambre Ă  coucher ; de cette façon, on pouvait rĂ©unir jusqu’à onze siĂšges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on dĂ©meublait une piĂšce. Il arrivait parfois qu’on Ă©tait douze[9] ; alors l’évĂȘque dissimulait l’embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminĂ©e si c’était l’hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c’était l’étĂ©. Il y avait bien encore dans l’alcĂŽve fermĂ©e une chaise, mais elle Ă©tait Ă  demi dĂ©paillĂ©e et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu’elle ne pouvait servir qu’appuyĂ©e contre le mur. Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une trĂšs grande bergĂšre en bois jadis dorĂ© et revĂȘtue de pĂ©kin Ă  fleurs, mais on avait Ă©tĂ© obligĂ© de monter cette bergĂšre au premier par la fenĂȘtre, l’escalier Ă©tant trop Ă©troit ; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. L’ambition de mademoiselle Baptistine eĂ»t Ă©tĂ© de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d’Utrecht jaune Ă  rosaces et en acajou Ă  cou de cygne, avec canapĂ©. Mais cela eĂ»t coĂ»tĂ© au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu’elle n’avait rĂ©ussi Ă  Ă©conomiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. D’ailleurs qui est-ce qui atteint son idĂ©al ? Rien de plus simple Ă  se figurer que la chambre Ă  coucher de l’évĂȘque. Une porte-fenĂȘtre donnant sur le jardin, vis-Ă -vis le lit ; un lit d’hĂŽpital, en fer avec baldaquin de serge verte ; dans l’ombre du lit, derriĂšre un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes Ă©lĂ©gantes de l’homme du monde ; deux portes, l’une prĂšs de la cheminĂ©e, donnant dans l’oratoire ; l’autre, prĂšs de la bibliothĂšque, donnant dans la salle Ă  manger ; la bibliothĂšque, grande armoire vitrĂ©e pleine de livres ; la cheminĂ©e, de bois peint en marbre, habituellement sans feu ; dans la cheminĂ©e, une paire de chenets en fer ornĂ©s de deux vases Ă  guirlandes et cannelures jadis argentĂ©s Ă  l’argent hachĂ©, ce qui Ă©tait un genre de luxe Ă©piscopal ; au-dessus, Ă  l’endroit oĂč d’ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre dĂ©sargentĂ© fixĂ© sur un velours noir rĂąpĂ© dans un cadre de bois dĂ©dorĂ©. PrĂšs de la porte-fenĂȘtre, une grande table avec un encrier, chargĂ©e de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. Devant le lit, un prie-Dieu, empruntĂ© Ă  l’oratoire. Deux portraits dans des cadres ovales Ă©taient accrochĂ©s au mur des deux cĂŽtĂ©s du lit. De petites inscriptions dorĂ©es sur le fond neutre de la toile Ă  cĂŽtĂ© des figures indiquaient que les portraits reprĂ©sentaient, l’un, l’abbĂ© de Chaliot, Ă©vĂȘque de Saint-Claude, l’autre, l’abbĂ© Tourteau, vicaire gĂ©nĂ©ral d’Agde, abbĂ© de Grand-Champ, ordre de CĂźteaux, diocĂšse de Chartres. L’évĂȘque, en succĂ©dant dans cette chambre aux malades de l’hĂŽpital, y avait trouvĂ© ces portraits et les y avait laissĂ©s. C’étaient des prĂȘtres, probablement des donateurs deux motifs pour qu’il les respectĂąt. Tout ce qu’il savait de ces deux personnages, c’est qu’ils avaient Ă©tĂ© nommĂ©s par le roi, l’un Ă  son Ă©vĂȘchĂ©, l’autre Ă  son bĂ©nĂ©fice, le mĂȘme jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant dĂ©crochĂ© les tableaux pour en secouer la poussiĂšre, l’évĂȘque avait trouvĂ© cette particularitĂ© Ă©crite d’une encre blanchĂątre sur un petit carrĂ© de papier jauni par le temps, collĂ© avec quatre pains Ă  cacheter derriĂšre le portrait de l’abbĂ© de Grand-Champ. Il avait Ă  sa fenĂȘtre un antique rideau de grosse Ă©toffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour Ă©viter la dĂ©pense d’un neuf, madame Magloire fut obligĂ©e de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L’évĂȘque le faisait souvent remarquer. – Comme cela fait bien ! disait-il. Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussĂ©e ainsi qu’au premier, sans exception, Ă©taient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d’hĂŽpital. Cependant, dans les derniĂšres annĂ©es, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonnĂ©, des peintures qui ornaient l’appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d’ĂȘtre l’hĂŽpital, cette maison avait Ă©tĂ© le parloir aux bourgeois[10]. De lĂ  cette dĂ©coration. Les chambres Ă©taient pavĂ©es de briques rouges qu’on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressĂ©e devant tous les lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, Ă©tait du haut en bas d’une propretĂ© exquise. C’était le seul luxe que l’évĂȘque permit. Il disait – Cela ne prend rien aux pauvres. Il faut convenir cependant qu’il lui restait de ce qu’il avait possĂ©dĂ© jadis six couverts d’argent et une grande cuiller Ă  soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l’évĂȘque de Digne tel qu’il Ă©tait, nous devons ajouter qu’il lui Ă©tait arrivĂ© plus d’une fois de dire – Je renoncerais difficilement Ă  manger dans de l’argenterie. Il faut ajouter Ă  cette argenterie deux gros flambeaux d’argent massif qui lui venaient de l’hĂ©ritage d’une grand’tante. Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminĂ©e de l’évĂȘque. Quand il avait quelqu’un Ă  dĂźner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. Il y avait dans la chambre mĂȘme de l’évĂȘque, Ă  la tĂȘte de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d’argent et la grande cuiller. Il faut dire qu’on n’en ĂŽtait jamais la clef. Le jardin, un peu gĂątĂ© par les constructions assez laides dont nous avons parlĂ©, se composait de quatre allĂ©es en croix rayonnant autour d’un puisard ; une autre allĂ©e faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il Ă©tait enclos. Ces allĂ©es laissaient entre elles quatre carrĂ©s bordĂ©s de buis. Dans trois, madame Magloire cultivait des lĂ©gumes ; dans le quatriĂšme, l’évĂȘque avait mis des fleurs. Il y avait çà et lĂ  quelques arbres fruitiers. Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce – Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilĂ  pourtant un carrĂ© inutile. Il vaudrait mieux avoir lĂ  des salades que des bouquets. – Madame Magloire, rĂ©pondit l’évĂȘque, vous vous trompez. Le beau est aussi utile que l’utile. Il ajouta aprĂšs un silence – Plus peut-ĂȘtre. Ce carrĂ©, composĂ© de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l’évĂȘque presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et lĂ  des trous en terre oĂč il mettait des graines. Il n’était pas aussi hostile aux insectes qu’un jardinier l’eĂ»t voulu. Du reste, aucune prĂ©tention Ă  la botanique ; il ignorait les groupes et le solidisme ; il ne cherchait pas le moins du monde Ă  dĂ©cider entre Tournefort et la mĂ©thode naturelle ; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylĂ©dons, ni pour Jussieu contre LinnĂ©. Il n’étudiait pas les plantes ; il aimait les fleurs. Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer Ă  ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d’étĂ© avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. La maison n’avait pas une porte qui fermĂąt Ă  clef. La porte de la salle Ă  manger qui, nous l’avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathĂ©drale, Ă©tait jadis armĂ©e de serrures et de verrous comme une porte de prison. L’évĂȘque avait fait ĂŽter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n’était fermĂ©e qu’au loquet. Le premier passant venu, Ă  quelque heure que ce fĂ»t, n’avait qu’à la pousser. Dans les commencements, les deux femmes avaient Ă©tĂ© fort tourmentĂ©es de cette porte jamais close ; mais M. de Digne leur avait dit – Faites mettre des verrous Ă  vos chambres, si cela vous plaĂźt. Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. Pour ce qui est de l’évĂȘque, on peut trouver sa pensĂ©e expliquĂ©e ou du moins indiquĂ©e dans ces trois lignes Ă©crites par lui sur la marge d’une bible Voici la nuance la porte du mĂ©decin ne doit jamais ĂȘtre fermĂ©e ; la porte du prĂȘtre doit toujours ĂȘtre ouverte. » Sur un autre livre, intitulĂ© Philosophie de la science mĂ©dicale, il avait Ă©crit cette autre note Est-ce que je ne suis pas mĂ©decin comme eux ? Moi aussi j’ai mes malades ; d’abord j’ai les leurs, qu’ils appellent les malades ; et puis j’ai les miens, que j’appelle les malheureux. » Ailleurs encore il avait Ă©crit Ne demandez pas son nom Ă  qui vous demande un gĂźte. C’est surtout celui-lĂ  que son nom embarrasse qui a besoin d’asile. » Il advint qu’un digne curĂ©, je ne sais plus si c’était le curĂ© de Couloubroux ou le curĂ© de Pompierry, s’avisa de lui demander un jour, probablement Ă  l’instigation de madame Magloire, si Monseigneur Ă©tait bien sĂ»r de ne pas commettre jusqu’à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte Ă  la disposition de qui voulait entrer, et s’il ne craignait pas enfin qu’il n’arrivĂąt quelque malheur dans une maison si peu gardĂ©e. L’évĂȘque lui toucha l’épaule avec une gravitĂ© douce et lui dit – Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam[11]. Puis il parla d’autre chose. Il disait assez volontiers – Il y a la bravoure du prĂȘtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nĂŽtre doit ĂȘtre tranquille. Chapitre VII – Cravatte Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c’était que M. l’évĂȘque de Digne. AprĂšs la destruction de la bande de Gaspard BĂšs qui avait infestĂ© les gorges d’Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte[12], se rĂ©fugia dans la montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard BĂšs, dans le comtĂ© de Nice, puis gagna le PiĂ©mont, et tout Ă  coup reparut en France, du cĂŽtĂ© de Barcelonnette. On le vit Ă  Jauziers d’abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l’Aigle, et de lĂ  il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l’Ubaye et de l’Ubayette. Il osa mĂȘme pousser jusqu’à Embrun, pĂ©nĂ©tra une nuit dans la cathĂ©drale et dĂ©valisa la sacristie. Ses brigandages dĂ©solaient le pays. On mit la gendarmerie Ă  ses trousses, mais en vain. Il Ă©chappait toujours ; quelquefois il rĂ©sistait de vive force. C’était un hardi misĂ©rable. Au milieu de toute cette terreur, l’évĂȘque arriva. Il faisait sa tournĂ©e. Au Chastelar, le maire vint le trouver et l’engagea Ă  rebrousser chemin. Cravatte tenait la montagne jusqu’à l’Arche, et au delĂ . Il y avait danger, mĂȘme avec une escorte. C’était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. – Aussi, dit l’évĂȘque, je compte aller sans escorte. – Y pensez-vous, monseigneur ? s’écria le maire. – J’y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. – Partir ? – Partir. – Seul ? – Seul. – Monseigneur ! vous ne ferez pas cela. – Il y a lĂ , dans la montagne, reprit l’évĂȘque, une humble petite commune grande comme ça, que je n’ai pas vue depuis trois ans. Ce sont mes bons amis. De doux et honnĂȘtes bergers. Ils possĂšdent une chĂšvre sur trente qu’ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flĂ»tes Ă  six trous. Ils ont besoin qu’on leur parle de temps en temps du bon Dieu. Que diraient-ils d’un Ă©vĂȘque qui a peur ? Que diraient-ils si je n’y allais pas ? – Mais, monseigneur, les brigands ! Si vous rencontrez les brigands ! – Tiens, dit l’évĂȘque, j’y songe. Vous avez raison. Je puis les rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu’on leur parle du bon Dieu. – Monseigneur ! mais c’est une bande ! c’est un troupeau de loups ! – Monsieur le maire, c’est peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment de ce troupeau que JĂ©sus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence ? – Monseigneur, ils vous dĂ©valiseront. – Je n’ai rien. – Ils vous tueront. – Un vieux bonhomme de prĂȘtre qui passe en marmottant ses momeries ? Bah ! Ă  quoi bon ? – Ah ! mon Dieu ! si vous alliez les rencontrer ! – Je leur demanderai l’aumĂŽne pour mes pauvres. – Monseigneur, n’y allez pas, au nom du ciel ! vous exposez votre vie. – Monsieur le maire, dit l’évĂȘque, n’est-ce dĂ©cidĂ©ment que cela ? Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les Ăąmes[13]. Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagnĂ© seulement d’un enfant qui s’offrit Ă  lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya trĂšs fort. Il ne voulut emmener ni sa sƓur ni madame Magloire. Il traversa la montagne Ă  mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses bons amis » les bergers. Il y resta quinze jours, prĂȘchant, administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu’il fut proche de son dĂ©part, il rĂ©solut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curĂ©. Mais comment faire ? pas d’ornements Ă©piscopaux. On ne pouvait mettre Ă  sa disposition qu’une chĂ©tive sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usĂ© ornĂ©es de galons faux. – Bah ! dit l’évĂȘque. Monsieur le curĂ©, annonçons toujours au prĂŽne notre Te Deum. Cela s’arrangera. On chercha dans les Ă©glises d’alentour. Toutes les magnificences de ces humbles paroisses rĂ©unies n’auraient pas suffi Ă  vĂȘtir convenablement un chantre de cathĂ©drale. Comme on Ă©tait dans cet embarras, une grande caisse fut apportĂ©e et dĂ©posĂ©e au presbytĂšre pour M. l’évĂȘque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse ; elle contenait une chape de drap d’or, une mitre ornĂ©e de diamants, une croix archiĂ©piscopale, une crosse magnifique, tous les vĂȘtements pontificaux volĂ©s un mois auparavant au trĂ©sor de Notre-Dame d’Embrun. Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel Ă©taient Ă©crits ces mots Cravatte Ă  monseigneur Bienvenu. – Quand je disais que cela s’arrangerait ! dit l’évĂȘque. Puis il ajouta en souriant – À qui se contente d’un surplis de curĂ©, Dieu envoie une chape d’archevĂȘque. – Monseigneur, murmura le curĂ© en hochant la tĂȘte avec un sourire, Dieu, – ou le diable. L’évĂȘque regarda fixement le curĂ© et reprit avec autoritĂ© – Dieu ! Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiositĂ©. Il retrouva au presbytĂšre du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l’attendaient, et il dit Ă  sa sƓur – Eh bien, avais-je raison ? Le pauvre prĂȘtre est allĂ© chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J’étais parti n’emportant que ma confiance en Dieu ; je rapporte le trĂ©sor d’une cathĂ©drale. Le soir, avant de se coucher, il dit encore – Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont lĂ  les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mĂȘmes. Les prĂ©jugĂ©s, voilĂ  les voleurs ; les vices, voilĂ  les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu’importe ce qui menace notre tĂȘte ou notre bourse ! Ne songeons qu’à ce qui menace notre Ăąme. Puis se tournant vers sa sƓur – Ma sƓur, de la part du prĂȘtre jamais de prĂ©caution contre le prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous Ă  prier Dieu quand nous croyons qu’un danger arrive sur nous. Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frĂšre ne tombe pas en faute Ă  notre occasion. Du reste, les Ă©vĂ©nements Ă©taient rares dans son existence. Nous racontons ceux que nous savons ; mais d’ordinaire il passait sa vie Ă  faire toujours les mĂȘmes choses aux mĂȘmes moments. Un mois de son annĂ©e ressemblait Ă  une heure de sa journĂ©e. Quant Ă  ce que devint le trĂ©sor » de la cathĂ©drale d’Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger lĂ -dessus. C’étaient lĂ  de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes Ă  voler au profit des malheureux. VolĂ©es, elles l’étaient dĂ©jĂ  d’ailleurs. La moitiĂ© de l’aventure Ă©tait accomplie ; il ne restait plus qu’à changer la direction du vol, et qu’à lui faire faire un petit bout de chemin du cĂŽtĂ© des pauvres. Nous n’affirmons rien du reste Ă  ce sujet. Seulement on a trouvĂ© dans les papiers de l’évĂȘque une note assez obscure qui se rapporte peut-ĂȘtre Ă  cette affaire, et qui est ainsi conçue La question est de savoir si cela doit faire retour Ă  la cathĂ©drale ou Ă  l’hĂŽpital. Chapitre VIII – Philosophie aprĂšs boire Le sĂ©nateur dont il a Ă©tĂ© parlĂ© plus haut Ă©tait un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive Ă  toutes ces rencontres qui font obstacle et qu’on nomme conscience, foi jurĂ©e, justice, devoir ; il avait marchĂ© droit Ă  son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intĂ©rĂȘt. C’était un ancien procureur, attendri par le succĂšs, pas mĂ©chant homme du tout, rendant tous les petits services qu’il pouvait Ă  ses fils, Ă  ses gendres, Ă  ses parents, mĂȘme Ă  des amis ; ayant sagement pris de la vie les bons cĂŽtĂ©s, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui semblait assez bĂȘte. Il Ă©tait spirituel, et juste assez lettrĂ© pour se croire un disciple d’Épicure en n’étant peut-ĂȘtre qu’un produit de Pigault-Lebrun[14]. Il riait volontiers, et agrĂ©ablement, des choses infinies et Ă©ternelles, et des billevesĂ©es du bonhomme Ă©vĂȘque ». Il en riait quelquefois, avec une aimable autoritĂ©, devant M. Myriel lui-mĂȘme, qui Ă©coutait. À je ne sais plus quelle cĂ©rĂ©monie demi-officielle, le comte *** ce sĂ©nateur et M. Myriel durent dĂźner chez le prĂ©fet. Au dessert, le sĂ©nateur, un peu Ă©gayĂ©, quoique toujours digne, s’écria – Parbleu, monsieur l’évĂȘque, causons. Un sĂ©nateur et un Ă©vĂȘque se regardent difficilement sans cligner de l’Ɠil. Nous sommes deux augures. Je vais vous faire un aveu. J’ai ma philosophie. – Et vous avez raison, rĂ©pondit l’évĂȘque. Comme on fait sa philosophie on se couche. Vous ĂȘtes sur le lit de pourpre, monsieur le sĂ©nateur. Le sĂ©nateur, encouragĂ©, reprit – Soyons bons enfants. – Bons diables mĂȘme, dit l’évĂȘque. – Je vous dĂ©clare, reprit le sĂ©nateur, que le marquis d’Argens, Pyrrhon, Hobbes et M. Naigeon[15] ne sont pas des maroufles. J’ai dans ma bibliothĂšque tous mes philosophes dorĂ©s sur tranche. – Comme vous-mĂȘme, monsieur le comte, interrompit l’évĂȘque. Le sĂ©nateur poursuivit – Je hais Diderot ; c’est un idĂ©ologue, un dĂ©clamateur et un rĂ©volutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. Voltaire s’est moquĂ© de Needham, et il a eu tort ; car les anguilles de Needham[16] prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une cuillerĂ©e de pĂąte de farine supplĂ©e le fiat lux. Supposez la goutte plus grosse et la cuillerĂ©e plus grande, vous avez le monde. L’homme, c’est l’anguille. Alors Ă  quoi bon le PĂšre Ă©ternel ? Monsieur l’évĂȘque, l’hypothĂšse JĂ©hovah me fatigue. Elle n’est bonne qu’à produire des gens maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse ! Vive ZĂ©ro qui me laisse tranquille ! De vous Ă  moi, et pour vider mon sac, et pour me confesser Ă  mon pasteur comme il convient, je vous avoue que j’ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre JĂ©sus qui prĂȘche Ă  tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d’avare Ă  des gueux. Renoncement ! pourquoi ? Sacrifice ! Ă  quoi ? Je ne vois pas qu’un loup s’immole au bonheur d’un autre loup. Restons donc dans la nature. Nous sommes au sommet ; ayons la philosophie supĂ©rieure. Que sert d’ĂȘtre en haut, si l’on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres ? Vivons gaĂźment. La vie, c’est tout. Que l’homme ait un autre avenir, ailleurs, lĂ -haut, lĂ -bas, quelque part, je n’en crois pas un traĂźtre mot. Ah ! l’on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois prendre garde Ă  tout ce que je fais, il faut que je me casse la tĂȘte sur le bien et le mal, sur le juste et l’injuste, sur le fas et le nefas[17]. Pourquoi ? parce que j’aurai Ă  rendre compte de mes actions. Quand ? aprĂšs ma mort. Quel bon rĂȘve ! AprĂšs ma mort, bien fin qui me pincera. Faites donc saisir une poignĂ©e de cendre par une main d’ombre. Disons le vrai, nous qui sommes des initiĂ©s et qui avons levĂ© la jupe d’Isis il n’y a ni bien, ni mal ; il y a de la vĂ©gĂ©tation. Cherchons le rĂ©el. Creusons tout Ă  fait. Allons au fond, que diable ! Il faut flairer la vĂ©ritĂ©, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carrĂ© par la base, moi. Monsieur l’évĂȘque, l’immortalitĂ© de l’homme est un Ă©coute-s’il-pleut. Oh ! la charmante promesse ! Fiez-vous-y. Le bon billet qu’a Adam ! On est Ăąme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux omoplates. Aidez-moi donc, n’est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d’un astre Ă  l’autre ? Soit. On sera les sauterelles des Ă©toiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces paradis. Dieu est une sornette monstre. Je ne dirais point cela dans le Moniteur[18], parbleu ! mais je le chuchote entre amis. Inter pocula[19]. Sacrifier la terre au paradis, c’est lĂącher la proie pour l’ombre. Être dupe de l’infini ! pas si bĂȘte. Je suis nĂ©ant. Je m’appelle monsieur le comte NĂ©ant, sĂ©nateur. Étais-je avant ma naissance ? Non. Serai-je aprĂšs ma mort ? Non. Que suis-je ? un peu de poussiĂšre agrĂ©gĂ©e par un organisme. Qu’ai-je Ă  faire sur cette terre ? J’ai le choix. Souffrir ou jouir. OĂč me mĂšnera la souffrance ? Au nĂ©ant. Mais j’aurai souffert. OĂč me mĂšnera la jouissance ? Au nĂ©ant. Mais j’aurai joui. Mon choix est fait. Il faut ĂȘtre mangeant ou mangĂ©. Je mange. Mieux vaut ĂȘtre la dent que l’herbe. Telle est ma sagesse. AprĂšs quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur est lĂ , le PanthĂ©on pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. Fin. Finis. Liquidation totale. Ceci est l’endroit de l’évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu’il y ait lĂ  quelqu’un qui ait quelque chose Ă  me dire, je ris d’y songer. Invention de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, JĂ©hovah pour les hommes. Non, notre lendemain est de la nuit. DerriĂšre la tombe, il n’y a plus que des nĂ©ants Ă©gaux. Vous avez Ă©tĂ© Sardanapale, vous avez Ă©tĂ© Vincent de Paul, cela fait le mĂȘme rien. VoilĂ  le vrai. Donc vivez, par-dessus tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vĂ©ritĂ©, je vous le dis, monsieur l’évĂȘque, j’ai ma philosophie, et j’ai mes philosophes. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. AprĂšs ça, il faut bien quelque chose Ă  ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, aux misĂ©rables. On leur donne Ă  gober les lĂ©gendes, les chimĂšres, l’ñme, l’immortalitĂ©, le paradis, les Ă©toiles. Ils mĂąchent cela. Ils le mettent sur leur pain sec. Qui n’a rien a le bon Dieu. C’est bien le moins. Je n’y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon Dieu est bon pour le peuple. L’évĂȘque battit des mains. – VoilĂ  parler ! s’écria-t-il. L’excellente chose, et vraiment merveilleuse, que ce matĂ©rialisme-lĂ  ! Ne l’a pas qui veut. Ah ! quand on l’a, on n’est plus dupe ; on ne se laisse pas bĂȘtement exiler comme Caton, ni lapider comme Étienne, ni brĂ»ler vif comme Jeanne d’Arc. Ceux qui ont rĂ©ussi Ă  se procurer ce matĂ©rialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables, et de penser qu’ils peuvent dĂ©vorer tout, sans inquiĂ©tude, les places, les sinĂ©cures, les dignitĂ©s, le pouvoir bien ou mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les savoureuses capitulations de conscience, et qu’ils entreront dans la tombe, leur digestion faite. Comme c’est agrĂ©able ! Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le sĂ©nateur. Cependant il m’est impossible de ne point vous fĂ©liciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le dites, une philosophie Ă  vous et pour vous, exquise, raffinĂ©e, accessible aux riches seuls, bonne Ă  toutes les sauces, assaisonnant admirablement les voluptĂ©s de la vie. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et dĂ©terrĂ©e par des chercheurs spĂ©ciaux. Mais vous ĂȘtes bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple, Ă  peu prĂšs comme l’oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. Chapitre IX – Le frĂšre racontĂ© par la sƓur Pour donner une idĂ©e du mĂ©nage intĂ©rieur de M. l’évĂȘque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions, leurs pensĂ©es, mĂȘme leurs instincts de femmes aisĂ©ment effrayĂ©es, aux habitudes et aux intentions de l’évĂȘque, sans qu’il eĂ»t mĂȘme Ă  prendre la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine Ă  madame la vicomtesse de Boischevron, son amie d’enfance. Cette lettre est entre nos mains. Digne, 16 dĂ©cembre 18
 Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. C’est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus. Figurez-vous qu’en lavant et Ă©poussetant les plafonds et les murs, madame Magloire a fait des dĂ©couvertes ; maintenant nos deux chambres tapissĂ©es de vieux papier blanchi Ă  la chaux ne dĂ©pareraient pas un chĂąteau dans le genre du vĂŽtre. Madame Magloire a dĂ©chirĂ© tout le papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, oĂč il n’y a pas de meubles, et dont nous nous servons pour Ă©tendre le linge aprĂšs les lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrĂ©s, un plafond peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C’était recouvert d’une toile, du temps que c’était l’hĂŽpital. Enfin des boiseries du temps de nos grand’mĂšres. Mais c’est ma chambre qu’il faut voir. Madame Magloire a dĂ©couvert, sous au moins dix papiers collĂ©s dessus, des peintures, sans ĂȘtre bonnes, qui peuvent se supporter. C’est TĂ©lĂ©maque reçu chevalier par Minerve, c’est lui encore dans les jardins. Le nom m’échappe. Enfin oĂč les dames romaines se rendaient une seule nuit. Que vous dirai-je ? j’ai des romains, des romaines ici un mot illisible, et toute la suite. Madame Magloire a dĂ©barbouillĂ© tout cela, et cet Ă©tĂ© elle va rĂ©parer quelques petites avaries, revernir le tout, et ma chambre sera un vrai musĂ©e. Elle a trouvĂ© aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux Ă©cus de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres ; d’ailleurs c’est fort laid, et j’aimerais mieux une table ronde en acajou. Je suis toujours bien heureuse. Mon frĂšre est si bon. Il donne tout ce qu’il a aux indigents et aux malades. Nous sommes trĂšs gĂȘnĂ©s. Le pays est dur l’hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. Nous sommes Ă  peu prĂšs chauffĂ©s et Ă©clairĂ©s. Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. Mon frĂšre a ses habitudes Ă  lui. Quand il cause, il dit qu’un Ă©vĂȘque doit ĂȘtre ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n’est jamais fermĂ©e. Entre qui veut, et l’on est tout de suite chez mon frĂšre. Il ne craint rien, mĂȘme la nuit. C’est lĂ  sa bravoure Ă  lui, comme il dit. Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne. Il s’expose Ă  tous les dangers, et il ne veut mĂȘme pas que nous ayons l’air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre. Il sort par la pluie, il marche dans l’eau, il voyage en hiver. Il n’a pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres. L’an dernier, il est allĂ© tout seul dans un pays de voleurs. Il n’a pas voulu nous emmener. Il est restĂ© quinze jours absent. À son retour, il n’avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit VoilĂ  comme on m’a volĂ© ! » Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathĂ©drale d’Embrun, que les voleurs lui avaient donnĂ©s. Cette fois-lĂ , en revenant, comme j’étais allĂ©e Ă  sa rencontre Ă  deux lieues avec d’autres de ses amis, je n’ai pu m’empĂȘcher de le gronder un peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit, afin que personne autre ne pĂ»t entendre. Dans les premiers temps, je me disais il n’y a pas de dangers qui l’arrĂȘtent, il est terrible. À prĂ©sent j’ai fini par m’y accoutumer. Je fais signe Ă  madame Magloire pour qu’elle ne le contrarie pas. Il se risque comme il veut. Moi j’emmĂšne madame Magloire, je rentre dans ma chambre, je prie pour lui, et je m’endors. Je suis tranquille, parce que je sais bien que s’il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m’en irais au bon Dieu avec mon frĂšre et mon Ă©vĂȘque. Madame Magloire a eu plus de peine que moi Ă  s’habituer Ă  ce qu’elle appelait ses imprudences. Mais Ă  prĂ©sent le pli est pris. Nous prions toutes les deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable entrerait dans la maison qu’on le laisserait faire. AprĂšs tout, que craignons-nous dans cette maison ? Il y a toujours quelqu’un avec nous, qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu l’habite. VoilĂ  qui me suffit. Mon frĂšre n’a plus mĂȘme besoin de me dire un mot maintenant. Je le comprends sans qu’il parle, et nous nous abandonnons Ă  la Providence. VoilĂ  comme il faut ĂȘtre avec un homme qui a du grand dans l’esprit. J’ai questionnĂ© mon frĂšre pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs, car il est toujours trĂšs bon royaliste. C’est de vrai une trĂšs ancienne famille normande de la gĂ©nĂ©ralitĂ© de Caen. Il y a cinq cents ans d’un Raoul de Faux, d’un Jean de Faux et d’un Thomas de Faux, qui Ă©taient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier Ă©tait Guy-Étienne-Alexandre, et Ă©tait maĂźtre de camp, et quelque chose dans les chevau-lĂ©gers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a Ă©pousĂ© Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France, colonel des gardes françaises et lieutenant gĂ©nĂ©ral des armĂ©es. On Ă©crit Faux, Fauq et Faoucq. Bonne madame, recommandez-nous aux priĂšres de votre saint parent, M. le cardinal. Quant Ă  votre chĂšre Sylvanie, elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu’elle passe prĂšs de vous pour m’écrire. Elle se porte bien, travaille selon vos dĂ©sirs, m’aime toujours. C’est tout ce que je veux. Son souvenir par vous m’est arrivĂ©. Je m’en trouve heureuse. Ma santĂ© n’est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous quitter. Mille bonnes choses. Baptistine. P. S. Madame votre belle-sƓur est toujours ici avec sa jeune famille. Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu’il a cinq ans bientĂŽt ! Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillĂšres, et il disait Qu’est-ce qu’il a donc aux genoux ? » Il est si gentil, cet enfant ! Son petit frĂšre traĂźne un vieux balai dans l’appartement comme une voiture, et dit Hu ! » » Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier aux façons d’ĂȘtre de l’évĂȘque avec ce gĂ©nie particulier de la femme qui comprend l’homme mieux que l’homme ne se comprend. L’évĂȘque de Digne, sous cet air doux et candide qui ne se dĂ©mentait jamais, faisait parfois des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paraĂźtre mĂȘme s’en douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire. Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant ; jamais pendant ni aprĂšs. Jamais on ne le troublait, ne fĂ»t-ce que par un signe, dans une action commencĂ©e. À de certains moments, sans qu’il eĂ»t besoin de le dire, lorsqu’il n’en avait peut-ĂȘtre pas lui-mĂȘme conscience, tant sa simplicitĂ© Ă©tait parfaite, elles sentaient vaguement qu’il agissait comme Ă©vĂȘque ; alors elles n’étaient plus que deux ombres dans la maison. Elles le servaient passivement, et, si c’était obĂ©ir que de disparaĂźtre, elles disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable dĂ©licatesse d’instinct, que de certaines sollicitudes peuvent gĂȘner. Aussi, mĂȘme le croyant en pĂ©ril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensĂ©e, mais sa nature, jusqu’au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient Ă  Dieu. D’ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de son frĂšre serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle le savait. Chapitre X – L’évĂȘque en prĂ©sence d’une lumiĂšre inconnue[20] À une Ă©poque un peu postĂ©rieure Ă  la date de la lettre citĂ©e dans les pages prĂ©cĂ©dentes, il fit une chose, Ă  en croire toute la ville, plus risquĂ©e encore que sa promenade Ă  travers les montagnes des bandits. Il y avait prĂšs de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. Cet homme, disons tout de suite le gros mot, Ă©tait un ancien conventionnel. Il se nommait G. On parlait du conventionnel G[21]. dans le petit monde de Digne avec une sorte d’horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela ? Cela existait du temps qu’on se tutoyait et qu’on disait citoyen. Cet homme Ă©tait Ă  peu prĂšs un monstre. Il n’avait pas votĂ© la mort du roi, mais presque. C’était un quasi-rĂ©gicide. Il avait Ă©tĂ© terrible. Comment, au retour des princes lĂ©gitimes, n’avait-on pas traduit cet homme-lĂ  devant une cour prĂ©vĂŽtale ? On ne lui eĂ»t pas coupĂ© la tĂȘte, si vous voulez, il faut de la clĂ©mence, soit ; mais un bon bannissement Ă  vie. Un exemple enfin ! etc., etc. C’était un athĂ©e d’ailleurs, comme tous ces gens-lĂ . – CommĂ©rages des oies sur le vautour. Était-ce du reste un vautour que G. ? Oui, si l’on en jugeait par ce qu’il y avait de farouche dans sa solitude. N’ayant pas votĂ© la mort du roi, il n’avait pas Ă©tĂ© compris dans les dĂ©crets d’exil et avait pu rester en France[22]. Il habitait, Ă  trois quarts d’heure de la ville, loin de tout hameau, loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d’un vallon trĂšs sauvage. Il avait lĂ , disait-on, une espĂšce de champ, un trou, un repaire. Pas de voisins ; pas mĂȘme de passants. Depuis qu’il demeurait dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l’herbe. On parlait de cet endroit-lĂ  comme de la maison du bourreau. Pourtant l’évĂȘque songeait, et de temps en temps regardait l’horizon Ă  l’endroit oĂč un bouquet d’arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il disait – Il y a lĂ  une Ăąme qui est seule. Et au fond de sa pensĂ©e il ajoutait Je lui dois ma visite. » Mais, avouons-le, cette idĂ©e, au premier abord naturelle, lui apparaissait, aprĂšs un moment de rĂ©flexion, comme Ă©trange et impossible, et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l’impression gĂ©nĂ©rale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu’il s’en rendĂźt clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontiĂšre de la haine et qu’exprime si bien le mot Ă©loignement. Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. Mais quelle brebis ! Le bon Ă©vĂȘque Ă©tait perplexe. Quelquefois il allait de ce cĂŽtĂ©-lĂ , puis il revenait. Un jour enfin le bruit se rĂ©pandit dans la ville qu’une façon de jeune pĂątre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge Ă©tait venu chercher un mĂ©decin ; que le vieux scĂ©lĂ©rat se mourait, que la paralysie le gagnait, et qu’il ne passerait pas la nuit. – Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns. L’évĂȘque prit son bĂąton, mit son pardessus Ă  cause de sa soutane un peu trop usĂ©e, comme nous l’avons dit, et aussi Ă  cause du vent du soir qui ne devait pas tarder Ă  souffler, et partit. Le soleil dĂ©clinait et touchait presque Ă  l’horizon, quand l’évĂȘque arriva Ă  l’endroit excommuniĂ©. Il reconnut avec un certain battement de cƓur qu’il Ă©tait prĂšs de la taniĂšre. Il enjamba un fossĂ©, franchit une haie, leva un Ă©chalier, entra dans un courtil dĂ©labrĂ©, fit quelques pas assez hardiment, et tout Ă  coup, au fond de la friche, derriĂšre une haute broussaille, il aperçut la caverne. C’était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une treille clouĂ©e Ă  la façade. Devant la porte, dans une vieille chaise Ă  roulettes, fauteuil du paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. PrĂšs du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit pĂątre. Il tendait au vieillard une jatte de lait. Pendant que l’évĂȘque regardait, le vieillard Ă©leva la voix – Merci, dit-il, je n’ai plus besoin de rien. Et son sourire quitta le soleil pour s’arrĂȘter sur l’enfant. L’évĂȘque s’avança. Au bruit qu’il fit en marchant, le vieux homme assis tourna la tĂȘte, et son visage exprima toute la quantitĂ© de surprise qu’on peut avoir aprĂšs une longue vie. – Depuis que je suis ici, dit-il, voilĂ  la premiĂšre fois qu’on entre chez moi. Qui ĂȘtes-vous, monsieur ? L’évĂȘque rĂ©pondit – Je me nomme Bienvenu Myriel. – Bienvenu Myriel ! j’ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c’est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu ? – C’est moi. Le vieillard reprit avec un demi-sourire – En ce cas, vous ĂȘtes mon Ă©vĂȘque ? – Un peu. – Entrez, monsieur. Le conventionnel tendit la main Ă  l’évĂȘque, mais l’évĂȘque ne la prit pas. L’évĂȘque se borna Ă  dire – Je suis satisfait de voir qu’on m’avait trompĂ©. Vous ne me semblez, certes, pas malade. – Monsieur, rĂ©pondit le vieillard, je vais guĂ©rir. Il fit une pause et dit – Je mourrai dans trois heures. Puis il reprit – Je suis un peu mĂ©decin ; je sais de quelle façon la derniĂšre heure vient. Hier, je n’avais que les pieds froids ; aujourd’hui, le froid a gagnĂ© les genoux ; maintenant je le sens qui monte jusqu’à la ceinture ; quand il sera au cƓur, je m’arrĂȘterai. Le soleil est beau, n’est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d’Ɠil sur les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce moment-lĂ  ait des tĂ©moins. On a des manies ; j’aurais voulu aller jusqu’à l’aube. Mais je sais que j’en ai Ă  peine pour trois heures. Il fera nuit. Au fait, qu’importe ! Finir est une affaire simple. On n’a pas besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai Ă  la belle Ă©toile. Le vieillard se tourna vers le pĂątre. – Toi, va te coucher. Tu as veillĂ© l’autre nuit. Tu es fatiguĂ©. L’enfant rentra dans la cabane. Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant Ă  lui-mĂȘme – Pendant qu’il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. L’évĂȘque n’était pas Ă©mu comme il semble qu’il aurait pu l’ĂȘtre. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les petites contradictions des grands cƓurs veulent ĂȘtre indiquĂ©es comme le reste, lui qui, dans l’occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il Ă©tait quelque peu choquĂ© de ne pas ĂȘtre appelĂ© monseigneur, et il Ă©tait presque tentĂ© de rĂ©pliquer citoyen. Il lui vint une vellĂ©itĂ© de familiaritĂ© bourrue, assez ordinaire aux mĂ©decins et aux prĂȘtres, mais qui ne lui Ă©tait pas habituelle, Ă  lui. Cet homme, aprĂšs tout, ce conventionnel, ce reprĂ©sentant du peuple, avait Ă©tĂ© un puissant de la terre ; pour la premiĂšre fois de sa vie peut-ĂȘtre, l’évĂȘque se sentit en humeur de sĂ©vĂ©ritĂ©. Le conventionnel cependant le considĂ©rait avec une cordialitĂ© modeste, oĂč l’on eĂ»t pu dĂ©mĂȘler l’humilitĂ© qui sied quand on est si prĂšs de sa mise en poussiĂšre. L’évĂȘque, de son cĂŽtĂ©, quoiqu’il se gardĂąt ordinairement de la curiositĂ©, laquelle, selon lui, Ă©tait contiguĂ« Ă  l’offense, ne pouvait s’empĂȘcher d’examiner le conventionnel avec une attention qui, n’ayant pas sa source dans la sympathie, lui eĂ»t Ă©tĂ© probablement reprochĂ©e par sa conscience vis-Ă -vis de tout autre homme. Un conventionnel lui faisait un peu l’effet d’ĂȘtre hors la loi, mĂȘme hors la loi de charitĂ©. G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, Ă©tait un de ces grands octogĂ©naires qui font l’étonnement du physiologiste. La rĂ©volution a eu beaucoup de ces hommes proportionnĂ©s Ă  l’époque. On sentait dans ce vieillard l’homme Ă  l’épreuve. Si prĂšs de sa fin, il avait conservĂ© tous les gestes de la santĂ©. Il y avait dans son coup d’Ɠil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement d’épaules, de quoi dĂ©concerter la mort. AzraĂ«l, l’ange mahomĂ©tan du sĂ©pulcre, eĂ»t rebroussĂ© chemin et eĂ»t cru se tromper de porte. G. semblait mourir parce qu’il le voulait bien. Il y avait de la libertĂ© dans son agonie. Les jambes seulement Ă©taient immobiles. Les tĂ©nĂšbres le tenaient par lĂ . Les pieds Ă©taient morts et froids, et la tĂȘte vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumiĂšre. G., en ce grave moment, ressemblait Ă  ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas. Une pierre Ă©tait lĂ . L’évĂȘque s’y assit. L’exorde fut ex abrupto. – Je vous fĂ©licite, dit-il du ton dont on rĂ©primande. Vous n’avez toujours pas votĂ© la mort du roi. Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer cachĂ© dans ce mot toujours. Il rĂ©pondit. Tout sourire avait disparu de sa face. – Ne me fĂ©licitez pas trop, monsieur ; j’ai votĂ© la fin du tyran. C’était l’accent austĂšre en prĂ©sence de l’accent sĂ©vĂšre. – Que voulez-vous dire ? reprit l’évĂȘque. – Je veux dire que l’homme a un tyran, l’ignorance. J’ai votĂ© la fin de ce tyran-lĂ . Ce tyran-lĂ  a engendrĂ© la royautĂ© qui est l’autoritĂ© prise dans le faux, tandis que la science est l’autoritĂ© prise dans le vrai. L’homme ne doit ĂȘtre gouvernĂ© que par la science. – Et la conscience, ajouta l’évĂȘque. – C’est la mĂȘme chose. La conscience, c’est la quantitĂ© de science innĂ©e que nous avons en nous. Monseigneur Bienvenu Ă©coutait, un peu Ă©tonnĂ©, ce langage trĂšs nouveau pour lui. Le conventionnel poursuivit – Quant Ă  Louis XVI, j’ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme ; mais je me sens le devoir d’exterminer le mal. J’ai votĂ© la fin du tyran. C’est-Ă -dire la fin de la prostitution pour la femme, la fin de l’esclavage pour l’homme, la fin de la nuit pour l’enfant. En votant la rĂ©publique, j’ai votĂ© cela. J’ai votĂ© la fraternitĂ©, la concorde, l’aurore ! J’ai aidĂ© Ă  la chute des prĂ©jugĂ©s et des erreurs. Les Ă©croulements des erreurs et des prĂ©jugĂ©s font de la lumiĂšre. Nous avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase des misĂšres, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne de joie. – Joie mĂȘlĂ©e, dit l’évĂȘque. – Vous pourriez dire joie troublĂ©e, et aujourd’hui, aprĂšs ce fatal retour du passĂ© qu’on nomme 1814, joie disparue. HĂ©las, l’Ɠuvre a Ă©tĂ© incomplĂšte, j’en conviens ; nous avons dĂ©moli l’ancien rĂ©gime dans les faits, nous n’avons pu entiĂšrement le supprimer dans les idĂ©es. DĂ©truire les abus, cela ne suffit pas ; il faut modifier les mƓurs. Le moulin n’y est plus, le vent y est encore. – Vous avez dĂ©moli. DĂ©molir peut ĂȘtre utile ; mais je me dĂ©fie d’une dĂ©molition compliquĂ©e de colĂšre. – Le droit a sa colĂšre, monsieur l’évĂȘque, et la colĂšre du droit est un Ă©lĂ©ment du progrĂšs. N’importe, et quoi qu’on en dise, la rĂ©volution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avĂšnement du Christ. IncomplĂšte, soit ; mais sublime. Elle a dĂ©gagĂ© toutes les inconnues sociales. Elle a adouci les esprits ; elle a calmĂ©, apaisĂ©, Ă©clairĂ© ; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle a Ă©tĂ© bonne. La rĂ©volution française, c’est le sacre de l’humanitĂ©. L’évĂȘque ne put s’empĂȘcher de murmurer – Oui ? 93 ! Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennitĂ© presque lugubre, et, autant qu’un mourant peut s’écrier, il s’écria – Ah ! vous y voilĂ  ! 93 ! J’attendais ce mot-lĂ . Un nuage s’est formĂ© pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siĂšcles, il a crevĂ©. Vous faites le procĂšs au coup de tonnerre. L’évĂȘque sentit, sans se l’avouer peut-ĂȘtre, que quelque chose en lui Ă©tait atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il rĂ©pondit – Le juge parle au nom de la justice ; le prĂȘtre parle au nom de la pitiĂ©, qui n’est autre chose qu’une justice plus Ă©levĂ©e. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. – Louis XVII ? Le conventionnel Ă©tendit la main et saisit le bras de l’évĂȘque – Louis XVII ! Voyons, sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l’enfant innocent ? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l’enfant royal ? je demande Ă  rĂ©flĂ©chir. Pour moi, le frĂšre de Cartouche, enfant innocent, pendu sous les aisselles en place de GrĂšve jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour le seul crime d’avoir Ă©tĂ© le frĂšre de Cartouche, n’est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, martyrisĂ© dans la tour du Temple pour le seul crime d’avoir Ă©tĂ© le petit-fils de Louis XV. – Monsieur, dit l’évĂȘque, je n’aime pas ces rapprochements de noms. – Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux rĂ©clamez-vous ? Il y eut un moment de silence. L’évĂȘque regrettait presque d’ĂȘtre venu, et pourtant il se sentait vaguement et Ă©trangement Ă©branlĂ©. Le conventionnel reprit – Ah ! monsieur le prĂȘtre, vous n’aimez pas les cruditĂ©s du vrai. Christ les aimait, lui. Il prenait une verge et il Ă©poussetait le temple. Son fouet plein d’éclairs Ă©tait un rude diseur de vĂ©ritĂ©s. Quand il s’écriait Sinite parvulos[23]
, il ne distinguait pas entre les petits enfants. Il ne se fĂ»t pas gĂȘnĂ© de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d’HĂ©rode. Monsieur, l’innocence est sa couronne Ă  elle-mĂȘme. L’innocence n’a que faire d’ĂȘtre altesse. Elle est aussi auguste dĂ©guenillĂ©e que fleurdelysĂ©e. – C’est vrai, dit l’évĂȘque Ă  voix basse. – J’insiste, continua le conventionnel G. Vous m’avez nommĂ© Louis XVII. Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d’en bas comme sur ceux d’en haut ? J’en suis. Mais alors, je vous l’ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c’est avant Louis XVII qu’il faut commencer nos larmes. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. – Je pleure sur tous, dit l’évĂȘque. – Également ! s’écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du cĂŽtĂ© du peuple. Il y a plus longtemps qu’il souffre. Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index repliĂ© un peu de sa joue, comme on fait machinalement lorsqu’on interroge et qu’on juge, et interpella l’évĂȘque avec un regard plein de toutes les Ă©nergies de l’agonie. Ce fut presque une explosion. – Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, ce n’est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce pays, j’ai vĂ©cu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, ne voyant personne que cet enfant qui m’aide. Votre nom est, il est vrai, arrivĂ© confusĂ©ment jusqu’à moi, et, je dois le dire, pas trĂšs mal prononcĂ© ; mais cela ne signifie rien ; les gens habiles ont tant de maniĂšres d’en faire accroire Ă  ce brave bonhomme de peuple. À propos, je n’ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l’aurez sans doute laissĂ©e derriĂšre le taillis, lĂ -bas, Ă  l’embranchement de la route. Je ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m’avez dit que vous Ă©tiez l’évĂȘque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En somme, je vous rĂ©pĂšte ma question. Qui ĂȘtes-vous ? Vous ĂȘtes un Ă©vĂȘque, c’est-Ă -dire un prince de l’église, un de ces hommes dorĂ©s, armoriĂ©s, rentĂ©s, qui ont de grosses prĂ©bendes, – l’évĂȘchĂ© de Digne, quinze mille francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille francs, – qui ont des cuisines, qui ont des livrĂ©es, qui font bonne chĂšre, qui mangent des poules d’eau le vendredi, qui se pavanent, laquais devant, laquais derriĂšre, en berline de gala, et qui ont des palais, et qui roulent carrosse au nom de JĂ©sus-Christ qui allait pieds nus ! Vous ĂȘtes un prĂ©lat ; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, toutes les sensualitĂ©s de la vie, vous avez cela comme les autres, et comme les autres vous en jouissez, c’est bien, mais cela en dit trop ou pas assez ; cela ne m’éclaire pas sur votre valeur intrinsĂšque et essentielle, Ă  vous qui venez avec la prĂ©tention probable de m’apporter de la sagesse. À qui est-ce que je parle ? Qui ĂȘtes-vous ? L’évĂȘque baissa la tĂȘte et rĂ©pondit – Vermis sum[24]. – Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel. C’était le tour du conventionnel d’ĂȘtre hautain, et de l’évĂȘque d’ĂȘtre humble. L’évĂȘque reprit avec douceur. – Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est lĂ  Ă  deux pas derriĂšre les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d’eau que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitiĂ© n’est pas une vertu, que la clĂ©mence n’est pas un devoir, et que 93 n’a pas Ă©tĂ© inexorable. Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en Ă©carter un nuage. – Avant de vous rĂ©pondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens d’avoir un tort, monsieur. Vous ĂȘtes chez moi, vous ĂȘtes mon hĂŽte. Je vous dois courtoisie. Vous discutez mes idĂ©es, il sied que je me borne Ă  combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j’ai contre vous dans le dĂ©bat, mais il est de bon goĂ»t de ne pas m’en servir. Je vous promets de ne plus en user. – Je vous remercie, dit l’évĂȘque. G. reprit – Revenons Ă  l’explication que vous me demandiez. OĂč en Ă©tions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a Ă©tĂ© inexorable ? – Inexorable, oui, dit l’évĂȘque. Que pensez-vous de Marat battant des mains Ă  la guillotine ? – Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum[25] sur les dragonnades ? La rĂ©ponse Ă©tait dure, mais elle allait au but avec la rigiditĂ© d’une pointe d’acier. L’évĂȘque en tressaillit ; il ne lui vint aucune riposte, mais il Ă©tait froissĂ© de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs esprits ont leurs fĂ©tiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. Le conventionnel commençait Ă  haleter ; l’asthme de l’agonie, qui se mĂȘle aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix ; cependant il avait encore une parfaite luciditĂ© d’ñme dans les yeux. Il continua – Disons encore quelques mots çà et lĂ , je veux bien. En dehors de la rĂ©volution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation humaine, 93, hĂ©las ! est une rĂ©plique. Vous le trouvez inexorable, mais toute la monarchie, monsieur ? Carrier est un bandit ; mais quel nom donnez-vous Ă  Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est votre avis sur Lamoignon-BĂąville ? Maillard est affreux, mais Saulx-Tavannes, s’il vous plaĂźt ? Le pĂšre DuchĂȘne est fĂ©roce, mais quelle Ă©pithĂšte m’accorderez-vous pour le pĂšre Letellier ? Jourdan-Coupe-TĂȘte est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois[26]. Monsieur, monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liĂ©e, nue jusqu’à la ceinture, Ă  un poteau, l’enfant tenu Ă  distance ; le sein se gonflait de lait et le cƓur d’angoisse. Le petit, affamĂ© et pĂąle, voyait ce sein, agonisait et criait, et le bourreau disait Ă  la femme, mĂšre et nourrice Abjure ! » lui donnant Ă  choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience[27]. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodĂ© Ă  une mĂšre ? Monsieur, retenez bien ceci la rĂ©volution française a eu ses raisons. Sa colĂšre sera absoute par l’avenir. Son rĂ©sultat, c’est le monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse pour le genre humain. J’abrĂšge. Je m’arrĂȘte, j’ai trop beau jeu. D’ailleurs je me meurs. Et, cessant de regarder l’évĂȘque, le conventionnel acheva sa pensĂ©e en ces quelques mots tranquilles – Oui, les brutalitĂ©s du progrĂšs s’appellent rĂ©volutions. Quand elles sont finies, on reconnaĂźt ceci que le genre humain a Ă©tĂ© rudoyĂ©, mais qu’il a marchĂ©. Le conventionnel ne se doutait pas qu’il venait d’emporter successivement l’un aprĂšs l’autre tous les retranchements intĂ©rieurs de l’évĂȘque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprĂȘme ressource de la rĂ©sistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole oĂč reparut presque toute la rudesse du commencement – Le progrĂšs doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. C’est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athĂ©e. Le vieux reprĂ©sentant du peuple ne rĂ©pondit pas. Il eut un tremblement. Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand la paupiĂšre fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il dit presque en bĂ©gayant, bas et se parlant Ă  lui-mĂȘme, l’Ɠil perdu dans les profondeurs – Ô toi ! ĂŽ idĂ©al ! toi seul existes ! L’évĂȘque eut une sorte d’inexprimable commotion. AprĂšs un silence, le vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit – L’infini est. Il est lĂ . Si l’infini n’avait pas de moi, le moi serait sa borne ; il ne serait pas infini ; en d’autres termes, il ne serait pas. Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l’infini, c’est Dieu. Le mourant avait prononcĂ© ces derniĂšres paroles d’une voix haute et avec le frĂ©missement de l’extase, comme s’il voyait quelqu’un. Quand il eut parlĂ©, ses yeux se fermĂšrent. L’effort l’avait Ă©puisĂ©. Il Ă©tait Ă©vident qu’il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. Ce qu’il venait de dire l’avait approchĂ© de celui qui est dans la mort. L’instant suprĂȘme arrivait. L’évĂȘque le comprit, le moment pressait, c’était comme prĂȘtre qu’il Ă©tait venu ; de l’extrĂȘme froideur, il Ă©tait passĂ© par degrĂ©s Ă  l’émotion extrĂȘme ; il regarda ces yeux fermĂ©s, il prit cette vieille main ridĂ©e et glacĂ©e, et se pencha vers le moribond – Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu’il serait regrettable que nous nous fussions rencontrĂ©s en vain ? Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravitĂ© oĂč il y avait de l’ombre s’empreignit sur son visage. – Monsieur l’évĂȘque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-ĂȘtre plus encore de la dignitĂ© de l’ñme que de la dĂ©faillance des forces, j’ai passĂ© ma vie dans la mĂ©ditation, l’étude et la contemplation. J’avais soixante ans quand mon pays m’a appelĂ©, et m’a ordonnĂ© de me mĂȘler de ses affaires. J’ai obĂ©i. Il y avait des abus, je les ai combattus ; il y avait des tyrannies, je les ai dĂ©truites ; il y avait des droits et des principes, je les ai proclamĂ©s et confessĂ©s. Le territoire Ă©tait envahi, je l’ai dĂ©fendu ; la France Ă©tait menacĂ©e, j’ai offert ma poitrine. Je n’étais pas riche ; je suis pauvre. J’ai Ă©tĂ© l’un des maĂźtres de l’État, les caves du TrĂ©sor Ă©taient encombrĂ©es d’espĂšces au point qu’on Ă©tait forcĂ© d’étançonner les murs, prĂȘts Ă  se fendre sous le poids de l’or et de l’argent, je dĂźnais rue de l’Arbre-Sec Ă  vingt-deux sous par tĂȘte. J’ai secouru les opprimĂ©s, j’ai soulagĂ© les souffrants. J’ai dĂ©chirĂ© la nappe de l’autel, c’est vrai ; mais c’était pour panser les blessures de la patrie. J’ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumiĂšre, et j’ai rĂ©sistĂ© quelquefois au progrĂšs sans pitiĂ©. J’ai, dans l’occasion, protĂ©gĂ© mes propres adversaires, vous autres. Et il y a Ă  Peteghem en Flandre, Ă  l’endroit mĂȘme oĂč les rois mĂ©rovingiens avaient leur palais d’étĂ©, un couvent d’urbanistes[28], l’abbaye de Sainte-Claire en Beaulieu, que j’ai sauvĂ© en 1793. J’ai fait mon devoir selon mes forces, et le bien que j’ai pu. AprĂšs quoi j’ai Ă©tĂ© chassĂ©, traquĂ©, poursuivi, persĂ©cutĂ©, noirci, raillĂ©, conspuĂ©, maudit, proscrit. Depuis bien des annĂ©es dĂ©jĂ , avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mĂ©pris, j’ai pour la pauvre foule ignorante visage de damnĂ©, et j’accepte, ne haĂŻssant personne, l’isolement de la haine. Maintenant, j’ai quatrevingt-six ans ; je vais mourir. Qu’est-ce que vous venez me demander ? – Votre bĂ©nĂ©diction, dit l’évĂȘque. Et il s’agenouilla. Quand l’évĂȘque releva la tĂȘte, la face du conventionnel Ă©tait devenue auguste. Il venait d’expirer. L’évĂȘque rentra chez lui profondĂ©ment absorbĂ© dans on ne sait quelles pensĂ©es. Il passa toute la nuit en priĂšre. Le lendemain, quelques braves curieux essayĂšrent de lui parler du conventionnel G. ; il se borna Ă  montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de fraternitĂ© pour les petits et les souffrants. Toute allusion Ă  ce vieux scĂ©lĂ©rat de G. » le faisait tomber dans une prĂ©occupation singuliĂšre. Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fĂ»t pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. Cette visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales – Était-ce la place d’un Ă©vĂȘque que le chevet d’un tel mourant ? Il n’y avait Ă©videmment pas de conversion Ă  attendre. Tous ces rĂ©volutionnaires sont relaps. Alors pourquoi y aller ? Qu’a-t-il Ă©tĂ© regarder lĂ  ? Il fallait donc qu’il fĂ»t bien curieux d’un emportement d’ñme par le diable. Un jour, une douairiĂšre, de la variĂ©tĂ© impertinente qui se croit spirituelle, lui adressa cette saillie – Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. – Oh ! oh ! voilĂ  une grosse couleur, rĂ©pondit l’évĂȘque. Heureusement que ceux qui la mĂ©prisent dans un bonnet la vĂ©nĂšrent dans un chapeau. Chapitre XI – Une restriction On risquerait fort de se tromper si l’on concluait de lĂ  que monseigneur Bienvenu fĂ»t un Ă©vĂȘque philosophe » ou un curĂ© patriote ». Sa rencontre, ce qu’on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G., lui laissa une sorte d’étonnement qui le rendit plus doux encore. VoilĂ  tout. Quoique monseigneur Bienvenu n’ait Ă©tĂ© rien moins qu’un homme politique, c’est peut-ĂȘtre ici le lieu d’indiquer, trĂšs briĂšvement, quelle fut son attitude dans les Ă©vĂ©nements d’alors, en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songĂ© Ă  avoir une attitude. Remontons donc en arriĂšre de quelques annĂ©es. Quelque temps aprĂšs l’élĂ©vation de M. Myriel Ă  l’épiscopat, l’empereur l’avait fait baron de l’empire, en mĂȘme temps que plusieurs autres Ă©vĂȘques. L’arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809 ; Ă  cette occasion, M. Myriel fut appelĂ© par NapolĂ©on au synode des Ă©vĂȘques de France et d’Italie convoquĂ© Ă  Paris. Ce synode se tint Ă  Notre-Dame et s’assembla pour la premiĂšre fois le 15 juin 1811 sous la prĂ©sidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des quatrevingt-quinze Ă©vĂȘques qui s’y rendirent[29]. Mais il n’assista qu’à une sĂ©ance et Ă  trois ou quatre confĂ©rences particuliĂšres. ÉvĂȘque d’un diocĂšse montagnard, vivant si prĂšs de la nature, dans la rusticitĂ© et le dĂ©nĂ»ment, il paraĂźt qu’il apportait parmi ces personnages Ă©minents des idĂ©es qui changeaient la tempĂ©rature de l’assemblĂ©e. Il revint bien vite Ă  Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il rĂ©pondit – Je les gĂȘnais. L’air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais l’effet d’une porte ouverte[30]. Une autre fois il dit – Que voulez-vous ? ces messeigneurs-lĂ  sont des princes. Moi, je ne suis qu’un pauvre Ă©vĂȘque paysan. Le fait est qu’il avait dĂ©plu. Entre autres choses Ă©tranges, il lui serait Ă©chappĂ© de dire, un soir qu’il se trouvait chez un de ses collĂšgues les plus qualifiĂ©s – Les belles pendules ! les beaux tapis ! les belles livrĂ©es ! Ce doit ĂȘtre bien importun ! Oh ! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-lĂ  Ă  me crier sans cesse aux oreilles Il y a des gens qui ont faim ! il y a des gens qui ont froid ! il y a des pauvres ! il y a des pauvres ! Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant, chez les gens d’église, en dehors de la reprĂ©sentation et des cĂ©rĂ©monies, le luxe est un tort. Il semble rĂ©vĂ©ler des habitudes peu rĂ©ellement charitables. Un prĂȘtre opulent est un contre-sens. Le prĂȘtre doit se tenir prĂšs des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit et jour, Ă  toutes les dĂ©tresses, Ă  toutes les infortunes, Ă  toutes les indigences, sans avoir soi-mĂȘme sur soi un peu de cette sainte misĂšre, comme la poussiĂšre du travail ? Se figure-t-on un homme qui est prĂšs d’un brasier, et qui n’a pas chaud ? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse Ă  une fournaise, et qui n’a ni un cheveu brĂ»lĂ©, ni un ongle noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage ? La premiĂšre preuve de la charitĂ© chez le prĂȘtre, chez l’évĂȘque surtout, c’est la pauvretĂ©. C’était lĂ  sans doute ce que pensait M. l’évĂȘque de Digne. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu’il partageait sur certains points dĂ©licats ce que nous appellerions les idĂ©es du siĂšcle ». Il se mĂȘlait peu aux querelles thĂ©ologiques du moment et se taisait sur les questions oĂč sont compromis l’Église et l’État ; mais si on l’eĂ»t beaucoup pressĂ©, il paraĂźt qu’on l’eĂ»t trouvĂ© plutĂŽt ultramontain que gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher, nous sommes forcĂ© d’ajouter qu’il fut glacial pour NapolĂ©on dĂ©clinant. À partir de 1813, il adhĂ©ra ou il applaudit Ă  toutes les manifestations hostiles. Il refusa de le voir Ă  son passage au retour de l’üle d’Elbe, et s’abstint d’ordonner dans son diocĂšse les priĂšres publiques pour l’empereur pendant les Cent-Jours[31]. Outre sa sƓur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frĂšres l’un gĂ©nĂ©ral, l’autre prĂ©fet. Il Ă©crivait assez souvent Ă  tous les deux. Il tint quelque temps rigueur au premier, parce qu’ayant un commandement en Provence, Ă  l’époque du dĂ©barquement de Cannes, le gĂ©nĂ©ral s’était mis Ă  la tĂȘte de douze cents hommes et avait poursuivi l’empereur comme quelqu’un qui veut le laisser Ă©chapper. Sa correspondance resta plus affectueuse pour l’autre frĂšre, l’ancien prĂ©fet, brave et digne homme qui vivait retirĂ© Ă  Paris, rue Cassette. Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d’esprit de parti, son heure d’amertume, son nuage. L’ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupĂ© des choses Ă©ternelles. Certes, un pareil homme eĂ»t mĂ©ritĂ© de n’avoir pas d’opinions politiques. Qu’on ne se mĂ©prenne pas sur notre pensĂ©e, nous ne confondons point ce qu’on appelle opinions politiques » avec la grande aspiration au progrĂšs, avec la sublime foi patriotique, dĂ©mocratique et humaine, qui, de nos jours, doit ĂȘtre le fond mĂȘme de toute intelligence gĂ©nĂ©reuse. Sans approfondir des questions qui ne touchent qu’indirectement au sujet de ce livre, nous disons simplement ceci Il eĂ»t Ă©tĂ© beau que monseigneur Bienvenu n’eĂ»t pas Ă©tĂ© royaliste et que son regard ne se fĂ»t pas dĂ©tournĂ© un seul instant de cette contemplation sereine oĂč l’on voit rayonner distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces trois pures lumiĂšres, la VĂ©ritĂ©, la Justice, la CharitĂ©. Tout en convenant que ce n’était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admirĂ© la protestation au nom du droit et de la libertĂ©, l’opposition fiĂšre, la rĂ©sistance pĂ©rilleuse et juste Ă  NapolĂ©on tout-puissant. Mais ce qui nous plaĂźt vis-Ă -vis de ceux qui montent nous plaĂźt moins vis-Ă -vis de ceux qui tombent. Nous n’aimons le combat que tant qu’il y a danger ; et, dans tous les cas, les combattants de la premiĂšre heure ont seuls le droit d’ĂȘtre les exterminateurs de la derniĂšre. Qui n’a pas Ă©tĂ© accusateur opiniĂątre pendant la prospĂ©ritĂ© doit se taire devant l’écroulement. Le dĂ©nonciateur du succĂšs est le seul lĂ©gitime justicier de la chute. Quant Ă  nous, lorsque la Providence s’en mĂȘle et frappe, nous la laissons faire. 1812 commence Ă  nous dĂ©sarmer. En 1813, la lĂąche rupture de silence de ce corps lĂ©gislatif taciturne enhardi par les catastrophes n’avait que de quoi indigner, et c’était un tort d’applaudir ; en 1814, devant ces marĂ©chaux trahissant, devant ce sĂ©nat passant d’une fange Ă  l’autre, insultant aprĂšs avoir divinisĂ©, devant cette idolĂątrie lĂąchant pied et crachant sur l’idole, c’était un devoir de dĂ©tourner la tĂȘte ; en 1815, comme les suprĂȘmes dĂ©sastres Ă©taient dans l’air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant NapolĂ©on, la douloureuse acclamation de l’armĂ©e et du peuple au condamnĂ© du destin n’avait rien de risible, et, toute rĂ©serve faite sur le despote, un cƓur comme l’évĂȘque de Digne n’eĂ»t peut-ĂȘtre pas dĂ» mĂ©connaĂźtre ce qu’avait d’auguste et de touchant, au bord de l’abĂźme, l’étroit embrassement d’une grande nation et d’un grand homme. À cela prĂšs, il Ă©tait et il fut, en toute chose, juste, vrai, Ă©quitable, intelligent, humble et digne ; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est une autre bienfaisance. C’était un prĂȘtre, un sage, et un homme. MĂȘme, il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposĂ© Ă  juger presque sĂ©vĂšrement, il Ă©tait tolĂ©rant et facile, peut-ĂȘtre plus que nous qui parlons ici. – Le portier de la maison de ville avait Ă©tĂ© placĂ© lĂ  par l’empereur. C’était un vieux sous-officier de la vieille garde, lĂ©gionnaire d’Austerlitz, bonapartiste comme l’aigle. Il Ă©chappait dans l’occasion Ă  ce pauvre diable de ces paroles peu rĂ©flĂ©chies que la loi d’alors[32] qualifiait propos sĂ©ditieux. Depuis que le profil impĂ©rial avait disparu de la lĂ©gion d’honneur, il ne s’habillait jamais dans l’ordonnance, comme il disait, afin de ne pas ĂȘtre forcĂ© de porter sa croix. Il avait ĂŽtĂ© lui-mĂȘme dĂ©votement l’effigie impĂ©riale de la croix que NapolĂ©on lui avait donnĂ©e, cela faisait un trou, et il n’avait rien voulu mettre Ă  la place. PlutĂŽt mourir, disait-il, que de porter sur mon cƓur les trois crapauds ! » Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. Vieux goutteux Ă  guĂȘtres d’anglais ! » disait-il, qu’il s’en aille en Prusse avec son salsifis ! [33] » Heureux de rĂ©unir dans la mĂȘme imprĂ©cation les deux choses qu’il dĂ©testait le plus, la Prusse et l’Angleterre. Il en fit tant qu’il perdit sa place. Le voilĂ  sans pain sur le pavĂ© avec femme et enfants. L’évĂȘque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la cathĂ©drale. M. Myriel Ă©tait dans le diocĂšse le vrai pasteur, l’ami de tous. En neuf ans, Ă  force de saintes actions et de douces maniĂšres, monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d’une sorte de vĂ©nĂ©ration tendre et filiale. Sa conduite mĂȘme envers NapolĂ©on avait Ă©tĂ© acceptĂ©e et comme tacitement pardonnĂ©e par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son empereur, mais qui aimait son Ă©vĂȘque. Chapitre XII – Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d’un Ă©vĂȘque une escouade de petits abbĂ©s comme autour d’un gĂ©nĂ©ral une volĂ©e de jeunes officiers. C’est lĂ  ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part les prĂȘtres blancs-becs ». Toute carriĂšre a ses aspirants qui font cortĂšge aux arrivĂ©s. Pas une puissance qui n’ait son entourage ; pas une fortune qui n’ait sa cour. Les chercheurs d’avenir tourbillonnent autour du prĂ©sent splendide. Toute mĂ©tropole a son Ă©tat-major. Tout Ă©vĂȘque un peu influent a prĂšs de lui sa patrouille de chĂ©rubins sĂ©minaristes, qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais Ă©piscopal, et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. AgrĂ©er Ă  un Ă©vĂȘque, c’est le pied Ă  l’étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin ; l’apostolat ne dĂ©daigne pas le canonicat. De mĂȘme qu’il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l’église les grosses mitres. Ce sont les Ă©vĂȘques bien en cour, riches, rentĂ©s, habiles, acceptĂ©s du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne Ă  tout un diocĂšse, traits d’union entre la sacristie et la diplomatie, plutĂŽt abbĂ©s que prĂȘtres, plutĂŽt prĂ©lats qu’évĂȘques. Heureux qui les approche ! Gens en crĂ©dit qu’ils sont, ils font pleuvoir autour d’eux, sur les empressĂ©s et les favorisĂ©s, et sur toute cette jeunesse qui sait plaire, les grasses paroisses, les prĂ©bendes, les archidiaconats, les aumĂŽneries et les fonctions cathĂ©drales, en attendant les dignitĂ©s Ă©piscopales. En avançant eux-mĂȘmes, ils font progresser leurs satellites ; c’est tout un systĂšme solaire en marche. Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospĂ©ritĂ© s’émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocĂšse au patron, plus grosse cure au favori. Et puis Rome est lĂ . Un Ă©vĂȘque qui sait devenir archevĂȘque, un archevĂȘque qui sait devenir cardinal, vous emmĂšne comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium[34], vous voilĂ  auditeur, vous voilĂ  camĂ©rier, vous voilĂ  monsignor, et de la Grandeur Ă  Imminence il n’y a qu’un pas, et entre Imminence et la SaintetĂ© il n’y a que la fumĂ©e d’un scrutin. Toute calotte peut rĂȘver la tiare. Le prĂȘtre est de nos jours le seul homme qui puisse rĂ©guliĂšrement devenir roi ; et quel roi ! le roi suprĂȘme. Aussi quelle pĂ©piniĂšre d’aspirations qu’un sĂ©minaire ! Que d’enfants de chƓur rougissants, que de jeunes abbĂ©s ont sur la tĂȘte le pot au lait de Perrette ! Comme l’ambition s’intitule aisĂ©ment vocation, qui sait ? de bonne foi peut-ĂȘtre et se trompant elle-mĂȘme, bĂ©ate qu’elle est ! Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n’était pas comptĂ© parmi les grosses mitres. Cela Ă©tait visible Ă  l’absence complĂšte de jeunes prĂȘtres autour de lui. On a vu qu’à Paris il n’avait pas pris ». Pas un avenir ne songeait Ă  se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir Ă  son ombre. Ses chanoines et ses grands vicaires Ă©taient de bons vieux hommes, un peu peuple comme lui, murĂ©s comme lui dans ce diocĂšse sans issue sur le cardinalat, et qui ressemblaient Ă  leur Ă©vĂȘque, avec cette diffĂ©rence qu’eux Ă©taient finis, et que lui Ă©tait achevĂ©. On sentait si bien l’impossibilitĂ© de croĂźtre prĂšs de monseigneur Bienvenu qu’à peine sortis du sĂ©minaire, les jeunes gens ordonnĂ©s par lui se faisaient recommander aux archevĂȘques d’Aix ou d’Auch, et s’en allaient bien vite. Car enfin, nous le rĂ©pĂ©tons, on veut ĂȘtre poussĂ©. Un saint qui vit dans un excĂšs d’abnĂ©gation est un voisinage dangereux ; il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvretĂ© incurable, l’ankylose des articulations utiles Ă  l’avancement, et, en somme, plus de renoncement que vous n’en voulez ; et l’on fuit cette vertu galeuse. De lĂ  l’isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une sociĂ©tĂ© sombre. RĂ©ussir, voilĂ  l’enseignement qui tombe goutte Ă  goutte de la corruption en surplomb. Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succĂšs. Sa fausse ressemblance avec le mĂ©rite trompe les hommes. Pour la foule, la rĂ©ussite a presque le mĂȘme profil que la suprĂ©matie. Le succĂšs, ce mĂ©nechme du talent, a une dupe l’histoire. JuvĂ©nal et Tacite seuls en bougonnent. De nos jours, une philosophie Ă  peu prĂšs officielle est entrĂ©e en domesticitĂ© chez lui, porte la livrĂ©e du succĂšs, et fait le service de son antichambre. RĂ©ussissez thĂ©orie. ProspĂ©ritĂ© suppose CapacitĂ©. Gagnez Ă  la loterie, vous voilĂ  un habile homme. Qui triomphe est vĂ©nĂ©rĂ©. Naissez coiffĂ©, tout est lĂ . Ayez de la chance, vous aurez le reste ; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l’éclat d’un siĂšcle, l’admiration contemporaine n’est guĂšre que myopie. Dorure est or. Être le premier venu, cela ne gĂąte rien, pourvu qu’on soit le parvenu. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s’adore lui-mĂȘme et qui applaudit le vulgaire. Cette facultĂ© Ă©norme par laquelle on est MoĂŻse, Eschyle, Dante, Michel-Ange ou NapolĂ©on, la multitude la dĂ©cerne d’emblĂ©e et par acclamation Ă  quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu’un notaire se transfigure en dĂ©putĂ©, qu’un faux Corneille fasse Tiridate[35], qu’un eunuque parvienne Ă  possĂ©der un harem, qu’un Prudhomme militaire gagne par accident la bataille dĂ©cisive d’une Ă©poque, qu’un apothicaire invente les semelles de carton pour l’armĂ©e de Sambre-et-Meuse et se construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres de rente, qu’un porte-balle Ă©pouse l’usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le pĂšre et dont elle est la mĂšre, qu’un prĂ©dicateur devienne Ă©vĂȘque par le nasillement, qu’un intendant de bonne maison soit si riche en sortant de service qu’on le fasse ministre des finances, les hommes appellent cela GĂ©nie, de mĂȘme qu’ils appellent BeautĂ© la figure de Mousqueton[36] et MajestĂ© l’encolure de Claude. Ils confondent avec les constellations de l’abĂźme les Ă©toiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. Chapitre XIII – Ce qu’il croyait Au point de vue de l’orthodoxie, nous n’avons point Ă  sonder M. l’évĂȘque de Digne. Devant une telle Ăąme, nous ne nous sentons en humeur que de respect. La conscience du juste doit ĂȘtre crue sur parole. D’ailleurs, de certaines natures Ă©tant donnĂ©es, nous admettons le dĂ©veloppement possible de toutes les beautĂ©s de la vertu humaine dans une croyance diffĂ©rente de la nĂŽtre. Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystĂšre-lĂ  ? Ces secrets du for intĂ©rieur ne sont connus que de la tombe oĂč les Ăąmes entrent nues. Ce dont nous sommes certain, c’est que jamais les difficultĂ©s de foi ne se rĂ©solvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n’est possible au diamant. Il croyait le plus qu’il pouvait. Credo in Patrem, s’écriait-il souvent. Puisant d’ailleurs dans les bonnes Ɠuvres cette quantitĂ© de satisfaction qui suffit Ă  la conscience, et qui vous dit tout bas Tu es avec Dieu. » Ce que nous croyons devoir noter, c’est que, en dehors, pour ainsi dire, et au delĂ  de sa foi, l’évĂȘque avait un excĂšs d’amour. C’est par lĂ , quia multum amavit[37], qu’il Ă©tait jugĂ© vulnĂ©rable par les hommes sĂ©rieux », les personnes graves » et les gens raisonnables » ; locutions favorites de notre triste monde oĂč l’égoĂŻsme reçoit le mot d’ordre du pĂ©dantisme. Qu’était-ce que cet excĂšs d’amour ? C’était une bienveillance sereine, dĂ©bordant les hommes, comme nous l’avons indiquĂ© dĂ©jĂ , et, dans l’occasion, s’étendant jusqu’aux choses. Il vivait sans dĂ©dain. Il Ă©tait indulgent pour la crĂ©ation de Dieu. Tout homme, mĂȘme le meilleur, a en lui une duretĂ© irrĂ©flĂ©chie qu’il tient en rĂ©serve pour l’animal. L’évĂȘque de Digne n’avait point cette duretĂ©-lĂ , particuliĂšre Ă  beaucoup de prĂȘtres pourtant. Il n’allait pas jusqu’au bramine, mais il semblait avoir mĂ©ditĂ© cette parole de l’EcclĂ©siaste Sait-on oĂč va l’ñme des animaux ? » Les laideurs de l’aspect, les difformitĂ©s de l’instinct, ne le troublaient pas et ne l’indignaient pas. Il en Ă©tait Ă©mu, presque attendri. Il semblait que, pensif, il en allĂąt chercher, au delĂ  de la vie apparente, la cause, l’explication ou l’excuse. Il semblait par moments demander Ă  Dieu des commutations. Il examinait sans colĂšre, et avec l’Ɠil du linguiste qui dĂ©chiffre un palimpseste, la quantitĂ© de chaos qui est encore dans la nature. Cette rĂȘverie faisait parfois sortir de lui des mots Ă©tranges. Un matin, il Ă©tait dans son jardin ; il se croyait seul, mais sa sƓur marchait derriĂšre lui sans qu’il la vĂźt ; tout Ă  coup, il s’arrĂȘta, et il regarda quelque chose Ă  terre ; c’était une grosse araignĂ©e, noire, velue, horrible. Sa sƓur l’entendit qui disait – Pauvre bĂȘte ! ce n’est pas sa faute. Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bontĂ© ? PuĂ©rilitĂ©s, soit ; mais ces puĂ©rilitĂ©s sublimes ont Ă©tĂ© celles de saint François d’Assise et de Marc-AurĂšle. Un jour il se donna une entorse pour n’avoir pas voulu Ă©craser une fourmi. Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s’endormait dans son jardin, et alors il n’était rien de plus vĂ©nĂ©rable. Monseigneur Bienvenu avait Ă©tĂ© jadis, Ă  en croire les rĂ©cits sur sa jeunesse et mĂȘme sur sa virilitĂ©, un homme passionnĂ©, peut-ĂȘtre violent. Sa mansuĂ©tude universelle Ă©tait moins un instinct de nature que le rĂ©sultat d’une grande conviction filtrĂ©e dans son cƓur Ă  travers la vie et lentement tombĂ©e en lui, pensĂ©e Ă  pensĂ©e ; car, dans un caractĂšre comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d’eau. Ces creusements-lĂ  sont ineffaçables ; ces formations-lĂ  sont indestructibles. En 1815, nous croyons l’avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans, mais il n’en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n’était pas grand ; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait volontiers de longues marches Ă  pied, il avait le pas ferme et n’était que fort peu courbĂ©, dĂ©tail d’oĂč nous ne prĂ©tendons rien conclure ; GrĂ©goire XVI, Ă  quatrevingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui ne l’empĂȘchait pas d’ĂȘtre un mauvais Ă©vĂȘque. Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle une belle tĂȘte », mais si aimable qu’on oubliait qu’elle Ă©tait belle. Quand il causait avec cette gaĂźtĂ© enfantine qui Ă©tait une de ses grĂąces, et dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©, on se sentait Ă  l’aise prĂšs de lui, il semblait que de toute sa personne il sortĂźt de la joie. Son teint colorĂ© et frais, toutes ses dents bien blanches qu’il avait conservĂ©es et que son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d’un homme C’est un bon enfant », et d’un vieillard C’est un bonhomme ». C’était, on s’en souvient, l’effet qu’il avait fait Ă  NapolĂ©on. Au premier abord et pour qui le voyait pour la premiĂšre fois, ce n’était guĂšre qu’un bonhomme en effet. Mais si l’on restait quelques heures prĂšs de lui, et pour peu qu’on le vĂźt pensif, le bonhomme se transfigurait peu Ă  peu et prenait je ne sais quoi d’imposant ; son front large et sĂ©rieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi par la mĂ©ditation ; la majestĂ© se dĂ©gageait de cette bontĂ©, sans que la bontĂ© cessĂąt de rayonner ; on Ă©prouvait quelque chose de l’émotion qu’on aurait si l’on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire[38]. Le respect, un respect inexprimable, vous pĂ©nĂ©trait par degrĂ©s et vous montait au cƓur, et l’on sentait qu’on avait devant soi une de ces Ăąmes fortes, Ă©prouvĂ©es et indulgentes, oĂč la pensĂ©e est si grande qu’elle ne peut plus ĂȘtre que douce. Comme on l’a vu, la priĂšre, la cĂ©lĂ©bration des offices religieux, l’aumĂŽne, la consolation aux affligĂ©s, la culture d’un coin de terre, la fraternitĂ©, la frugalitĂ©, l’hospitalitĂ©, le renoncement, la confiance, l’étude, le travail remplissaient chacune des journĂ©es de sa vie. Remplissaient est bien le mot, et certes cette journĂ©e de l’évĂȘque Ă©tait bien pleine jusqu’aux bords de bonnes pensĂ©es, de bonnes paroles et de bonnes actions. Cependant elle n’était pas complĂšte si le temps froid ou pluvieux l’empĂȘchait d’aller passer, le soir, quand les deux femmes s’étaient retirĂ©es, une heure ou deux dans son jardin avant de s’endormir. Il semblait que ce fĂ»t une sorte de rite pour lui de se prĂ©parer au sommeil par la mĂ©ditation en prĂ©sence des grands spectacles du ciel nocturne. Quelquefois, Ă  une heure mĂȘme assez avancĂ©e de la nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l’entendaient marcher lentement dans les allĂ©es. Il Ă©tait lĂ , seul avec lui-mĂȘme, recueilli, paisible, adorant, comparant la sĂ©rĂ©nitĂ© de son cƓur Ă  la sĂ©rĂ©nitĂ© de l’éther, Ă©mu dans les tĂ©nĂšbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son Ăąme aux pensĂ©es qui tombent de l’inconnu. Dans ces moments-lĂ , offrant son cƓur Ă  l’heure oĂč les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumĂ© comme une lampe au centre de la nuit Ă©toilĂ©e, se rĂ©pandant en extase au milieu du rayonnement universel de la crĂ©ation, il n’eĂ»t pu peut-ĂȘtre dire lui-mĂȘme ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque chose s’envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. MystĂ©rieux Ă©changes des gouffres de l’ñme avec les gouffres de l’univers ! Il songeait Ă  la grandeur et Ă  la prĂ©sence de Dieu ; Ă  l’éternitĂ© future, Ă©trange mystĂšre ; Ă  l’éternitĂ© passĂ©e, mystĂšre plus Ă©trange encore ; Ă  tous les infinis qui s’enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens ; et, sans chercher Ă  comprendre l’incomprĂ©hensible, il le regardait. Il n’étudiait pas Dieu, il s’en Ă©blouissait. Il considĂ©rait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects Ă  la matiĂšre, rĂ©vĂšlent les forces en les constatant, crĂ©ent les individualitĂ©s dans l’unitĂ©, les proportions dans l’étendue, l’innombrable dans l’infini, et par la lumiĂšre produisent la beautĂ©. Ces rencontres se nouent et se dĂ©nouent sans cesse ; de lĂ  la vie et la mort. Il s’asseyait sur un banc de bois adossĂ© Ă  une treille dĂ©crĂ©pite, et il regardait les astres Ă  travers les silhouettes chĂ©tives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart d’arpent, si pauvrement plantĂ©, si encombrĂ© de masures et de hangars, lui Ă©tait cher et lui suffisait. Que fallait-il de plus Ă  ce vieillard, qui partageait le loisir de sa vie, oĂč il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit ? Cet Ă©troit enclos, ayant les cieux pour plafond, n’était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour Ă  tour dans ses Ɠuvres les plus charmantes et dans ses Ɠuvres les plus sublimes ? N’est-ce pas lĂ  tout, en effet, et que dĂ©sirer au delĂ  ? Un petit jardin pour se promener, et l’immensitĂ© pour rĂȘver. À ses pieds ce qu’on peut cultiver et cueillir ; sur sa tĂȘte ce qu’on peut Ă©tudier et mĂ©diter ; quelques fleurs sur la terre et toutes les Ă©toiles dans le ciel. Chapitre XIV – Ce qu’il pensait Un dernier mot. Comme cette nature de dĂ©tails pourrait, particuliĂšrement au moment oĂč nous sommes, et pour nous servir d’une expression actuellement Ă  la mode, donner Ă  l’évĂȘque de Digne une certaine physionomie panthĂ©iste », et faire croire, soit Ă  son blĂąme, soit Ă  sa louange, qu’il y avait en lui une de ces philosophies personnelles, propres Ă  notre siĂšcle, qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s’y construisent et y grandissent jusqu’à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fĂ»t cru autorisĂ© Ă  penser rien de pareil. Ce qui Ă©clairait cet homme, c’était le cƓur. Sa sagesse Ă©tait faite de la lumiĂšre qui vient de lĂ . Point de systĂšmes, beaucoup d’Ɠuvres. Les spĂ©culations abstruses contiennent du vertige ; rien n’indique qu’il hasardĂąt son esprit dans les apocalypses. L’apĂŽtre peut ĂȘtre hardi, mais l’évĂȘque doit ĂȘtre timide. Il se fĂ»t probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problĂšmes rĂ©servĂ©s en quelque sorte aux grands esprits terribles. Il y a de l’horreur sacrĂ©e sous les porches de l’énigme ; ces ouvertures sombres sont lĂ  bĂ©antes, mais quelque chose vous dit, Ă  vous passant de la vie, qu’on n’entre pas. Malheur Ă  qui y pĂ©nĂštre ! Les gĂ©nies, dans les profondeurs inouĂŻes de l’abstraction et de la spĂ©culation pure, situĂ©s pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent leurs idĂ©es Ă  Dieu. Leur priĂšre offre audacieusement la discussion. Leur adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d’anxiĂ©tĂ© et de responsabilitĂ© pour qui en tente les escarpements. La mĂ©ditation humaine n’a point de limite. À ses risques et pĂ©rils, elle analyse et creuse son propre Ă©blouissement. On pourrait presque dire que, par une sorte de rĂ©action splendide, elle en Ă©blouit la nature ; le mystĂ©rieux monde qui nous entoure rend ce qu’il reçoit, il est probable que les contemplateurs sont contemplĂ©s. Quoi qu’il en soit, il y a sur la terre des hommes – sont-ce des hommes ? – qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rĂȘve les hauteurs de l’absolu, et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n’était point de ces hommes-lĂ , monseigneur Bienvenu n’était pas un gĂ©nie. Il eĂ»t redoutĂ© ces sublimitĂ©s d’oĂč quelques-uns, trĂšs grands mĂȘme, comme Swedenborg et Pascal, ont glissĂ© dans la dĂ©mence. Certes, ces puissantes rĂȘveries ont leur utilitĂ© morale, et par ces routes ardues on s’approche de la perfection idĂ©ale. Lui, il prenait le sentier qui abrĂšge l’évangile. Il n’essayait point de faire faire Ă  sa chasuble les plis du manteau d’Élie, il ne projetait aucun rayon d’avenir sur le roulis tĂ©nĂ©breux des Ă©vĂ©nements, il ne cherchait pas Ă  condenser en flamme la lueur des choses, il n’avait rien du prophĂšte et rien du mage. Cette Ăąme simple aimait, voilĂ  tout. Qu’il dilatĂąt la priĂšre jusqu’à une aspiration surhumaine, cela est probable ; mais on ne peut pas plus prier trop qu’aimer trop ; et, si c’était une hĂ©rĂ©sie de prier au delĂ  des textes, sainte ThĂ©rĂšse et saint JĂ©rĂŽme seraient des hĂ©rĂ©tiques. Il se penchait sur ce qui gĂ©mit et sur ce qui expie. L’univers lui apparaissait comme une immense maladie ; il sentait partout de la fiĂšvre, il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher Ă  deviner l’énigme, il tĂąchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des choses créées dĂ©veloppait en lui l’attendrissement ; il n’était occupĂ© qu’à trouver pour lui-mĂȘme et Ă  inspirer aux autres la meilleure maniĂšre de plaindre et de soulager. Ce qui existe Ă©tait pour ce bon et rare prĂȘtre un sujet permanent de tristesse cherchant Ă  consoler. Il y a des hommes qui travaillent Ă  l’extraction de l’or ; lui, il travaillait Ă  l’extraction de la pitiĂ©. L’universelle misĂšre Ă©tait sa mine. La douleur partout n’était qu’une occasion de bontĂ© toujours. Aimez-vous les uns les autres ; il dĂ©clarait cela complet, ne souhaitait rien de plus, et c’était lĂ  toute sa doctrine. Un jour, cet homme qui se croyait philosophe », ce sĂ©nateur, dĂ©jĂ  nommĂ©, dit Ă  l’évĂȘque – Mais voyez donc le spectacle du monde ; guerre de tous contre tous ; le plus fort a le plus d’esprit. Votre aimez-vous les uns les autres est une bĂȘtise. – Eh bien, rĂ©pondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c’est une bĂȘtise, l’ñme doit s’y enfermer comme la perle dans l’huĂźtre. Il s’y enfermait donc, il y vivait, il s’en satisfaisait absolument, laissant de cĂŽtĂ© les questions prodigieuses qui attirent et qui Ă©pouvantent, les perspectives insondables de l’abstraction, les prĂ©cipices de la mĂ©taphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour l’apĂŽtre Ă  Dieu, pour l’athĂ©e au nĂ©ant la destinĂ©e, le bien et le mal, la guerre de l’ĂȘtre contre l’ĂȘtre, la conscience de l’homme, le somnambulisme pensif de l’animal, la transformation par la mort, la rĂ©capitulation d’existences que contient le tombeau, la greffe incomprĂ©hensible des amours successifs sur le moi persistant, l’essence, la substance, le Nil et l’Ens[39], l’ñme, la nature, la libertĂ©, la nĂ©cessitĂ© ; problĂšmes Ă  pic, Ă©paisseurs sinistres, oĂč se penchent les gigantesques archanges de l’esprit humain ; formidables abĂźmes que LucrĂšce, Manou[40], saint Paul et Dante contemplent avec cet Ɠil fulgurant qui semble, en regardant fixement l’infini, y faire Ă©clore des Ă©toiles. Monseigneur Bienvenu Ă©tait simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystĂ©rieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en troubler son propre esprit, et qui avait dans l’ñme le grave respect de l’ombre. Livre deuxiĂšme – La chute[41] Chapitre I – Le soir d’un jour de marche Dans les premiers jours du mois d’octobre 1815[42], une heure environ avant le coucher du soleil, un homme qui voyageait Ă  pied entrait dans la petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment Ă  leurs fenĂȘtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce voyageur avec une sorte d’inquiĂ©tude. Il Ă©tait difficile de rencontrer un passant d’un aspect plus misĂ©rable. C’était un homme de moyenne taille, trapu et robuste, dans la force de l’ñge. Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans[43]. Une casquette Ă  visiĂšre de cuir rabattue cachait en partie son visage brĂ»lĂ© par le soleil et le hĂąle et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachĂ©e au col par une petite ancre d’argent, laissait voir sa poitrine velue ; il avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usĂ© et rĂąpĂ©, blanc Ă  un genou, trouĂ© Ă  l’autre, une vieille blouse grise en haillons, rapiĂ©cĂ©e Ă  l’un des coudes d’un morceau de drap vert cousu avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclĂ© et tout neuf, Ă  la main un Ă©norme bĂąton noueux, les pieds sans bas dans des souliers ferrĂ©s, la tĂȘte tondue et la barbe longue. La sueur, la chaleur, le voyage Ă  pied, la poussiĂšre, ajoutaient je ne sais quoi de sordide Ă  cet ensemble dĂ©labrĂ©. Les cheveux Ă©taient ras, et pourtant hĂ©rissĂ©s ; car ils commençaient Ă  pousser un peu, et semblaient n’avoir pas Ă©tĂ© coupĂ©s depuis quelque temps. Personne ne le connaissait. Ce n’était Ă©videmment qu’un passant. D’oĂč venait-il ? Du midi. Des bords de la mer peut-ĂȘtre. Car il faisait son entrĂ©e dans Digne par la mĂȘme rue qui sept mois auparavant avait vu passer l’empereur NapolĂ©on allant de Cannes Ă  Paris[44]. Cet homme avait dĂ» marcher tout le jour. Il paraissait trĂšs fatiguĂ©. Des femmes de l’ancien bourg qui est au bas de la ville l’avaient vu s’arrĂȘter sous les arbres du boulevard Gassendi et boire Ă  la fontaine qui est Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la promenade. Il fallait qu’il eĂ»t bien soif, car des enfants qui le suivaient le virent encore s’arrĂȘter, et boire, deux cents pas plus loin, Ă  la fontaine de la place du marchĂ©. ArrivĂ© au coin de la rue Poichevert, il tourna Ă  gauche et se dirigea vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d’heure aprĂšs. Un gendarme Ă©tait assis prĂšs de la porte sur le banc de pierre oĂč le gĂ©nĂ©ral Drouot monta le 4 mars pour lire Ă  la foule effarĂ©e des habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L’homme ĂŽta sa casquette et salua humblement le gendarme. Le gendarme, sans rĂ©pondre Ă  son salut, le regarda avec attention, le suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville. Il y avait alors Ă  Digne une belle auberge Ă  l’enseigne de la Croix-de-Colbas. Cette auberge avait pour hĂŽtelier un nommĂ© Jacquin Labarre, homme considĂ©rĂ© dans la ville pour sa parentĂ© avec un autre Labarre, qui tenait Ă  Grenoble l’auberge des Trois-Dauphins et qui avait servi dans les guides. Lors du dĂ©barquement de l’empereur, beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des Trois-Dauphins. On contait que le gĂ©nĂ©ral Bertrand, dĂ©guisĂ© en charretier, y avait fait de frĂ©quents voyages au mois de janvier, et qu’il y avait distribuĂ© des croix d’honneur Ă  des soldats et des poignĂ©es de napolĂ©ons Ă  des bourgeois. La rĂ©alitĂ© est que l’empereur, entrĂ© dans Grenoble, avait refusĂ© de s’installer Ă  l’hĂŽtel de la prĂ©fecture ; il avait remerciĂ© le maire en disant Je vais chez un brave homme que je connais, et il Ă©tait allĂ© aux Trois-Dauphins. Cette gloire du Labarre des Trois-Dauphins se reflĂ©tait Ă  vingt-cinq lieues de distance jusque sur le Labarre de la Croix-de-Colbas. On disait de lui dans la ville C’est le cousin de celui de Grenoble. L’homme se dirigea vers cette auberge, qui Ă©tait la meilleure du pays. Il entra dans la cuisine, laquelle s’ouvrait de plain-pied sur la rue. Tous les fourneaux Ă©taient allumĂ©s ; un grand feu flambait gaĂźment dans la cheminĂ©e. L’hĂŽte, qui Ă©tait en mĂȘme temps le chef, allait de l’ñtre aux casseroles, fort occupĂ© et surveillant un excellent dĂźner destinĂ© Ă  des rouliers qu’on entendait rire et parler Ă  grand bruit dans une salle voisine. Quiconque a voyagĂ© sait que personne ne fait meilleure chĂšre que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquĂ©e de perdrix blanches et de coqs de bruyĂšre, tournait sur une longue broche devant le feu ; sur les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une truite du lac d’Alloz. L’hĂŽte, entendant la porte s’ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans lever les yeux de ses fourneaux – Que veut monsieur ? – Manger et coucher, dit l’homme. – Rien de plus facile, reprit l’hĂŽte. En ce moment il tourna la tĂȘte, embrassa d’un coup d’Ɠil tout l’ensemble du voyageur, et ajouta – 
 en payant. L’homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et rĂ©pondit – J’ai de l’argent. – En ce cas on est Ă  vous, dit l’hĂŽte. L’homme remit sa bourse en poche, se dĂ©chargea de son sac, le posa Ă  terre prĂšs de la porte, garda son bĂąton Ă  la main, et alla s’asseoir sur une escabelle basse prĂšs du feu. Digne est dans la montagne. Les soirĂ©es d’octobre y sont froides. Cependant, tout en allant et venant, l’homme considĂ©rait le voyageur. – DĂźne-t-on bientĂŽt ? dit l’homme. – Tout Ă  l’heure, dit l’hĂŽte. Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tournĂ©, le digne aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il dĂ©chira le coin d’un vieux journal qui traĂźnait sur une petite table prĂšs de la fenĂȘtre. Sur la marge blanche il Ă©crivit une ligne ou deux, plia sans cacheter et remit ce chiffon de papier Ă  un enfant qui paraissait lui servir tout Ă  la fois de marmiton et de laquais. L’aubergiste dit un mot Ă  l’oreille du marmiton, et l’enfant partit en courant dans la direction de la mairie. Le voyageur n’avait rien vu de tout cela. Il demanda encore une fois – DĂźne-t-on bientĂŽt ? – Tout Ă  l’heure, dit l’hĂŽte. L’enfant revint. Il rapportait le papier. L’hĂŽte le dĂ©plia avec empressement, comme quelqu’un qui attend une rĂ©ponse. Il parut lire attentivement, puis hocha la tĂȘte, et resta un moment pensif. Enfin il fit un pas vers le voyageur qui semblait plongĂ© dans des rĂ©flexions peu sereines. – Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir. L’homme se dressa Ă  demi sur son sĂ©ant. – Comment ! avez-vous peur que je ne paye pas ? voulez-vous que je paye d’avance ? J’ai de l’argent, vous dis-je. – Ce n’est pas cela. – Quoi donc ? – Vous avez de l’argent
 – Oui, dit l’homme. – Et moi, dit l’hĂŽte, je n’ai pas de chambre. L’homme reprit tranquillement – Mettez-moi Ă  l’écurie. – Je ne puis. – Pourquoi ? – Les chevaux prennent toute la place. – Eh bien, repartit l’homme, un coin dans le grenier. Une botte de paille. Nous verrons cela aprĂšs dĂźner. – Je ne puis vous donner Ă  dĂźner. Cette dĂ©claration, faite d’un ton mesurĂ©, mais ferme, parut grave Ă  l’étranger. Il se leva. – Ah bah ! mais je meurs de faim, moi. J’ai marchĂ© dĂšs le soleil levĂ©. J’ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger. – Je n’ai rien, dit l’hĂŽte. L’homme Ă©clata de rire et se tourna vers la cheminĂ©e et les fourneaux. – Rien ! et tout cela ? – Tout cela m’est retenu. – Par qui ? – Par ces messieurs les rouliers. – Combien sont-ils ? – Douze. – Il y a lĂ  Ă  manger pour vingt. – Ils ont tout retenu et tout payĂ© d’avance. L’homme se rassit et dit sans hausser la voix – Je suis Ă  l’auberge, j’ai faim, et je reste. L’hĂŽte alors se pencha Ă  son oreille, et lui dit d’un accent qui le fit tressaillir – Allez-vous en. Le voyageur Ă©tait courbĂ© en cet instant et poussait quelques braises dans le feu avec le bout ferrĂ© de son bĂąton, il se retourna vivement, et, comme il ouvrait la bouche pour rĂ©pliquer, l’hĂŽte le regarda fixement et ajouta toujours Ă  voix basse – Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre nom ? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous dise qui vous ĂȘtes ? En vous voyant entrer, je me suis doutĂ© de quelque chose, j’ai envoyĂ© Ă  la mairie, et voici ce qu’on m’a rĂ©pondu. Savez-vous lire ? En parlant ainsi il tendait Ă  l’étranger, tout dĂ©pliĂ©, le papier qui venait de voyager de l’auberge Ă  la mairie, et de la mairie Ă  l’auberge. L’homme y jeta un regard. L’aubergiste reprit aprĂšs un silence – J’ai l’habitude d’ĂȘtre poli avec tout le monde. Allez-vous-en. L’homme baissa la tĂȘte, ramassa le sac qu’il avait dĂ©posĂ© Ă  terre, et s’en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard, rasant de prĂšs les maisons, comme un homme humiliĂ© et triste. Il ne se retourna pas une seule fois. S’il s’était retournĂ©, il aurait vu l’aubergiste de la Croix-de-Colbas sur le seuil de sa porte, entourĂ© de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, parlant vivement et le dĂ©signant du doigt, et, aux regards de dĂ©fiance et d’effroi du groupe, il aurait devinĂ© qu’avant peu son arrivĂ©e serait l’évĂ©nement de toute la ville. Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablĂ©s ne regardent pas derriĂšre eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant Ă  l’aventure par des rues qu’il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela arrive dans la tristesse. Tout Ă  coup il sentit vivement la faim. La nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s’il ne dĂ©couvrirait pas quelque gĂźte. La belle hĂŽtellerie s’était fermĂ©e pour lui ; il cherchait quelque cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre. PrĂ©cisĂ©ment une lumiĂšre s’allumait au bout de la rue ; une branche de pin, pendue Ă  une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du crĂ©puscule. Il y alla. C’était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. Le voyageur s’arrĂȘta un moment, et regarda par la vitre l’intĂ©rieur de la salle basse du cabaret, Ă©clairĂ©e par une petite lampe sur une table et par un grand feu dans la cheminĂ©e. Quelques hommes y buvaient. L’hĂŽte se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochĂ©e Ă  la crĂ©maillĂšre. On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espĂšce d’auberge, par deux portes. L’une donne sur la rue, l’autre s’ouvre sur une petite cour pleine de fumier. Le voyageur n’osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans la cour, s’arrĂȘta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la porte. – Qui va lĂ  ? dit le maĂźtre. – Quelqu’un qui voudrait souper et coucher. – C’est bon. Ici on soupe et on couche. Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournĂšrent. La lampe l’éclairait d’un cĂŽtĂ©, le feu de l’autre. On l’examina quelque temps pendant qu’il dĂ©faisait son sac. L’hĂŽte lui dit – VoilĂ  du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer, camarade. Il alla s’asseoir prĂšs de l’ñtre. Il allongea devant le feu ses pieds meurtris par la fatigue ; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce qu’on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissĂ©e prit une vague apparence de bien-ĂȘtre mĂȘlĂ©e Ă  cet autre aspect si poignant que donne l’habitude de la souffrance. C’était d’ailleurs un profil ferme, Ă©nergique et triste. Cette physionomie Ă©tait Ă©trangement composĂ©e ; elle commençait par paraĂźtre humble et finissait par sembler sĂ©vĂšre. L’Ɠil luisait sous les sourcils comme un feu sous une broussaille. Cependant un des hommes attablĂ©s Ă©tait un poissonnier qui, avant d’entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, Ă©tait allĂ© mettre son cheval Ă  l’écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin mĂȘme il avait rencontrĂ© cet Ă©tranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d’Asse et
 j’ai oubliĂ© le nom. Je crois que c’est Escoublon. Or, en le rencontrant, l’homme, qui paraissait dĂ©jĂ  trĂšs fatiguĂ©, lui avait demandĂ© de le prendre en croupe ; Ă  quoi le poissonnier n’avait rĂ©pondu qu’en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-mĂȘme avait racontĂ© sa dĂ©sagrĂ©able rencontre du matin aux gens de la Croix-de-Colbas. Il fit de sa place au cabaretier un signe imperceptible. Le cabaretier vint Ă  lui. Ils Ă©changĂšrent quelques paroles Ă  voix basse. L’homme Ă©tait retombĂ© dans ses rĂ©flexions. Le cabaretier revint Ă  la cheminĂ©e, posa brusquement sa main sur l’épaule de l’homme, et lui dit – Tu vas t’en aller d’ici. L’étranger se retourna et rĂ©pondit avec douceur. – Ah ! vous savez ? – Oui. – On m’a renvoyĂ© de l’autre auberge. – Et l’on te chasse de celle-ci. – OĂč voulez-vous que j’aille ? – Ailleurs. L’homme prit son bĂąton et son sac, et s’en alla. Comme il sortait, quelques enfants, qui l’avaient suivi depuis la Croix-de-Colbas et qui semblaient l’attendre, lui jetĂšrent des pierres. Il revint sur ses pas avec colĂšre et les menaça de son bĂąton ; les enfants se dispersĂšrent comme une volĂ©e d’oiseaux. Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaĂźne de fer attachĂ©e Ă  une cloche. Il sonna. Un guichet s’ouvrit. – Monsieur le guichetier, dit-il en ĂŽtant respectueusement sa casquette, voudriez-vous bien m’ouvrir et me loger pour cette nuit ? Une voix rĂ©pondit – Une prison n’est pas une auberge. Faites-vous arrĂȘter. On vous ouvrira. Le guichet se referma. Il entra dans une petite rue oĂč il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns ne sont enclos que de haies, ce qui Ă©gaye la rue. Parmi ces jardins et ces haies, il vit une petite maison d’un seul Ă©tage dont la fenĂȘtre Ă©tait Ă©clairĂ©e. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le cabaret. C’était une grande chambre blanchie Ă  la chaux, avec un lit drapĂ© d’indienne imprimĂ©e, et un berceau dans un coin, quelques chaises de bois et un fusil Ă  deux coups accrochĂ© au mur. Une table Ă©tait servie au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre Ă©clairait la nappe de grosse toile blanche, le broc d’étain luisant comme l’argent et plein de vin et la soupiĂšre brune qui fumait. À cette table Ă©tait assis un homme d’une quarantaine d’annĂ©es, Ă  la figure joyeuse et ouverte, qui faisait sauter un petit enfant sur ses genoux. PrĂšs de lui, une femme toute jeune allaitait un autre enfant. Le pĂšre riait, l’enfant riait, la mĂšre souriait. L’étranger resta un moment rĂȘveur devant ce spectacle doux et calmant. Que se passait-il en lui ? Lui seul eĂ»t pu le dire. Il est probable qu’il pensa que cette maison joyeuse serait hospitaliĂšre, et que lĂ  oĂč il voyait tant de bonheur il trouverait peut-ĂȘtre un peu de pitiĂ©. Il frappa au carreau un petit coup trĂšs faible. On n’entendit pas. Il frappa un second coup. Il entendit la femme qui disait – Mon homme, il me semble qu’on frappe. – Non, rĂ©pondit le mari. Il frappa un troisiĂšme coup. Le mari se leva, prit la lampe, et alla Ă  la porte qu’il ouvrit. C’était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait un vaste tablier de cuir qui montait jusqu’à son Ă©paule gauche, et dans lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire Ă  poudre, toutes sortes d’objets que la ceinture retenait comme dans une poche. Il renversait la tĂȘte en arriĂšre ; sa chemise largement ouverte et rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d’épais sourcils, d’énormes favoris noirs, les yeux Ă  fleur de tĂȘte, le bas du visage en museau, et sur tout cela cet air d’ĂȘtre chez soi qui est une chose inexprimable. – Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner une assiettĂ©e de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est lĂ  dans ce jardin ? Dites, pourriez-vous ? En payant ? – Qui ĂȘtes-vous ? demanda le maĂźtre du logis. L’homme rĂ©pondit – J’arrive de Puy-Moisson. J’ai marchĂ© toute la journĂ©e. J’ai fait douze lieues. Pourriez-vous ? En payant ? – Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu’un de bien qui payerait. Mais pourquoi n’allez-vous pas Ă  l’auberge. – Il n’y a pas de place. – Bah ! pas possible. Ce n’est pas jour de foire ni de marchĂ©. Êtes-vous allĂ© chez Labarre ? – Oui. – Eh bien ? Le voyageur rĂ©pondit avec embarras – Je ne sais pas, il ne m’a pas reçu. – Êtes-vous allĂ© chez chose, de la rue de Chaffaut ? L’embarras de l’étranger croissait. Il balbutia – Il ne m’a pas reçu non plus. Le visage du paysan prit une expression de dĂ©fiance, il regarda le nouveau venu de la tĂȘte aux pieds, et tout Ă  coup il s’écria avec une sorte de frĂ©missement – Est-ce que vous seriez l’homme ?
 Il jeta un nouveau coup d’Ɠil sur l’étranger, fit trois pas en arriĂšre, posa la lampe sur la table et dĂ©crocha son fusil du mur. Cependant aux paroles du paysan Est-ce que vous seriez l’homme ?
 la femme s’était levĂ©e, avait pris ses deux enfants dans ses bras et s’était rĂ©fugiĂ©e prĂ©cipitamment derriĂšre son mari, regardant l’étranger avec Ă©pouvante, la gorge nue, les yeux effarĂ©s, en murmurant tout bas Tso-maraude[45]. Tout cela se fit en moins de temps qu’il ne faut pour se le figurer. AprĂšs avoir examinĂ© quelques instants l’homme comme on examine une vipĂšre, le maĂźtre du logis revint Ă  la porte et dit – Va-t’en. – Par grĂące, reprit l’homme, un verre d’eau. – Un coup de fusil ! dit le paysan. Puis il referma la porte violemment, et l’homme l’entendit tirer deux gros verrous. Un moment aprĂšs, la fenĂȘtre se ferma au volet, et un bruit de barre de fer qu’on posait parvint au dehors. La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la lueur du jour expirant, l’étranger aperçut dans un des jardins qui bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnĂ©e en mottes de gazon. Il franchit rĂ©solument une barriĂšre de bois et se trouva dans le jardin. Il s’approcha de la hutte ; elle avait pour porte une Ă©troite ouverture trĂšs basse et elle ressemblait Ă  ces constructions que les cantonniers se bĂątissent au bord des routes. Il pensa sans doute que c’était en effet le logis d’un cantonnier ; il souffrait du froid et de la faim ; il s’était rĂ©signĂ© Ă  la faim, mais c’était du moins lĂ  un abri contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupĂ©s la nuit. Il se coucha Ă  plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un moment Ă©tendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il Ă©tait fatiguĂ©. Puis, comme son sac sur son dos le gĂȘnait et que c’était d’ailleurs un oreiller tout trouvĂ©, il se mit Ă  dĂ©boucler une des courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva les yeux. La tĂȘte d’un dogue Ă©norme se dessinait dans l’ombre Ă  l’ouverture de la hutte. C’était la niche d’un chien. Il Ă©tait lui-mĂȘme vigoureux et redoutable ; il s’arma de son bĂąton, il se fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans Ă©largir les dĂ©chirures de ses haillons. Il sortit Ă©galement du jardin, mais Ă  reculons, obligĂ©, pour tenir le dogue en respect, d’avoir recours Ă  cette manƓuvre du bĂąton que les maĂźtres en ce genre d’escrime appellent la rose couverte. Quand il eut, non sans peine, repassĂ© la barriĂšre et qu’il se retrouva dans la rue, seul, sans gĂźte, sans toit, sans abri, chassĂ© mĂȘme de ce lit de paille et de cette niche misĂ©rable, il se laissa tomber plutĂŽt qu’il ne s’assit sur une pierre, et il paraĂźt qu’un passant qui traversait l’entendit s’écrier – Je ne suis pas mĂȘme un chien ! BientĂŽt il se releva et se remit Ă  marcher. Il sortit de la ville, espĂ©rant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s’y abriter. Il chemina ainsi quelque temps, la tĂȘte toujours baissĂ©e. Quand il se sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha autour de lui. Il Ă©tait dans un champ ; il avait devant lui une de ces collines basses couvertes de chaume coupĂ© ras, qui aprĂšs la moisson ressemblent Ă  des tĂȘtes tondues. L’horizon Ă©tait tout noir ; ce n’était pas seulement le sombre de la nuit ; c’étaient des nuages trĂšs bas qui semblaient s’appuyer sur la colline mĂȘme et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme la lune allait se lever et qu’il flottait encore au zĂ©nith un reste de clartĂ© crĂ©pusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de voĂ»te blanchĂątre d’oĂč tombait sur la terre une lueur. La terre Ă©tait donc plus Ă©clairĂ©e que le ciel, ce qui est un effet particuliĂšrement sinistre, et la colline, d’un pauvre et chĂ©tif contour, se dessinait vague et blafarde sur l’horizon tĂ©nĂ©breux. Tout cet ensemble Ă©tait hideux, petit, lugubre et bornĂ©. Rien dans le champ ni sur la colline qu’un arbre difforme qui se tordait en frissonnant Ă  quelques pas du voyageur. Cet homme Ă©tait Ă©videmment trĂšs loin d’avoir de ces dĂ©licates habitudes d’intelligence et d’esprit qui font qu’on est sensible aux aspects mystĂ©rieux des choses ; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si profondĂ©ment dĂ©solĂ© qu’aprĂšs un moment d’immobilitĂ© et de rĂȘverie, il rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants oĂč la nature semble hostile. Il revint sur ses pas. Les portes de Digne Ă©taient fermĂ©es. Digne, qui a soutenu des siĂšges dans les guerres de religion, Ă©tait encore entourĂ©e en 1815 de vieilles murailles flanquĂ©es de tours carrĂ©es qu’on a dĂ©molies depuis. Il passa par une brĂšche et rentra dans la ville. Il pouvait ĂȘtre huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les rues, il recommença sa promenade Ă  l’aventure. Il parvint ainsi Ă  la prĂ©fecture, puis au sĂ©minaire. En passant sur la place de la cathĂ©drale, il montra le poing Ă  l’église. Il y a au coin de cette place une imprimerie. C’est lĂ  que furent imprimĂ©es pour la premiĂšre fois les proclamations de l’empereur et de la garde impĂ©riale Ă  l’armĂ©e, apportĂ©es de l’üle d’Elbe et dictĂ©es par NapolĂ©on lui-mĂȘme. ÉpuisĂ© de fatigue et n’espĂ©rant plus rien, il se coucha sur le banc de pierre qui est Ă  la porte de cette imprimerie. Une vieille femme sortait de l’église en ce moment. Elle vit cet homme Ă©tendu dans l’ombre. – Que faites-vous lĂ , mon ami ? dit-elle. Il rĂ©pondit durement et avec colĂšre – Vous le voyez, bonne femme, je me couche. La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, Ă©tait madame la marquise de R. – Sur ce banc ? reprit-elle. – J’ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l’homme, j’ai aujourd’hui un matelas de pierre. – Vous avez Ă©tĂ© soldat ? – Oui, bonne femme. Soldat. – Pourquoi n’allez-vous pas Ă  l’auberge ? – Parce que je n’ai pas d’argent. – HĂ©las, dit madame de R., je n’ai dans ma bourse que quatre sous. – Donnez toujours. L’homme prit les quatre sous. Madame de R. continua – Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous essayĂ© pourtant ? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charitĂ©. – J’ai frappĂ© Ă  toutes les portes. – Eh bien ? – Partout on m’a chassĂ©. La bonne femme » toucha le bras de l’homme et lui montra de l’autre cĂŽtĂ© de la place une petite maison basse Ă  cĂŽtĂ© de l’évĂȘchĂ©. – Vous avez, reprit-elle, frappĂ© Ă  toutes les portes ? – Oui. – Avez-vous frappĂ© Ă  celle-lĂ  ? – Non. – Frappez-y. Chapitre II – La prudence conseillĂ©e Ă  la sagesse Ce soir-lĂ , M. l’évĂȘque de Digne, aprĂšs sa promenade en ville, Ă©tait restĂ© assez tard enfermĂ© dans sa chambre. Il s’occupait d’un grand travail sur les Devoirs[46], lequel est malheureusement demeurĂ© inachevĂ©. Il dĂ©pouillait soigneusement tout ce que les PĂšres et les Docteurs ont dit sur cette grave matiĂšre. Son livre Ă©tait divisĂ© en deux parties ; premiĂšrement les devoirs de tous, deuxiĂšmement les devoirs de chacun, selon la classe Ă  laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique devoirs envers Dieu Matth., VI, devoirs envers soi-mĂȘme Matth., V, 29, 30, devoirs envers le prochain Matth., VII, 12, devoirs envers les crĂ©atures Matth., VI, 20, 25. Pour les autres devoirs, l’évĂȘque les avait trouvĂ©s indiquĂ©s et prescrits ailleurs ; aux souverains et aux sujets, dans l’ÉpĂźtre aux Romains ; aux magistrats, aux Ă©pouses, aux mĂšres et aux jeunes hommes, par saint Pierre ; aux maris, aux pĂšres, aux enfants et aux serviteurs, dans l’ÉpĂźtre aux ÉphĂ©siens ; aux fidĂšles, dans l’ÉpĂźtre aux HĂ©breux ; aux vierges, dans l’ÉpĂźtre aux Corinthiens[47]. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu’il voulait prĂ©senter aux Ăąmes. Il travaillait encore Ă  huit heures, Ă©crivant assez incommodĂ©ment sur de petits carrĂ©s de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l’argenterie dans le placard prĂšs du lit. Un moment aprĂšs, l’évĂȘque, sentant que le couvert Ă©tait mis et que sa sƓur l’attendait peut-ĂȘtre, ferma son livre, se leva de sa table et entra dans la salle Ă  manger. La salle Ă  manger Ă©tait une piĂšce oblongue Ă  cheminĂ©e, avec porte sur la rue nous l’avons dit, et fenĂȘtre sur le jardin. Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine. Une lampe Ă©tait sur la table ; la table Ă©tait prĂšs de la cheminĂ©e. Un assez bon feu Ă©tait allumĂ©. On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passĂ© soixante ans madame Magloire petite, grasse, vive ; mademoiselle Baptistine, douce, mince, frĂȘle, un peu plus grande que son frĂšre, vĂȘtue d’une robe de soie puce, couleur Ă  la mode en 1806, qu’elle avait achetĂ©e alors Ă  Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mĂ©rite de dire avec un seul mot une idĂ©e qu’une page suffirait Ă  peine Ă  exprimer, madame Magloire avait l’air d’une paysanne et mademoiselle Baptistine d’une dame. Madame Magloire avait un bonnet blanc Ă  tuyaux, au cou une jeannette d’or, le seul bijou de femme qu’il y eĂ»t dans la maison, un fichu trĂšs blanc sortant de la robe de bure noire Ă  manches larges et courtes, un tablier de toile de coton Ă  carreaux rouges et verts, nouĂ© Ă  la ceinture d’un ruban vert, avec piĂšce d’estomac pareille rattachĂ©e par deux Ă©pingles aux deux coins d’en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine Ă©tait coupĂ©e sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau Ă©troit, manches Ă  Ă©paulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque frisĂ©e dite Ă  l’enfant. Madame Magloire avait l’air intelligent, vif et bon ; les deux angles de sa bouche inĂ©galement relevĂ©s et la lĂšvre supĂ©rieure plus grosse que la lĂšvre infĂ©rieure lui donnaient quelque chose de bourru et d’impĂ©rieux. Tant que monseigneur se taisait, elle lui parlait rĂ©solĂ»ment avec un mĂ©lange de respect et de libertĂ© ; mais dĂšs que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obĂ©issait passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait mĂȘme pas. Elle se bornait Ă  obĂ©ir et Ă  complaire. MĂȘme quand elle Ă©tait jeune, elle n’était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus Ă  fleur de tĂȘte et le nez long et busquĂ© ; mais tout son visage, toute sa personne, nous l’avons dit en commençant, respiraient une ineffable bontĂ©. Elle avait toujours Ă©tĂ© prĂ©destinĂ©e Ă  la mansuĂ©tude ; mais la foi, la charitĂ©, l’espĂ©rance, ces trois vertus qui chauffent doucement l’ñme, avaient Ă©levĂ© peu Ă  peu cette mansuĂ©tude jusqu’à la saintetĂ©. La nature n’en avait fait qu’une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu ! Mademoiselle Baptistine a depuis racontĂ© tant de fois ce qui s’était passĂ© Ă  l’évĂȘchĂ© cette soirĂ©e-lĂ , que plusieurs personnes qui vivent encore s’en rappellent les moindres dĂ©tails. Au moment oĂč M. l’évĂȘque entra, madame Magloire parlait avec quelque vivacitĂ©. Elle entretenait mademoiselle d’un sujet qui lui Ă©tait familier et auquel l’évĂȘque Ă©tait accoutumĂ©. Il s’agissait du loquet de la porte d’entrĂ©e. Il paraĂźt que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper, madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On parlait d’un rĂŽdeur de mauvaise mine ; qu’un vagabond suspect serait arrivĂ©, qu’il devait ĂȘtre quelque part dans la ville, et qu’il se pourrait qu’il y eĂ»t de mĂ©chantes rencontres pour ceux qui s’aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-lĂ . Que la police Ă©tait bien mal faite du reste, attendu que M. le prĂ©fet et M. le maire ne s’aimaient pas, et cherchaient Ă  se nuire en faisant arriver des Ă©vĂ©nements. Que c’était donc aux gens sages Ă  faire la police eux-mĂȘmes et Ă  se bien garder, et qu’il faudrait avoir soin de dĂ»ment clore, verrouiller et barricader sa maison, et de bien fermer ses portes. Madame Magloire appuya sur ce dernier mot ; mais l’évĂȘque venait de sa chambre oĂč il avait eu assez froid, il s’était assis devant la cheminĂ©e et se chauffait, et puis il pensait Ă  autre chose. Il ne releva pas le mot Ă  effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le rĂ©pĂ©ta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame Magloire sans dĂ©plaire Ă  son frĂšre, se hasarda Ă  dire timidement – Mon frĂšre, entendez-vous ce que dit madame Magloire ? – J’en ai entendu vaguement quelque chose, rĂ©pondit l’évĂȘque. Puis tournant Ă  demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux, et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement joyeux, que le feu Ă©clairait d’en bas – Voyons. Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? Nous sommes donc dans quelque gros danger ? Alors madame Magloire recommença toute l’histoire, en l’exagĂ©rant quelque peu, sans s’en douter. Il paraĂźtrait qu’un bohĂ©mien, un va-nu-pieds, une espĂšce de mendiant dangereux serait en ce moment dans la ville. Il s’était prĂ©sentĂ© pour loger chez Jacquin Labarre qui n’avait pas voulu le recevoir. On l’avait vu arriver par le boulevard Gassendi et rĂŽder dans les rues Ă  la brume. Un homme de sac et de corde avec une figure terrible. – Vraiment ? dit l’évĂȘque. Ce consentement Ă  l’interroger encouragea madame Magloire ; cela lui semblait indiquer que l’évĂȘque n’était pas loin de s’alarmer ; elle poursuivit triomphante – Oui, monseigneur. C’est comme cela. Il y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si mal faite rĂ©pĂ©tition inutile. Vivre dans un pays de montagnes, et n’avoir pas mĂȘme de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. Des fours, quoi ! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilĂ  dit comme moi
 – Moi, interrompit la sƓur, je ne dis rien. Ce que mon frĂšre fait est bien fait. Madame Magloire continua comme s’il n’y avait pas eu de protestation – Nous disons que cette maison-ci n’est pas sĂ»re du tout ; que, si monseigneur le permet, je vais aller dire Ă  Paulin Musebois, le serrurier, qu’il vienne remettre les anciens verrous de la porte ; on les a lĂ , c’est une minute ; et je dis qu’il faut des verrous, monseigneur, ne serait-ce que pour cette nuit ; car je dis qu’une porte qui s’ouvre du dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n’est plus terrible ; avec cela que monseigneur a l’habitude de toujours dire d’entrer, et que d’ailleurs, mĂȘme au milieu de la nuit, ĂŽ mon Dieu ! on n’a pas besoin d’en demander la permission
 En ce moment, on frappa Ă  la porte un coup assez violent. – Entrez, dit l’évĂȘque. Chapitre III – HĂ©roĂŻsme de l’obĂ©issance passive[48] La porte s’ouvrit. Elle s’ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu’un la poussait avec Ă©nergie et rĂ©solution. Un homme entra. Cet homme, nous le connaissons dĂ©jĂ . C’est le voyageur que nous avons vu tout Ă  l’heure errer cherchant un gĂźte. Il entra, fit un pas, et s’arrĂȘta, laissant la porte ouverte derriĂšre lui. Il avait son sac sur l’épaule, son bĂąton Ă  la main, une expression rude, hardie, fatiguĂ©e et violente dans les yeux. Le feu de la cheminĂ©e l’éclairait. Il Ă©tait hideux. C’était une sinistre apparition. Madame Magloire n’eut pas mĂȘme la force de jeter un cri. Elle tressaillit, et resta bĂ©ante. Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l’homme qui entrait et se dressa Ă  demi d’effarement, puis, ramenant peu Ă  peu sa tĂȘte vers la cheminĂ©e, elle se mit Ă  regarder son frĂšre et son visage redevint profondĂ©ment calme et serein. L’évĂȘque fixait sur l’homme un Ɠil tranquille. Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce qu’il dĂ©sirait, l’homme appuya ses deux mains Ă  la fois sur son bĂąton, promena ses yeux tour Ă  tour sur le vieillard et les femmes, et, sans attendre que l’évĂȘque parlĂąt, dit d’une voix haute – Voici. Je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galĂ©rien. J’ai passĂ© dix-neuf ans au bagne. Je suis libĂ©rĂ© depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche depuis Toulon. Aujourd’hui, j’ai fait douze lieues Ă  pied. Ce soir, en arrivant dans ce pays, j’ai Ă©tĂ© dans une auberge, on m’a renvoyĂ© Ă  cause de mon passeport jaune que j’avais montrĂ© Ă  la mairie. Il avait fallu. J’ai Ă©tĂ© Ă  une autre auberge. On m’a dit Va-t-en ! Chez l’un, chez l’autre. Personne n’a voulu de moi. J’ai Ă©tĂ© Ă  la prison, le guichetier n’a pas ouvert. J’ai Ă©tĂ© dans la niche d’un chien. Ce chien m’a mordu et m’a chassĂ©, comme s’il avait Ă©tĂ© un homme. On aurait dit qu’il savait qui j’étais. Je m’en suis allĂ© dans les champs pour coucher Ă  la belle Ă©toile. Il n’y avait pas d’étoile. J’ai pensĂ© qu’il pleuvrait, et qu’il n’y avait pas de bon Dieu pour empĂȘcher de pleuvoir, et je suis rentrĂ© dans la ville pour y trouver le renfoncement d’une porte. LĂ , dans la place, j’allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m’a montrĂ© votre maison et m’a dit Frappe lĂ  ». J’ai frappĂ©. Qu’est-ce que c’est ici ? ĂȘtes-vous une auberge ? J’ai de l’argent. Ma masse. Cent neuf francs quinze sous que j’ai gagnĂ©s au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je payerai. Qu’est-ce que cela me fait ? j’ai de l’argent. Je suis trĂšs fatiguĂ©, douze lieues Ă  pied, j’ai bien faim. Voulez-vous que je reste ? – Madame Magloire, dit l’évĂȘque, vous mettrez un couvert de plus. L’homme fit trois pas et s’approcha de la lampe qui Ă©tait sur la table. – Tenez, reprit-il, comme s’il n’avait pas bien compris, ce n’est pas ça. Avez-vous entendu ? Je suis un galĂ©rien. Un forçat. Je viens des galĂšres. Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu’il dĂ©plia. – VoilĂ  mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert Ă  me faire chasser de partout oĂč je suis. Voulez-vous lire ? Je sais lire, moi. J’ai appris au bagne. Il y a une Ă©cole pour ceux qui veulent. Tenez, voilĂ  ce qu’on a mis sur le passeport Jean Valjean, forçat libĂ©rĂ©, natif de
 – cela vous est Ă©gal
 – Est restĂ© dix-neuf ans au bagne. Cinq ans pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tentĂ© de s’évader quatre fois. Cet homme est trĂšs dangereux. » – VoilĂ  ! Tout le monde m’a jetĂ© dehors. Voulez-vous me recevoir, vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner Ă  manger et Ă  coucher ? avez-vous une Ă©curie ? – Madame Magloire, dit l’évĂȘque, vous mettrez des draps blancs au lit de l’alcĂŽve. Nous avons dĂ©jĂ  expliquĂ© de quelle nature Ă©tait l’obĂ©issance des deux femmes. Madame Magloire sortit pour exĂ©cuter ces ordres. L’évĂȘque se tourna vers l’homme. – Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un instant, et l’on fera votre lit pendant que vous souperez. Ici l’homme comprit tout Ă  fait. L’expression de son visage, jusqu’alors sombre et dure, s’empreignit de stupĂ©faction, de doute, de joie, et devint extraordinaire. Il se mit Ă  balbutier comme un homme fou – Vrai ? quoi ? vous me gardez ? vous ne me chassez pas ! un forçat ! Vous m’appelez monsieur ! vous ne me tutoyez pas ! Va-t-en, chien ! qu’on me dit toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j’avais dit tout de suite qui je suis. Oh ! la brave femme qui m’a enseignĂ© ici ! Je vais souper ! un lit ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! il y a dix-neuf ans que je n’ai couchĂ© dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m’en aille pas ! Vous ĂȘtes de dignes gens ! D’ailleurs j’ai de l’argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l’aubergiste, comment vous appelez-vous ? Je payerai tout ce qu’on voudra. Vous ĂȘtes un brave homme. Vous ĂȘtes aubergiste, n’est-ce pas ? – Je suis, dit l’évĂȘque, un prĂȘtre qui demeure ici. – Un prĂȘtre ! reprit l’homme. Oh ! un brave homme de prĂȘtre ! Alors vous ne me demandez pas d’argent ? Le curĂ©, n’est-ce pas ? le curĂ© de cette grande Ă©glise ? Tiens ! c’est vrai, que je suis bĂȘte ! je n’avais pas vu votre calotte ! Tout en parlant, il avait dĂ©posĂ© son sac et son bĂąton dans un coin, puis remis son passeport dans sa poche, et il s’était assis. Mademoiselle Baptistine le considĂ©rait avec douceur. Il continua – Vous ĂȘtes humain, monsieur le curĂ©. Vous n’avez pas de mĂ©pris. C’est bien bon un bon prĂȘtre. Alors vous n’avez pas besoin que je paye ? – Non, dit l’évĂȘque, gardez votre argent. Combien avez-vous ? ne m’avez-vous pas dit cent neuf francs ? – Quinze sous, ajouta l’homme. – Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis Ă  gagner cela ? – Dix-neuf ans. – Dix-neuf ans ! L’évĂȘque soupira profondĂ©ment. L’homme poursuivit – J’ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n’ai dĂ©pensĂ© que vingt-cinq sous que j’ai gagnĂ©s en aidant Ă  dĂ©charger des voitures Ă  Grasse. Puisque vous ĂȘtes abbĂ©, je vais vous dire, nous avions un aumĂŽnier au bagne. Et puis un jour j’ai vu un Ă©vĂȘque. Monseigneur, qu’on appelle. C’était l’évĂȘque de la Majore, Ă  Marseille. C’est le curĂ© qui est sur les curĂ©s. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi, c’est si loin ! – Vous comprenez, nous autres ! Il a dit la messe au milieu du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tĂȘte. Au grand jour de midi, cela brillait. Nous Ă©tions en rang. Des trois cĂŽtĂ©s. Avec les canons, mĂšche allumĂ©e, en face de nous. Nous ne voyions pas bien. Il a parlĂ©, mais il Ă©tait trop au fond, nous n’entendions pas. VoilĂ  ce que c’est qu’un Ă©vĂȘque. Pendant qu’il parlait, l’évĂȘque Ă©tait allĂ© pousser la porte qui Ă©tait restĂ©e toute grande ouverte. Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu’elle mit sur la table. – Madame Magloire, dit l’évĂȘque, mettez ce couvert le plus prĂšs possible du feu. Et se tournant vers son hĂŽte – Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid, monsieur ? Chaque fois qu’il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie, le visage de l’homme s’illuminait. Monsieur Ă  un forçat, c’est un verre d’eau Ă  un naufragĂ© de la MĂ©duse. L’ignominie a soif de considĂ©ration. – Voici, reprit l’évĂȘque, une lampe qui Ă©claire bien mal. Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminĂ©e de la chambre Ă  coucher de monseigneur les deux chandeliers d’argent qu’elle posa sur la table tout allumĂ©s. – Monsieur le curĂ©, dit l’homme, vous ĂȘtes bon. Vous ne me mĂ©prisez pas. Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous ai pourtant pas cachĂ© d’oĂč je viens et que je suis un homme malheureux. L’évĂȘque, assis prĂšs de lui, lui toucha doucement la main. – Vous pouviez ne pas me dire qui vous Ă©tiez. Ce n’est pas ici ma maison, c’est la maison de JĂ©sus-Christ. Cette porte ne demande pas Ă  celui qui entre s’il a un nom, mais s’il a une douleur. Vous souffrez ; vous avez faim et soif ; soyez le bienvenu. Et ne me remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne n’est ici chez soi, exceptĂ© celui qui a besoin d’un asile. Je vous le dis Ă  vous qui passez, vous ĂȘtes ici chez vous plus que moi-mĂȘme. Tout ce qui est ici est Ă  vous. Qu’ai-je besoin de savoir votre nom ? D’ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais. L’homme ouvrit des yeux Ă©tonnĂ©s. – Vrai ? vous saviez comment je m’appelle ? – Oui, rĂ©pondit l’évĂȘque, vous vous appelez mon frĂšre. – Tenez, monsieur le curĂ© ! s’écria l’homme, j’avais bien faim en entrant ici ; mais vous ĂȘtes si bon qu’à prĂ©sent je ne sais plus ce que j’ai ; cela m’a passĂ©. L’évĂȘque le regarda et lui dit – Vous avez bien souffert ? – Oh ! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bĂąton ! La double chaĂźne pour rien. Le cachot pour un mot. MĂȘme malade au lit, la chaĂźne. Les chiens, les chiens sont plus heureux ! Dix-neuf ans ! J’en ai quarante-six. À prĂ©sent, le passeport jaune ! VoilĂ . – Oui, reprit l’évĂȘque, vous sortez d’un lieu de tristesse. Écoutez. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d’un pĂ©cheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensĂ©es de haine et de colĂšre contre les hommes, vous ĂȘtes digne de pitiĂ© ; si vous en sortez avec des pensĂ©es de bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu’aucun de nous. Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de l’eau, de l’huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de seigle. Elle avait d’elle-mĂȘme ajoutĂ© Ă  l’ordinaire de M. l’évĂȘque une bouteille de vieux vin de Mauves[49]. Le visage de l’évĂȘque prit tout Ă  coup cette expression de gaĂźtĂ© propre aux natures hospitaliĂšres – À table ! dit-il vivement. Comme il en avait coutume lorsque quelque Ă©tranger soupait avec lui, il fit asseoir l’homme Ă  sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement paisible et naturelle, prit place Ă  sa gauche. L’évĂȘque dit le bĂ©nĂ©dicitĂ©, puis servit lui-mĂȘme la soupe, selon son habitude. L’homme se mit Ă  manger avidement. Tout Ă  coup l’évĂȘque dit – Mais il me semble qu’il manque quelque chose sur cette table. Madame Magloire en effet n’avait mis que les trois couverts absolument nĂ©cessaires. Or c’était l’usage de la maison, quand l’évĂȘque avait quelqu’un Ă  souper, de disposer sur la nappe les six couverts d’argent, Ă©talage innocent. Ce gracieux semblant de luxe Ă©tait une sorte d’enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sĂ©vĂšre qui Ă©levait la pauvretĂ© jusqu’à la dignitĂ©. Madame Magloire comprit l’observation, sortit sans dire un mot, et un moment aprĂšs les trois couverts rĂ©clamĂ©s par l’évĂȘque brillaient sur la nappe, symĂ©triquement arrangĂ©s devant chacun des trois convives. Chapitre IV – DĂ©tails sur les fromageries de Pontarlier Maintenant, pour donner une idĂ©e de ce qui se passa Ă  cette table, nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d’une lettre de mademoiselle Baptistine Ă  madame de Boischevron, oĂč la conversation du forçat et de l’évĂȘque est racontĂ©e avec une minutie naĂŻve 












 
 Cet homme ne faisait aucune attention Ă  personne. Il mangeait avec une voracitĂ© d’affamĂ©. Cependant, aprĂšs la soupe, il a dit – Monsieur le curĂ© du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour moi, mais je dois dire que les rouliers qui n’ont pas voulu me laisser manger avec eux font meilleure chĂšre que vous. Entre nous, l’observation m’a un peu choquĂ©e. Mon frĂšre a rĂ©pondu – Ils ont plus de fatigue que moi. – Non, a repris cet homme, ils ont plus d’argent. Vous ĂȘtes pauvre. Je vois bien. Vous n’ĂȘtes peut-ĂȘtre pas mĂȘme curĂ©. Êtes-vous curĂ© seulement ? Ah ! par exemple, si le bon Dieu Ă©tait juste, vous devriez bien ĂȘtre curĂ©. – Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frĂšre. Un moment aprĂšs il a ajoutĂ© – Monsieur Jean Valjean, c’est Ă  Pontarlier que vous allez ? – Avec itinĂ©raire obligĂ©. Je crois bien que c’est comme cela que l’homme a dit. Puis il a continuĂ© – Il faut que je sois en route demain Ă  la pointe du jour. Il fait dur voyager. Si les nuits sont froides, les journĂ©es sont chaudes. – Vous allez lĂ , a repris mon frĂšre, dans un bon pays. À la rĂ©volution, ma famille a Ă©tĂ© ruinĂ©e, je me suis rĂ©fugiĂ© en Franche-ComtĂ© d’abord, et j’y ai vĂ©cu quelque temps du travail de mes bras. J’avais de la bonne volontĂ©. J’ai trouvĂ© Ă  m’y occuper. On n’a qu’à choisir. Il y a des papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des fabriques d’horlogerie en grand, des fabriques d’acier, des fabriques de cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre Ă  Lods, Ă  ChĂątillon, Ă  Audincourt et Ă  Beure qui sont trĂšs considĂ©rables
 Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien lĂ  les noms que mon frĂšre a citĂ©s, puis il s’est interrompu et m’a adressĂ© la parole – ChĂšre sƓur, n’avons-nous pas des parents dans ce pays-lĂ  ? J’ai rĂ©pondu – Nous en avions, entre autres M. de Lucenet[50] qui Ă©tait capitaine des portes Ă  Pontarlier dans l’ancien rĂ©gime. – Oui, a repris mon frĂšre, mais en 93 on n’avait plus de parents, on n’avait que ses bras. J’ai travaillĂ©. Ils ont dans le pays de Pontarlier, oĂč vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute patriarcale[51] et toute charmante, ma sƓur. Ce sont leurs fromageries qu’ils appellent fruitiĂšres. Alors mon frĂšre, tout en faisant manger cet homme, lui a expliquĂ© trĂšs en dĂ©tail ce que c’était que les fruitiĂšres de Pontarlier ; – qu’on en distinguait deux sortes – les grosses granges, qui sont aux riches, et oĂč il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept Ă  huit milliers de fromages par Ă©tĂ© ; les fruitiĂšres d’association, qui sont aux pauvres ; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent leurs vaches en commun et partagent les produits. – Ils prennent Ă  leurs gages un fromager qu’ils appellent le grurin ; – le grurin reçoit le lait des associĂ©s trois fois par jour et marque les quantitĂ©s sur une taille double ; – c’est vers la fin d’avril que le travail des fromageries commence ; c’est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne. L’homme se ranimait tout en mangeant. Mon frĂšre lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-mĂȘme parce qu’il dit que c’est du vin cher. Mon frĂšre lui disait tous ces dĂ©tails avec cette gaĂźtĂ© aisĂ©e que vous lui connaissez, entremĂȘlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon Ă©tat de grurin, comme s’il eĂ»t souhaitĂ© que cet homme comprĂźt, sans le lui conseiller directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m’a frappĂ©e. Cet homme Ă©tait ce que je vous ai dit. Eh bien ! mon frĂšre, pendant tout le souper, ni de toute la soirĂ©e, Ă  l’exception de quelques paroles sur JĂ©sus quand il est entrĂ©, n’a pas dit un mot qui pĂ»t rappeler Ă  cet homme qui il Ă©tait ni apprendre Ă  cet homme qui Ă©tait mon frĂšre. C’était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon et d’appuyer l’évĂȘque sur le galĂ©rien pour laisser la marque du passage. Il eĂ»t paru peut-ĂȘtre Ă  un autre que c’était le cas, ayant ce malheureux sous la main, de lui nourrir l’ñme en mĂȘme temps que le corps et de lui faire quelque reproche assaisonnĂ© de morale et de conseil, ou bien un peu de commisĂ©ration avec exhortation de se mieux conduire Ă  l’avenir. Mon frĂšre ne lui a mĂȘme pas demandĂ© de quel pays il Ă©tait, ni son histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frĂšre semblait Ă©viter tout ce qui pouvait l’en faire souvenir. C’est au point qu’à un certain moment, comme mon frĂšre parlait des montagnards de Pontarlier, qui ont un doux travail prĂšs du ciel et qui, ajoutait-il, sont heureux parce qu’ils sont innocents, il s’est arrĂȘtĂ© court, craignant qu’il n’y eĂ»t dans ce mot qui lui Ă©chappait quelque chose qui pĂ»t froisser l’homme. À force d’y rĂ©flĂ©chir, je crois avoir compris ce qui se passait dans le cƓur de mon frĂšre. Il pensait sans doute que cet homme, qui s’appelle Jean Valjean, n’avait que trop sa misĂšre prĂ©sente Ă  l’esprit, que le mieux Ă©tait de l’en distraire, et de lui faire croire, ne fĂ»t-ce qu’un moment, qu’il Ă©tait une personne comme une autre, en Ă©tant pour lui tout ordinaire. N’est-ce pas lĂ  en effet bien entendre la charitĂ© ? N’y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment Ă©vangĂ©lique dans cette dĂ©licatesse qui s’abstient de sermon, de morale et d’allusion, et la meilleure pitiĂ©, quand un homme a un point douloureux, n’est-ce pas de n’y point toucher du tout ? Il m’a semblĂ© que ce pouvait ĂȘtre lĂ  la pensĂ©e intĂ©rieure de mon frĂšre. Dans tous les cas, ce que je puis dire, c’est que, s’il a eu toutes ces idĂ©es, il n’en a rien marquĂ©, mĂȘme pour moi ; il a Ă©tĂ© d’un bout Ă  l’autre le mĂȘme homme que tous les soirs, et il a soupĂ© avec ce Jean Valjean du mĂȘme air et de la mĂȘme façon qu’il aurait soupĂ© avec M. GĂ©dĂ©on Le PrĂ©vost ou avec M. le curĂ© de la paroisse. Vers la fin, comme nous Ă©tions aux figues, on a cognĂ© Ă  la porte. C’était la mĂšre Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frĂšre a baisĂ© l’enfant au front, et m’a empruntĂ© quinze sous que j’avais sur moi pour les donner Ă  la mĂšre Gerbaud. L’homme pendant ce temps-lĂ  ne faisait pas grande attention. Il ne parlait plus et paraissait trĂšs fatiguĂ©. La pauvre vieille Gerbaud partie, mon frĂšre a dit les grĂąces, puis il s’est tournĂ© vers cet homme, et il lui a dit Vous devez avoir bien besoin de votre lit. Madame Magloire a enlevĂ© le couvert bien vite. J’ai compris qu’il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous sommes montĂ©es toutes les deux. J’ai cependant envoyĂ© madame Magloire un instant aprĂšs porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la ForĂȘt-Noire[52] qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela tient chaud. C’est dommage que cette peau soit vieille ; tout le poil s’en va. Mon frĂšre l’a achetĂ©e du temps qu’il Ă©tait en Allemagne, Ă  Tottlingen, prĂšs des sources du Danube, ainsi que le petit couteau Ă  manche d’ivoire dont je me sers Ă  table. Madame Magloire est remontĂ©e presque tout de suite, nous nous sommes mises Ă  prier Dieu dans le salon oĂč l’on Ă©tend le linge, et puis nous sommes rentrĂ©es chacune dans notre chambre sans nous rien dire. » Chapitre V – TranquillitĂ© AprĂšs avoir donnĂ© le bonsoir Ă  sa sƓur, monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d’argent, remit l’autre Ă  son hĂŽte, et lui dit – Monsieur, je vais vous conduire Ă  votre chambre. L’homme le suivit. Comme on a pu le remarquer dans ce qui a Ă©tĂ© dit plus haut, le logis Ă©tait distribuĂ© de telle sorte que, pour passer dans l’oratoire oĂč Ă©tait l’alcĂŽve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre Ă  coucher de l’évĂȘque. Au moment oĂč ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait l’argenterie dans le placard qui Ă©tait au chevet du lit. C’était le dernier soin qu’elle prenait chaque soir avant de s’aller coucher. L’évĂȘque installa son hĂŽte dans l’alcĂŽve. Un lit blanc et frais y Ă©tait dressĂ©. L’homme posa le flambeau sur une petite table. – Allons, dit l’évĂȘque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches, tout chaud. – Merci, monsieur l’abbĂ©, dit l’homme. À peine eut-il prononcĂ© ces paroles pleines de paix que, tout Ă  coup et sans transition, il eut un mouvement Ă©trange et qui eĂ»t glacĂ© d’épouvante les deux saintes filles si elles en eussent Ă©tĂ© tĂ©moins. Aujourd’hui mĂȘme il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter une menace ? ObĂ©issait-il simplement Ă  une sorte d’impulsion instinctive et obscure pour lui-mĂȘme ? Il se tourna brusquement vers le vieillard, croisa les bras, et, fixant sur son hĂŽte un regard sauvage, il s’écria d’une voix rauque – Ah çà ! dĂ©cidĂ©ment ! vous me logez chez vous prĂšs de vous comme cela ! Il s’interrompit et ajouta avec un rire oĂč il y avait quelque chose de monstrueux – Avez-vous bien fait toutes vos rĂ©flexions ? Qui est-ce qui vous dit que je n’ai pas assassinĂ© ? L’évĂȘque leva les yeux vers le plafond et rĂ©pondit – Cela regarde le bon Dieu. Puis, gravement et remuant les lĂšvres comme quelqu’un qui prie ou qui se parle Ă  lui-mĂȘme, il dressa les deux doigts de sa main droite et bĂ©nit l’homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tĂȘte et sans regarder derriĂšre lui, il rentra dans sa chambre. Quand l’alcĂŽve Ă©tait habitĂ©e, un grand rideau de serge tirĂ© de part en part dans l’oratoire cachait l’autel. L’évĂȘque s’agenouilla en passant devant ce rideau et fit une courte priĂšre. Un moment aprĂšs, il Ă©tait dans son jardin, marchant, rĂȘvant, contemplant, l’ñme et la pensĂ©e tout entiĂšres Ă  ces grandes choses mystĂ©rieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. Quant Ă  l’homme, il Ă©tait vraiment si fatiguĂ© qu’il n’avait mĂȘme pas profitĂ© de ces bons draps blancs. Il avait soufflĂ© sa bougie avec sa narine Ă  la maniĂšre des forçats et s’était laissĂ© tomber tout habillĂ© sur le lit, oĂč il s’était tout de suite profondĂ©ment endormi. Minuit sonnait comme l’évĂȘque rentrait de son jardin dans son appartement. Quelques minutes aprĂšs, tout dormait dans la petite maison. Chapitre VI – Jean Valjean Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se rĂ©veilla. Jean Valjean Ă©tait d’une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son enfance, il n’avait pas appris Ă  lire. Quand il eut l’ñge d’homme, il Ă©tait Ă©mondeur Ă  Faverolles. Sa mĂšre s’appelait Jeanne Mathieu ; son pĂšre s’appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et contraction de VoilĂ  Jean. Jean Valjean Ă©tait d’un caractĂšre pensif sans ĂȘtre triste, ce qui est le propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c’était quelque chose d’assez endormi et d’assez insignifiant, en apparence du moins, que Jean Valjean. Il avait perdu en trĂšs bas Ăąge son pĂšre et sa mĂšre. Sa mĂšre Ă©tait morte d’une fiĂšvre de lait mal soignĂ©e. Son pĂšre, Ă©mondeur comme lui, s’était tuĂ© en tombant d’un arbre. Il n’était restĂ© Ă  Jean Valjean qu’une sƓur plus ĂągĂ©e que lui, veuve, avec sept enfants, filles et garçons. Cette sƓur avait Ă©levĂ© Jean Valjean, et tant qu’elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frĂšre. Le mari mourut. L’aĂźnĂ© des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait d’atteindre, lui, sa vingt-cinquiĂšme annĂ©e. Il remplaça le pĂšre, et soutint Ă  son tour sa sƓur qui l’avait Ă©levĂ©. Cela se fit simplement, comme un devoir, mĂȘme avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. Sa jeunesse se dĂ©pensait ainsi dans un travail rude et mal payĂ©. On ne lui avait jamais connu de bonne amie » dans le pays. Il n’avait pas eu le temps d’ĂȘtre amoureux. Le soir il rentrait fatiguĂ© et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa sƓur, mĂšre Jeanne, pendant qu’il mangeait, lui prenait souvent dans son Ă©cuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de lard, le cƓur de chou, pour le donner Ă  quelqu’un de ses enfants ; lui, mangeant toujours, penchĂ© sur la table, presque la tĂȘte dans sa soupe, ses longs cheveux tombant autour de son Ă©cuelle et cachant ses yeux, avait l’air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait Ă  Faverolles, pas loin de la chaumiĂšre Valjean, de l’autre cĂŽtĂ© de la ruelle, une fermiĂšre appelĂ©e Marie-Claude ; les enfants Valjean, habituellement affamĂ©s, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mĂšre une pinte de lait Ă  Marie-Claude, qu’ils buvaient derriĂšre une haie ou dans quelque coin d’allĂ©e, s’arrachant le pot, et si hĂątivement que les petites filles s’en rĂ©pandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mĂšre, si elle eĂ»t su cette maraude, eĂ»t sĂ©vĂšrement corrigĂ© les dĂ©linquants. Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arriĂšre de la mĂšre la pinte de lait Ă  Marie-Claude, et les enfants n’étaient pas punis. Il gagnait dans la saison de l’émondage vingt-quatre sous par jour, puis il se louait comme moissonneur, comme manƓuvre, comme garçon de ferme bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu’il pouvait. Sa sƓur travaillait de son cĂŽtĂ©, mais que faire avec sept petits enfants ?[53] C’était un triste groupe que la misĂšre enveloppa et Ă©treignit peu Ă  peu. Il arriva qu’un hiver fut rude. Jean n’eut pas d’ouvrage. La famille n’eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants ! Un dimanche soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l’Église, Ă  Faverolles, se disposait Ă  se coucher, lorsqu’il entendit un coup violent dans la devanture grillĂ©e et vitrĂ©e de sa boutique. Il arriva Ă  temps pour voir un bras passĂ© Ă  travers un trou fait d’un coup de poing dans la grille et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l’emporta. Isabeau sortit en hĂąte ; le voleur s’enfuyait Ă  toutes jambes ; Isabeau courut aprĂšs lui et l’arrĂȘta. Le voleur avait jetĂ© le pain, mais il avait encore le bras ensanglantĂ©. C’était Jean Valjean. Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux du temps pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitĂ©e ». Il avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il Ă©tait quelque peu braconnier ; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers un prĂ©jugĂ© lĂ©gitime. Le braconnier, de mĂȘme que le contrebandier, cĂŽtoie de fort prĂšs le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore un abĂźme entre ces races d’hommes et le hideux assassin des villes. Le braconnier vit dans la forĂȘt ; le contrebandier vit dans la montagne ou sur la mer. Les villes font des hommes fĂ©roces parce qu’elles font des hommes corrompus. La montagne, la mer, la forĂȘt, font des hommes sauvages. Elles dĂ©veloppent le cĂŽtĂ© farouche, mais souvent sans dĂ©truire le cĂŽtĂ© humain. Jean Valjean fut dĂ©clarĂ© coupable. Les termes du code Ă©taient formels. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables ; ce sont les moments oĂč la pĂ©nalitĂ© prononce un naufrage. Quelle minute funĂšbre que celle oĂč la sociĂ©tĂ© s’éloigne et consomme l’irrĂ©parable abandon d’un ĂȘtre pensant ! Jean Valjean fut condamnĂ© Ă  cinq ans de galĂšres. Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportĂ©e par le gĂ©nĂ©ral en chef de l’armĂ©e d’Italie, que le message du Directoire aux Cinq-Cents, du 2 florĂ©al an IV, appelle Buona-Parte ; ce mĂȘme jour une grande chaĂźne fut ferrĂ©e Ă  BicĂȘtre. Jean Valjean fit partie de cette chaĂźne. Un ancien guichetier de la prison, qui a prĂšs de quatrevingt-dix ans aujourd’hui, se souvient encore parfaitement de ce malheureux qui fut ferrĂ© Ă  l’extrĂ©mitĂ© du quatriĂšme cordon dans l’angle nord de la cour. Il Ă©tait assis Ă  terre comme tous les autres. Il paraissait ne rien comprendre Ă  sa position, sinon qu’elle Ă©tait horrible. Il est probable qu’il y dĂ©mĂȘlait aussi, Ă  travers les vagues idĂ©es d’un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d’excessif. Pendant qu’on rivait Ă  grands coups de marteau derriĂšre sa tĂȘte le boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l’étouffaient, elles l’empĂȘchaient de parler, il parvenait seulement Ă  dire de temps en temps J’étais Ă©mondeur Ă  Faverolles. Puis, tout en sanglotant, il Ă©levait sa main droite et l’abaissait graduellement sept fois comme s’il touchait successivement sept tĂȘtes inĂ©gales, et par ce geste on devinait que la chose quelconque qu’il avait faite, il l’avait faite pour vĂȘtir et nourrir sept petits enfants. Il partit pour Toulon. Il y arriva aprĂšs un voyage de vingt-sept jours, sur une charrette, la chaĂźne au cou. À Toulon, il fut revĂȘtu de la casaque rouge. Tout s’effaça de ce qui avait Ă©tĂ© sa vie, jusqu’à son nom ; il ne fut mĂȘme plus Jean Valjean ; il fut le numĂ©ro 24601. Que devint la sƓur ? que devinrent les sept enfants ? Qui est-ce qui s’occupe de cela ? Que devient la poignĂ©e de feuilles du jeune arbre sciĂ© par le pied ? C’est toujours la mĂȘme histoire. Ces pauvres ĂȘtres vivants, ces crĂ©atures de Dieu, sans appui dĂ©sormais, sans guide, sans asile, s’en allĂšrent au hasard, qui sait mĂȘme ? chacun de leur cĂŽtĂ© peut-ĂȘtre, et s’enfoncĂšrent peu Ă  peu dans cette froide brume oĂč s’engloutissent les destinĂ©es solitaires, mornes tĂ©nĂšbres oĂč disparaissent successivement tant de tĂȘtes infortunĂ©es dans la sombre marche du genre humain. Ils quittĂšrent le pays. Le clocher de ce qui avait Ă©tĂ© leur village les oublia ; la borne de ce qui avait Ă©tĂ© leur champ les oublia ; aprĂšs quelques annĂ©es de sĂ©jour au bagne, Jean Valjean lui-mĂȘme les oublia. Dans ce cƓur oĂč il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. VoilĂ  tout. À peine, pendant tout le temps qu’il passa Ă  Toulon, entendit-il parler une seule fois de sa sƓur. C’était, je crois, vers la fin de la quatriĂšme annĂ©e de sa captivitĂ©. Je ne sais plus par quelle voie ce renseignement lui parvint. Quelqu’un, qui les avait connus au pays, avait vu sa sƓur. Elle Ă©tait Ă  Paris. Elle habitait une pauvre rue prĂšs de Saint-Sulpice, la rue du Geindre[54]. Elle n’avait plus avec elle qu’un enfant, un petit garçon, le dernier. OĂč Ă©taient les six autres ? Elle ne le savait peut-ĂȘtre pas elle-mĂȘme. Tous les matins elle allait Ă  une imprimerie rue du Sabot, n° 3, oĂč elle Ă©tait plieuse et brocheuse. Il fallait ĂȘtre lĂ  Ă  six heures du matin, bien avant le jour l’hiver. Dans la maison de l’imprimerie il y avait une Ă©cole, elle menait Ă  cette Ă©cole son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait Ă  l’imprimerie Ă  six heures et que l’école n’ouvrait qu’à sept, il fallait que l’enfant attendĂźt, dans la cour, que l’école ouvrit, une heure ; l’hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que l’enfant entrĂąt dans l’imprimerie, parce qu’il gĂȘnait, disait-on. Les ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit ĂȘtre assis sur le pavĂ©, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l’ombre, accroupi et pliĂ© sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portiĂšre, en avait pitiĂ© ; elle le recueillait dans son bouge oĂč il n’y avait qu’un grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait lĂ  dans un coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures, l’école ouvrait et il y entrait. VoilĂ  ce qu’on dit Ă  Jean Valjean. On l’en entretint un jour, ce fut un moment, un Ă©clair, comme une fenĂȘtre brusquement ouverte sur la destinĂ©e de ces ĂȘtres qu’il avait aimĂ©s, puis tout se referma ; il n’en entendit plus parler, et ce fut pour jamais. Plus rien n’arriva d’eux Ă  lui ; jamais il ne les revit, jamais il ne les rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les retrouvera plus. Vers la fin de cette quatriĂšme annĂ©e, le tour d’évasion de Jean Valjean arriva. Ses camarades l’aidĂšrent comme cela se fait dans ce triste lieu. Il s’évada. Il erra deux jours en libertĂ© dans les champs ; si c’est ĂȘtre libre que d’ĂȘtre traquĂ© ; de tourner la tĂȘte Ă  chaque instant ; de tressaillir au moindre bruit ; d’avoir peur de tout, du toit qui fume, de l’homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l’heure qui sonne, du jour parce qu’on voit, de la nuit parce qu’on ne voit pas, de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour, il fut repris. Il n’avait ni mangĂ© ni dormi depuis trente-six heures. Le tribunal maritime le condamna pour ce dĂ©lit Ă  une prolongation de trois ans, ce qui lui fit huit ans. La sixiĂšme annĂ©e, ce fut encore son tour de s’évader ; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait manquĂ© Ă  l’appel. On tira le coup de canon, et Ă  la nuit les gens de ronde le trouvĂšrent cachĂ© sous la quille d’un vaisseau en construction ; il rĂ©sista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rĂ©bellion. Ce fait prĂ©vu par le code spĂ©cial fut puni d’une aggravation de cinq ans, dont deux ans de double chaĂźne. Treize ans. La dixiĂšme annĂ©e, son tour revint, il en profita encore. Il ne rĂ©ussit pas mieux. Trois ans pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois, pendant la treiziĂšme annĂ©e qu’il essaya une derniĂšre fois et ne rĂ©ussit qu’à se faire reprendre aprĂšs quatre heures d’absence. Trois ans pour ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libĂ©rĂ© ; il Ă©tait entrĂ© lĂ  en 1796 pour avoir cassĂ© un carreau et pris un pain. Place pour une courte parenthĂšse. C’est la seconde fois que, dans ses Ă©tudes sur la question pĂ©nale et sur la damnation par la loi, l’auteur de ce livre rencontre le vol d’un pain, comme point de dĂ©part du dĂ©sastre d’une destinĂ©e. Claude Gueux[55] avait volĂ© un pain ; Jean Valjean avait volĂ© un pain. Une statistique anglaise constate qu’à Londres quatre vols sur cinq ont pour cause immĂ©diate la faim[56]. Jean Valjean Ă©tait entrĂ© au bagne sanglotant et frĂ©missant ; il en sortit impassible. Il y Ă©tait entrĂ© dĂ©sespĂ©rĂ© ; il en sortit sombre. Que s’était-il passĂ© dans cette Ăąme ? Chapitre VII – Le dedans du dĂ©sespoir Essayons de le dire. Il faut bien que la sociĂ©tĂ© regarde ces choses puisque c’est elle qui les fait. C’était, nous l’avons dit, un ignorant ; mais ce n’était pas un imbĂ©cile. La lumiĂšre naturelle Ă©tait allumĂ©e en lui. Le malheur, qui a aussi sa clartĂ©, augmenta le peu de jour qu’il y avait dans cet esprit. Sous le bĂąton, sous la chaĂźne, au cachot, Ă  la fatigue, sous l’ardent soleil du bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience et rĂ©flĂ©chit. Il se constitua tribunal. Il commença par se juger lui-mĂȘme. Il reconnut qu’il n’était pas un innocent injustement puni. Il s’avoua qu’il avait commis une action extrĂȘme et blĂąmable ; qu’on ne lui eĂ»t peut-ĂȘtre pas refusĂ© ce pain s’il l’avait demandĂ© ; que dans tous les cas il eĂ»t mieux valu l’attendre, soit de la pitiĂ©, soit du travail ; que ce n’est pas tout Ă  fait une raison sans rĂ©plique de dire peut-on attendre quand on a faim ? que d’abord il est trĂšs rare qu’on meure littĂ©ralement de faim ; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l’homme est ainsi fait qu’il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et physiquement, sans mourir ; qu’il fallait donc de la patience ; que cela eĂ»t mieux valu mĂȘme pour ces pauvres petits enfants ; que c’était un acte de folie, Ă  lui, malheureux homme chĂ©tif, de prendre violemment au collet la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre et de se figurer qu’on sort de la misĂšre par le vol ; que c’était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour sortir de la misĂšre que celle par oĂč l’on entre dans l’infamie ; enfin qu’il avait eu tort. Puis il se demanda S’il Ă©tait le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Si d’abord ce n’était pas une chose grave qu’il eĂ»t, lui travailleur, manquĂ© de travail, lui laborieux, manquĂ© de pain. Si, ensuite, la faute commise et avouĂ©e, le chĂątiment n’avait pas Ă©tĂ© fĂ©roce et outrĂ©. S’il n’y avait pas plus d’abus de la part de la loi dans la peine qu’il n’y avait eu d’abus de la part du coupable dans la faute. S’il n’y avait pas excĂšs de poids dans un des plateaux de la balance, celui oĂč est l’expiation. Si la surcharge de la peine n’était point l’effacement du dĂ©lit, et n’arrivait pas Ă  ce rĂ©sultat de retourner la situation, de remplacer la faute du dĂ©linquant par la faute de la rĂ©pression, de faire du coupable la victime et du dĂ©biteur le crĂ©ancier, et de mettre dĂ©finitivement le droit du cĂŽtĂ© de celui-lĂ  mĂȘme qui l’avait violĂ©. Si cette peine, compliquĂ©e des aggravations successives pour les tentatives d’évasion, ne finissait pas par ĂȘtre une sorte d’attentat du plus fort sur le plus faible, un crime de la sociĂ©tĂ© sur l’individu, un crime qui recommençait tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans. Il se demanda si la sociĂ©tĂ© humaine pouvait avoir le droit de faire Ă©galement subir Ă  ses membres, dans un cas son imprĂ©voyance dĂ©raisonnable, et dans l’autre cas sa prĂ©voyance impitoyable, et de saisir Ă  jamais un pauvre homme entre un dĂ©faut et un excĂšs, dĂ©faut de travail, excĂšs de chĂątiment. S’il n’était pas exorbitant que la sociĂ©tĂ© traitĂąt ainsi prĂ©cisĂ©ment ses membres les plus mal dotĂ©s dans la rĂ©partition de biens que fait le hasard, et par consĂ©quent les plus dignes de mĂ©nagements. Ces questions faites et rĂ©solues, il jugea la sociĂ©tĂ© et la condamna. Il la condamna sans haine. Il la fit responsable du sort qu’il subissait, et se dit qu’il n’hĂ©siterait peut-ĂȘtre pas Ă  lui en demander compte un jour. Il se dĂ©clara Ă  lui-mĂȘme qu’il n’y avait pas Ă©quilibre entre le dommage qu’il avait causĂ© et le dommage qu’on lui causait ; il conclut enfin que son chĂątiment n’était pas, Ă  la vĂ©ritĂ©, une injustice, mais qu’à coup sĂ»r c’était une iniquitĂ©. La colĂšre peut ĂȘtre folle et absurde ; on peut ĂȘtre irritĂ© Ă  tort ; on n’est indignĂ© que lorsqu’on a raison au fond par quelque cĂŽtĂ©. Jean Valjean se sentait indignĂ©. Et puis, la sociĂ©tĂ© humaine ne lui avait fait que du mal. Jamais il n’avait vu d’elle que ce visage courroucĂ© qu’elle appelle sa justice et qu’elle montre Ă  ceux qu’elle frappe. Les hommes ne l’avaient touchĂ© que pour le meurtrir. Tout contact avec eux lui avait Ă©tĂ© un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mĂšre, depuis sa sƓur, jamais il n’avait rencontrĂ© une parole amie et un regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu Ă  peu Ă  cette conviction que la vie Ă©tait une guerre ; et que dans cette guerre il Ă©tait le vaincu. Il n’avait d’autre arme que sa haine. Il rĂ©solut de l’aiguiser au bagne et de l’emporter en s’en allant. Il y avait Ă  Toulon une Ă©cole pour la chiourme tenue par des frĂšres ignorantins oĂč l’on enseignait le plus nĂ©cessaire Ă  ceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volontĂ©. Il fut du nombre des hommes de bonne volontĂ©. Il alla Ă  l’école Ă  quarante ans, et apprit Ă  lire, Ă  Ă©crire, Ă  compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c’était fortifier sa haine. Dans certains cas, l’instruction et la lumiĂšre peuvent servir de rallonge au mal. Cela est triste Ă  dire, aprĂšs avoir jugĂ© la sociĂ©tĂ© qui avait fait son malheur, il jugea la providence qui avait fait la sociĂ©tĂ©. Il la condamna aussi. Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d’esclavage, cette Ăąme monta et tomba en mĂȘme temps. Il y entra de la lumiĂšre d’un cĂŽtĂ© et des tĂ©nĂšbres de l’autre. Jean Valjean n’était pas, on l’a vu, d’une nature mauvaise. Il Ă©tait encore bon lorsqu’il arriva au bagne. Il y condamna la sociĂ©tĂ© et sentit qu’il devenait mĂ©chant, il y condamna la providence et sentit qu’il devenait impie. Ici il est difficile de ne pas mĂ©diter un instant. La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout Ă  fait ? L’homme créé bon par Dieu peut-il ĂȘtre fait mĂ©chant par l’homme ? L’ñme peut-elle ĂȘtre refaite tout d’une piĂšce par la destinĂ©e, et devenir mauvaise, la destinĂ©e Ă©tant mauvaise ? Le cƓur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmitĂ©s incurables sous la pression d’un malheur disproportionnĂ©, comme la colonne vertĂ©brale sous une voĂ»te trop basse ? N’y a-t-il pas dans toute Ăąme humaine, n’y avait-il pas dans l’ñme de Jean Valjean en particulier, une premiĂšre Ă©tincelle, un Ă©lĂ©ment divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans l’autre, que le bien peut dĂ©velopper, attiser, allumer, enflammer et faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entiĂšrement Ă©teindre ? Questions graves et obscures, Ă  la derniĂšre desquelles tout physiologiste eĂ»t probablement rĂ©pondu non, et sans hĂ©siter, s’il eĂ»t vu Ă  Toulon, aux heures de repos qui Ă©taient pour Jean Valjean des heures de rĂȘverie, assis, les bras croisĂ©s, sur la barre de quelque cabestan, le bout de sa chaĂźne enfoncĂ© dans sa poche pour l’empĂȘcher de traĂźner, ce galĂ©rien morne, sĂ©rieux, silencieux et pensif, paria des lois qui regardait l’homme avec colĂšre, damnĂ© de la civilisation qui regardait le ciel avec sĂ©vĂ©ritĂ©. Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste observateur eĂ»t vu lĂ  une misĂšre irrĂ©mĂ©diable, il eĂ»t plaint peut-ĂȘtre ce malade du fait de la loi, mais il n’eĂ»t pas mĂȘme essayĂ© de traitement ; il eĂ»t dĂ©tournĂ© le regard des cavernes qu’il aurait entrevues dans cette Ăąme ; et, comme Dante de la porte de l’enfer, il eĂ»t effacĂ© de cette existence le mot que le doigt de Dieu Ă©crit pourtant sur le front de tout homme EspĂ©rance ! Cet Ă©tat de son Ăąme que nous avons tentĂ© d’analyser Ă©tait-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayĂ© de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjean voyait-il distinctement, aprĂšs leur formation, et avait-il vu distinctement, Ă  mesure qu’ils se formaient, tous les Ă©lĂ©ments dont se composait sa misĂšre morale ? Cet homme rude et illettrĂ© s’était-il bien nettement rendu compte de la succession d’idĂ©es par laquelle il Ă©tait, degrĂ© Ă  degrĂ©, montĂ© et descendu jusqu’aux lugubres aspects qui Ă©taient depuis tant d’annĂ©es dĂ©jĂ  l’horizon intĂ©rieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce qui s’était passĂ© en lui et de tout ce qui s’y remuait ? C’est ce que nous n’oserions dire ; c’est mĂȘme ce que nous ne croyons pas. Il y avait trop d’ignorance dans Jean Valjean pour que, mĂȘme aprĂšs tant de malheur, il n’y restĂąt pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas mĂȘme bien au juste ce qu’il Ă©prouvait. Jean Valjean Ă©tait dans les tĂ©nĂšbres ; il souffrait dans les tĂ©nĂšbres ; il haĂŻssait dans les tĂ©nĂšbres ; on eĂ»t pu dire qu’il haĂŻssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette ombre, tĂątonnant comme un aveugle et comme un rĂȘveur. Seulement, par intervalles, il lui venait tout Ă  coup, de lui-mĂȘme ou du dehors, une secousse de colĂšre, un surcroĂźt de souffrance, un pĂąle et rapide Ă©clair qui illuminait toute son Ăąme, et faisait brusquement apparaĂźtre partout autour de lui, en avant et en arriĂšre, aux lueurs d’une lumiĂšre affreuse, les hideux prĂ©cipices et les sombres perspectives de sa destinĂ©e. L’éclair passĂ©, la nuit retombait, et oĂč Ă©tait-il ? il ne le savait plus. Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est impitoyable, c’est-Ă -dire ce qui est abrutissant, c’est de transformer peu Ă  peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une bĂȘte fauve. Quelquefois en une bĂȘte fĂ©roce. Les tentatives d’évasion de Jean Valjean, successives et obstinĂ©es, suffiraient Ă  prouver cet Ă©trange travail fait par la loi sur l’ñme humaine. Jean Valjean eĂ»t renouvelĂ© ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de fois que l’occasion s’en fĂ»t prĂ©sentĂ©e, sans songer un instant au rĂ©sultat, ni aux expĂ©riences dĂ©jĂ  faites. Il s’échappait impĂ©tueusement comme le loup qui trouve la cage ouverte. L’instinct lui disait sauve-toi ! Le raisonnement lui eĂ»t dit reste ! Mais, devant une tentation si violente, le raisonnement avait disparu ; il n’y avait plus que l’instinct. La bĂȘte seule agissait. Quand il Ă©tait repris, les nouvelles sĂ©vĂ©ritĂ©s qu’on lui infligeait ne servaient qu’à l’effarer davantage. Un dĂ©tail que nous ne devons pas omettre, c’est qu’il Ă©tait d’une force physique dont n’approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue, pour filer un cĂąble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre hommes. Il soulevait et soutenait parfois d’énormes poids sur son dos, et remplaçait dans l’occasion cet instrument qu’on appelle cric et qu’on appelait jadis orgueil, d’oĂč a pris nom, soit dit en passant, la rue Montorgueil prĂšs des halles de Paris. Ses camarades l’avaient surnommĂ© Jean-le-Cric. Une fois, comme on rĂ©parait le balcon de l’hĂŽtel de ville de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait lĂ , soutint de l’épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d’arriver. Sa souplesse dĂ©passait encore sa vigueur. Certains forçats, rĂȘveurs perpĂ©tuels d’évasions, finissent par faire de la force et de l’adresse combinĂ©es une vĂ©ritable science. C’est la science des muscles. Toute une statique mystĂ©rieuse est quotidiennement pratiquĂ©e par les prisonniers, ces Ă©ternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, et trouver des points d’appui lĂ  oĂč l’on voit Ă  peine une saillie, Ă©tait un jeu pour Jean Valjean. Étant donnĂ© un angle de mur, avec la tension de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboĂźtĂ©s dans les aspĂ©ritĂ©s de la pierre, il se hissait comme magiquement Ă  un troisiĂšme Ă©tage. Quelquefois il montait ainsi jusqu’au toit du bagne. Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque Ă©motion extrĂȘme pour lui arracher, une ou deux fois l’an, ce lugubre rire du forçat qui est comme un Ă©cho du rire du dĂ©mon. À le voir, il semblait occupĂ© Ă  regarder continuellement quelque chose de terrible. Il Ă©tait absorbĂ© en effet. À travers les perceptions maladives d’une nature incomplĂšte et d’une intelligence accablĂ©e, il sentait confusĂ©ment qu’une chose monstrueuse Ă©tait sur lui. Dans cette pĂ©nombre obscure et blafarde oĂč il rampait, chaque fois qu’il tournait le cou et qu’il essayait d’élever son regard, il voyait, avec une terreur mĂȘlĂ©e de rage, s’échafauder, s’étager et monter Ă  perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, une sorte d’entassement effrayant de choses, de lois, de prĂ©jugĂ©s, d’hommes et de faits, dont les contours lui Ă©chappaient, dont la masse l’épouvantait, et qui n’était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et lĂ  dans cet ensemble fourmillant et difforme, tantĂŽt prĂšs de lui, tantĂŽt loin et sur des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque dĂ©tail vivement Ă©clairĂ©, ici l’argousin et son bĂąton, ici le gendarme et son sabre, lĂ -bas l’archevĂȘque mitrĂ©, tout en haut, dans une sorte de soleil, l’empereur couronnĂ© et Ă©blouissant. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funĂšbre et plus noire. Tout cela, lois, prĂ©jugĂ©s, faits, hommes, choses, allait et venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliquĂ© et mystĂ©rieux que Dieu imprime Ă  la civilisation, marchant sur lui et l’écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruautĂ© et d’inexorable dans l’indiffĂ©rence. Âmes tombĂ©es au fond de l’infortune possible, malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes oĂč l’on ne regarde plus, les rĂ©prouvĂ©s de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tĂȘte cette sociĂ©tĂ© humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour qui est dessous. Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait ĂȘtre la nature de sa rĂȘverie ? Si le grain de mil sous la meule avait des pensĂ©es, il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean. Toutes ces choses, rĂ©alitĂ©s pleines de spectres, fantasmagories pleines de rĂ©alitĂ©s, avaient fini par lui crĂ©er une sorte d’état intĂ©rieur presque inexprimable. Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s’arrĂȘtait. Il se mettait Ă  penser. Sa raison, Ă  la fois plus mĂ»re et plus troublĂ©e qu’autrefois, se rĂ©voltait. Tout ce qui lui Ă©tait arrivĂ© lui paraissait absurde ; tout ce qui l’entourait lui paraissait impossible. Il se disait c’est un rĂȘve. Il regardait l’argousin debout Ă  quelques pas de lui ; l’argousin lui semblait un fantĂŽme ; tout Ă  coup le fantĂŽme lui donnait un coup de bĂąton. La nature visible existait Ă  peine pour lui. Il serait presque vrai de dire qu’il n’y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux jours d’étĂ©, ni de ciel rayonnant, ni de fraĂźches aubes d’avril. Je ne sais quel jour de soupirail Ă©clairait habituellement son Ăąme. Pour rĂ©sumer, en terminant, ce qui peut ĂȘtre rĂ©sumĂ© et traduit en rĂ©sultats positifs dans tout ce que nous venons d’indiquer, nous nous bornerons Ă  constater qu’en dix-neuf ans, Jean Valjean, l’inoffensif Ă©mondeur de Faverolles, le redoutable galĂ©rien de Toulon, Ă©tait devenu capable, grĂące Ă  la maniĂšre dont le bagne l’avait façonnĂ©, de deux espĂšces de mauvaises actions premiĂšrement, d’une mauvaise action rapide, irrĂ©flĂ©chie, pleine d’étourdissement, toute d’instinct, sorte de reprĂ©saille pour le mal souffert ; deuxiĂšmement, d’une mauvaise action grave, sĂ©rieuse, dĂ©battue en conscience et mĂ©ditĂ©e avec les idĂ©es fausses que peut donner un pareil malheur. Ses prĂ©mĂ©ditations passaient par les trois phases successives que les natures d’une certaine trempe peuvent seules parcourir, raisonnement, volontĂ©, obstination. Il avait pour mobiles l’indignation habituelle, l’amertume de l’ñme, le profond sentiment des iniquitĂ©s subies, la rĂ©action, mĂȘme contre les bons, les innocents et les justes, s’il y en a. Le point de dĂ©part comme le point d’arrivĂ©e de toutes ses pensĂ©es Ă©tait la haine de la loi humaine ; cette haine qui, si elle n’est arrĂȘtĂ©e dans son dĂ©veloppement par quelque incident providentiel, devient, dans un temps donnĂ©, la haine de la sociĂ©tĂ©, puis la haine du genre humain, puis la haine de la crĂ©ation, et se traduit par un vague et incessant et brutal dĂ©sir de nuire, n’importe Ă  qui, Ă  un ĂȘtre vivant quelconque. – Comme on voit, ce n’était pas sans raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d’homme trĂšs dangereux. D’annĂ©e en annĂ©e, cette Ăąme s’était dessĂ©chĂ©e de plus en plus, lentement, mais fatalement. À cƓur sec, Ɠil sec. À sa sortie du bagne, il y avait dix-neuf ans qu’il n’avait versĂ© une larme. Chapitre VIII – L’onde et l’ombre Un homme Ă  la mer ! Qu’importe ! le navire ne s’arrĂȘte pas. Le vent souffle, ce sombre navire-lĂ  a une route qu’il est forcĂ© de continuer. Il passe. L’homme disparaĂźt, puis reparaĂźt, il plonge et remonte Ă  la surface, il appelle, il tend les bras, on ne l’entend pas ; le navire, frissonnant sous l’ouragan, est tout Ă  sa manƓuvre, les matelots et les passagers ne voient mĂȘme plus l’homme submergĂ© ; sa misĂ©rable tĂȘte n’est qu’un point dans l’énormitĂ© des vagues. Il jette des cris dĂ©sespĂ©rĂ©s dans les profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s’en va ! Il la regarde, il la regarde frĂ©nĂ©tiquement. Elle s’éloigne, elle blĂȘmit, elle dĂ©croĂźt. Il Ă©tait lĂ  tout Ă  l’heure, il Ă©tait de l’équipage, il allait et venait sur le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il Ă©tait un vivant. Maintenant, que s’est-il donc passĂ© ? Il a glissĂ©, il est tombĂ©, c’est fini. Il est dans l’eau monstrueuse. Il n’a plus sous les pieds que de la fuite et de l’écroulement. Les flots dĂ©chirĂ©s et dĂ©chiquetĂ©s par le vent l’environnent hideusement, les roulis de l’abĂźme l’emportent, tous les haillons de l’eau s’agitent autour de sa tĂȘte, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dĂ©vorent Ă  demi ; chaque fois qu’il enfonce, il entrevoit des prĂ©cipices pleins de nuit ; d’affreuses vĂ©gĂ©tations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent Ă  elles ; il sent qu’il devient abĂźme, il fait partie de l’écume, les flots se le jettent de l’un Ă  l’autre, il boit l’amertume, l’ocĂ©an lĂąche s’acharne Ă  le noyer, l’énormitĂ© joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine. Il lutte pourtant, il essaie de se dĂ©fendre, il essaie de se soutenir, il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite Ă©puisĂ©e, il combat l’inĂ©puisable. OĂč donc est le navire ? LĂ -bas. À peine visible dans les pĂąles tĂ©nĂšbres de l’horizon. Les rafales soufflent ; toutes les Ă©cumes l’accablent. Il lĂšve les yeux et ne voit que les lividitĂ©s des nuages. Il assiste, agonisant, Ă  l’immense dĂ©mence de la mer. Il est suppliciĂ© par cette folie. Il entend des bruits Ă©trangers Ă  l’homme qui semblent venir d’au delĂ  de la terre et d’on ne sait quel dehors effrayant. Il y a des oiseaux dans les nuĂ©es, de mĂȘme qu’il y a des anges au-dessus des dĂ©tresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole, chante et plane, et lui, il rĂąle. Il se sent enseveli Ă  la fois par ces deux infinis, l’ocĂ©an et le ciel ; l’un est une tombe, l’autre est un linceul. La nuit descend, voilĂ  des heures qu’il nage, ses forces sont Ă  bout ; ce navire, cette chose lointaine oĂč il y avait des hommes, s’est effacĂ© ; il est seul dans le formidable gouffre crĂ©pusculaire, il enfonce, il se roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l’invisible ; il appelle. Il n’y a plus d’hommes. OĂč est Dieu ? Il appelle. Quelqu’un ! quelqu’un ! Il appelle toujours. Rien Ă  l’horizon. Rien au ciel. Il implore l’étendue, la vague, l’algue, l’écueil ; cela est sourd. Il supplie la tempĂȘte ; la tempĂȘte imperturbable n’obĂ©it qu’à l’infini. Autour de lui, l’obscuritĂ©, la brume, la solitude, le tumulte orageux et inconscient, le plissement indĂ©fini des eaux farouches. En lui l’horreur et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d’appui. Il songe aux aventures tĂ©nĂ©breuses du cadavre dans l’ombre illimitĂ©e. Le froid sans fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du nĂ©ant. Vents, nuĂ©es, tourbillons, souffles, Ă©toiles inutiles ! Que faire ? Le dĂ©sespĂ©rĂ© s’abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se laisse faire, il se laisse aller, il lĂąche prise, et le voilĂ  qui roule Ă  jamais dans les profondeurs lugubres de l’engloutissement. Ô marche implacable des sociĂ©tĂ©s humaines ! Pertes d’hommes et d’ñmes chemin faisant ! OcĂ©an oĂč tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ĂŽ mort morale ! La mer, c’est l’inexorable nuit sociale oĂč la pĂ©nalitĂ© jette ses damnĂ©s. La mer, c’est l’immense misĂšre. L’ñme, Ă  vau-l’eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la ressuscitera ? Chapitre IX – Nouveaux griefs Quand vint l’heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit Ă  son oreille ce mot Ă©trange tu es libre ! le moment fut invraisemblable et inouĂŻ, un rayon de vive lumiĂšre, un rayon de la vraie lumiĂšre des vivants pĂ©nĂ©tra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point Ă  pĂąlir. Jean Valjean avait Ă©tĂ© Ă©bloui de l’idĂ©e de la libertĂ©. Il avait cru Ă  une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c’était qu’une libertĂ© Ă  laquelle on donne un passeport jaune. Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculĂ© que sa masse, pendant son sĂ©jour au bagne, aurait dĂ» s’élever Ă  cent soixante et onze francs. Il est juste d’ajouter qu’il avait oubliĂ© de faire entrer dans ses calculs le repos forcĂ© des dimanches et fĂȘtes qui, pour dix-neuf ans, entraĂźnait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi qu’il en fĂ»t, cette masse avait Ă©tĂ© rĂ©duite, par diverses retenues locales, Ă  la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait Ă©tĂ© comptĂ©e Ă  sa sortie. Il n’y avait rien compris, et se croyait lĂ©sĂ©. Disons le mot, volĂ©. Le lendemain de sa libĂ©ration, Ă  Grasse, il vit devant la porte d’une distillerie de fleurs d’oranger des hommes qui dĂ©chargeaient des ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il se mit Ă  l’ouvrage. Il Ă©tait intelligent, robuste et adroit ; il faisait de son mieux ; le maĂźtre paraissait content. Pendant qu’il travaillait, un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. Un peu auparavant, il avait questionnĂ© l’un des ouvriers sur ce qu’ils gagnaient Ă  cette besogne par jour ; on lui avait rĂ©pondu trente sous. Le soir venu, comme il Ă©tait forcĂ© de repartir le lendemain matin, il se prĂ©senta devant le maĂźtre de la distillerie et le pria de le payer. Le maĂźtre ne profĂ©ra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il rĂ©clama. On lui rĂ©pondit cela est assez bon pour toi. Il insista. Le maĂźtre le regarda entre les deux yeux et lui dit Gare le bloc[57]. LĂ  encore il se considĂ©ra comme volĂ©[58]. La sociĂ©tĂ©, l’état, en lui diminuant sa masse, l’avait volĂ© en grand. Maintenant, c’était le tour de l’individu qui le volait en petit. LibĂ©ration n’est pas dĂ©livrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. VoilĂ  ce qui lui Ă©tait arrivĂ© Ă  Grasse. On a vu de quelle façon il avait Ă©tĂ© accueilli Ă  Digne. Chapitre X – L’homme rĂ©veillĂ© Donc, comme deux heures du matin sonnaient Ă  l’horloge de la cathĂ©drale, Jean Valjean se rĂ©veilla. Ce qui le rĂ©veilla, c’est que le lit Ă©tait trop bon. Il y avait vingt ans bientĂŽt qu’il n’avait couchĂ© dans un lit, et quoiqu’il ne se fĂ»t pas dĂ©shabillĂ©, la sensation Ă©tait trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil. Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue Ă©tait passĂ©e. Il Ă©tait accoutumĂ© Ă  ne pas donner beaucoup d’heures au repos. Il ouvrit les yeux, et regarda un moment dans l’obscuritĂ© autour de lui, puis il les referma pour se rendormir. Quand beaucoup de sensations diverses ont agitĂ© la journĂ©e, quand des choses prĂ©occupent l’esprit, on s’endort, mais on ne se rendort pas. Le sommeil vient plus aisĂ©ment qu’il ne revient. C’est ce qui arriva Ă  Jean Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit Ă  penser. Il Ă©tait dans un de ces moments oĂč les idĂ©es qu’on a dans l’esprit sont troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immĂ©diats y flottaient pĂȘle-mĂȘle et s’y croisaient confusĂ©ment, perdant leurs formes, se grossissant dĂ©mesurĂ©ment, puis disparaissant tout Ă  coup comme dans une eau fangeuse et agitĂ©e. Beaucoup de pensĂ©es lui venaient, mais il y en avait une qui se reprĂ©sentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette pensĂ©e, nous allons la dire tout de suite – Il avait remarquĂ© les six couverts d’argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posĂ©s sur la table. Ces six couverts d’argent l’obsĂ©daient. – Ils Ă©taient lĂ . – À quelques pas. – À l’instant oĂč il avait traversĂ© la chambre d’à cĂŽtĂ© pour venir dans celle oĂč il Ă©tait, la vieille servante les mettait dans un petit placard Ă  la tĂȘte du lit. – Il avait bien remarquĂ© ce placard. – À droite, en entrant par la salle Ă  manger. – Ils Ă©taient massifs. – Et de vieille argenterie. – Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents francs. – Le double de ce qu’il avait gagnĂ© en dix-neuf ans. – Il est vrai qu’il eĂ»t gagnĂ© davantage si l’administration ne l’avait pas volĂ©. Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations auxquelles se mĂȘlait bien quelque lutte. Trois heures sonnĂšrent. Il rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son sĂ©ant, Ă©tendit le bras et tĂąta son havresac qu’il avait jetĂ© dans le coin de l’alcĂŽve, puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds Ă  terre, et se trouva, presque sans savoir comment, assis sur son lit. Il resta un certain temps rĂȘveur dans cette attitude qui eĂ»t eu quelque chose de sinistre pour quelqu’un qui l’eĂ»t aperçu ainsi dans cette ombre, seul Ă©veillĂ© dans la maison endormie. Tout Ă  coup il se baissa, ĂŽta ses souliers et les posa doucement sur la natte prĂšs du lit, puis il reprit sa posture de rĂȘverie et redevint immobile. Au milieu de cette mĂ©ditation hideuse, les idĂ©es que nous venons d’indiquer remuaient sans relĂąche son cerveau, entraient, sortaient, rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesĂ©e ; et puis il songeait aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la rĂȘverie, Ă  un forçat nommĂ© Brevet qu’il avait connu au bagne, et dont le pantalon n’était retenu que par une seule bretelle de coton tricotĂ©. Le dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse Ă  l’esprit. Il demeurait dans cette situation, et y fĂ»t peut-ĂȘtre restĂ© indĂ©finiment jusqu’au lever du jour, si l’horloge n’eĂ»t sonnĂ© un coup, – le quart ou la demie. Il sembla que ce coup lui eĂ»t dit allons ! Il se leva debout, hĂ©sita encore un moment, et Ă©couta ; tout se taisait dans la maison ; alors il marcha droit et Ă  petits pas vers la fenĂȘtre qu’il entrevoyait. La nuit n’était pas trĂšs obscure ; c’était une pleine lune sur laquelle couraient de larges nuĂ©es chassĂ©es par le vent. Cela faisait au dehors des alternatives d’ombre et de clartĂ©, des Ă©clipses, puis des Ă©claircies, et au dedans une sorte de crĂ©puscule. Ce crĂ©puscule, suffisant pour qu’on pĂ»t se guider, intermittent Ă  cause des nuages, ressemblait Ă  l’espĂšce de lividitĂ© qui tombe d’un soupirail de cave devant lequel vont et viennent des passants. ArrivĂ© Ă  la fenĂȘtre, Jean Valjean l’examina. Elle Ă©tait sans barreaux, donnait sur le jardin et n’était fermĂ©e, selon la mode du pays, que d’une petite clavette. Il l’ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard attentif qui Ă©tudie plus encore qu’il ne regarde. Le jardin Ă©tait enclos d’un mur blanc assez bas, facile Ă  escalader. Au fond, au delĂ , il distingua des tĂȘtes d’arbres Ă©galement espacĂ©es, ce qui indiquait que ce mur sĂ©parait le jardin d’une avenue ou d’une ruelle plantĂ©e. Ce coup d’Ɠil jetĂ©, il fit le mouvement d’un homme dĂ©terminĂ©, marcha Ă  son alcĂŽve, prit son havresac, l’ouvrit, le fouilla, en tira quelque chose qu’il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches, referma le tout, chargea le sac sur ses Ă©paules, se couvrit de sa casquette dont il baissa la visiĂšre sur ses yeux, chercha son bĂąton en tĂątonnant, et l’alla poser dans l’angle de la fenĂȘtre, puis revint au lit et saisit rĂ©solĂ»ment l’objet qu’il y avait dĂ©posĂ©. Cela ressemblait Ă  une barre de fer courte, aiguisĂ©e comme un Ă©pieu Ă  l’une de ses extrĂ©mitĂ©s. Il eĂ»t Ă©tĂ© difficile de distinguer dans les tĂ©nĂšbres pour quel emploi avait pu ĂȘtre façonnĂ© ce morceau de fer. C’était peut-ĂȘtre un levier ? C’était peut-ĂȘtre une massue ? Au jour on eĂ»t pu reconnaĂźtre que ce n’était autre chose qu’un chandelier de mineur[59]. On employait alors quelquefois les forçats Ă  extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il n’était pas rare qu’ils eussent Ă  leur disposition des outils de mineur. Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminĂ©s Ă  leur extrĂ©mitĂ© infĂ©rieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher. Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine, assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre voisine, celle de l’évĂȘque, comme on sait. ArrivĂ© Ă  cette porte, il la trouva entrebĂąillĂ©e. L’évĂȘque ne l’avait point fermĂ©e. Chapitre XI – Ce qu’il fait Jean Valjean Ă©couta. Aucun bruit. Il poussa la porte. Il la poussa du bout du doigt, lĂ©gĂšrement, avec cette douceur furtive et inquiĂšte d’un chat qui veut entrer. La porte cĂ©da Ă  la pression et fit un mouvement imperceptible et silencieux qui Ă©largit un peu l’ouverture. Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus hardiment. Elle continua de cĂ©der en silence. L’ouverture Ă©tait assez grande maintenant pour qu’il pĂ»t passer. Mais il y avait prĂšs de la porte une petite table qui faisait avec elle un angle gĂȘnant et qui barrait l’entrĂ©e. Jean Valjean reconnut la difficultĂ©. Il fallait Ă  toute force que l’ouverture fĂ»t encore Ă©largie. Il prit son parti, et poussa une troisiĂšme fois la porte, plus Ă©nergiquement que les deux premiĂšres. Cette fois il y eut un gond mal huilĂ© qui jeta tout Ă  coup dans cette obscuritĂ© un cri rauque et prolongĂ©. Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d’éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la premiĂšre minute, il se figura presque que ce gond venait de s’animer et de prendre tout Ă  coup une vie terrible, et qu’il aboyait comme un chien pour avertir tout le monde et rĂ©veiller les gens endormis. Il s’arrĂȘta, frissonnant, Ă©perdu, et retomba de la pointe du pied sur le talon. Il entendait ses artĂšres battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent qui sort d’une caverne. Il lui paraissait impossible que l’horrible clameur de ce gond irritĂ© n’eĂ»t pas Ă©branlĂ© toute la maison comme une secousse de tremblement de terre ; la porte, poussĂ©e par lui, avait pris l’alarme et avait appelĂ© ; le vieillard allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait Ă  l’aide ; avant un quart d’heure, la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu. Il demeura oĂč il Ă©tait, pĂ©trifiĂ© comme la statue de sel, n’osant faire un mouvement. Quelques minutes s’écoulĂšrent. La porte s’était ouverte toute grande. Il se hasarda Ă  regarder dans la chambre. Rien n’y avait bougĂ©. Il prĂȘta l’oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillĂ© n’avait Ă©veillĂ© personne. Ce premier danger Ă©tait passĂ©, mais il y avait encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. MĂȘme quand il s’était cru perdu, il n’avait pas reculĂ©. Il ne songea plus qu’à finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre. Cette chambre Ă©tait dans un calme parfait. On y distinguait çà et lĂ  des formes confuses et vagues qui, au jour, Ă©taient des papiers Ă©pars sur une table, des in-folio ouverts, des volumes empilĂ©s sur un tabouret, un fauteuil chargĂ© de vĂȘtements, un prie-Dieu, et qui Ă  cette heure n’étaient plus que des coins tĂ©nĂ©breux et des places blanchĂątres. Jean Valjean avança avec prĂ©caution en Ă©vitant de se heurter aux meubles. Il entendait au fond de la chambre la respiration Ă©gale et tranquille de l’évĂȘque endormi. Il s’arrĂȘta tout Ă  coup. Il Ă©tait prĂšs du lit. Il y Ă©tait arrivĂ© plus tĂŽt qu’il n’aurait cru. La nature mĂȘle quelquefois ses effets et ses spectacles Ă  nos actions avec une espĂšce d’à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait nous faire rĂ©flĂ©chir. Depuis prĂšs d’une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. Au moment oĂč Jean Valjean s’arrĂȘta en face du lit, ce nuage se dĂ©chira, comme s’il l’eĂ»t fait exprĂšs, et un rayon de lune, traversant la longue fenĂȘtre, vint Ă©clairer subitement le visage pĂąle de l’évĂȘque. Il dormait paisiblement. Il Ă©tait presque vĂȘtu dans son lit, Ă  cause des nuits froides des Basses-Alpes, d’un vĂȘtement de laine brune qui lui couvrait les bras jusqu’aux poignets. Sa tĂȘte Ă©tait renversĂ©e sur l’oreiller dans l’attitude abandonnĂ©e du repos ; il laissait pendre hors du lit sa main ornĂ©e de l’anneau pastoral et d’oĂč Ă©taient tombĂ©es tant de bonnes Ɠuvres et de saintes actions. Toute sa face s’illuminait d’une vague expression de satisfaction, d’espĂ©rance et de bĂ©atitude. C’était plus qu’un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son front l’inexprimable rĂ©verbĂ©ration d’une lumiĂšre qu’on ne voyait pas. L’ñme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystĂ©rieux. Un reflet de ce ciel Ă©tait sur l’évĂȘque. C’était en mĂȘme temps une transparence lumineuse, car ce ciel Ă©tait au dedans de lui. Ce ciel, c’était sa conscience. Au moment oĂč le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, Ă  cette clartĂ© intĂ©rieure, l’évĂȘque endormi apparut comme dans une gloire. Cela pourtant resta doux et voilĂ© d’un demi-jour ineffable. Cette lune dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette maison si calme, l’heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d’indicible au vĂ©nĂ©rable repos de ce sage, et enveloppaient d’une sorte d’aurĂ©ole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermĂ©s, cette figure oĂč tout Ă©tait espĂ©rance et oĂč tout Ă©tait confiance, cette tĂȘte de vieillard et ce sommeil d’enfant. Il y avait presque de la divinitĂ© dans cet homme ainsi auguste Ă  son insu. Jean Valjean, lui, Ă©tait dans l’ombre, son chandelier de fer Ă  la main, debout, immobile, effarĂ© de ce vieillard lumineux. Jamais il n’avait rien vu de pareil. Cette confiance l’épouvantait. Le monde moral n’a pas de plus grand spectacle que celui-lĂ  une conscience troublĂ©e et inquiĂšte, parvenue au bord d’une mauvaise action, et contemplant le sommeil d’un juste. Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait quelque chose de sublime qu’il sentait vaguement, mais impĂ©rieusement. Nul n’eĂ»t pu dire ce qui se passait en lui, pas mĂȘme lui. Pour essayer de s’en rendre compte, il faut rĂȘver ce qu’il y a de plus violent en prĂ©sence de ce qu’il y a de plus doux. Sur son visage mĂȘme on n’eĂ»t rien pu distinguer avec certitude. C’était une sorte d’étonnement hagard. Il regardait cela. VoilĂ  tout. Mais quelle Ă©tait sa pensĂ©e ? Il eĂ»t Ă©tĂ© impossible de le deviner. Ce qui Ă©tait Ă©vident, c’est qu’il Ă©tait Ă©mu et bouleversĂ©. Mais de quelle nature Ă©tait cette Ă©motion ? Son Ɠil ne se dĂ©tachait pas du vieillard. La seule chose qui se dĂ©gageĂąt clairement de son attitude et de sa physionomie, c’était une Ă©trange indĂ©cision. On eĂ»t dit qu’il hĂ©sitait entre les deux abĂźmes, celui oĂč l’on se perd et celui oĂč l’on se sauve. Il semblait prĂȘt Ă  briser ce crĂąne ou Ă  baiser cette main. Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son front, et il ĂŽta sa casquette, puis son bras retomba avec la mĂȘme lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hĂ©rissĂ©s sur sa tĂȘte farouche. L’évĂȘque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant. Un reflet de lune faisait confusĂ©ment visible au-dessus de la cheminĂ©e le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras Ă  tous les deux, avec une bĂ©nĂ©diction pour l’un et un pardon pour l’autre. Tout Ă  coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha rapidement, le long du lit, sans regarder l’évĂȘque, droit au placard qu’il entrevoyait prĂšs du chevet ; il leva le chandelier de fer comme pour forcer la serrure ; la clef y Ă©tait ; il l’ouvrit ; la premiĂšre chose qui lui apparut fut le panier d’argenterie ; il le prit, traversa la chambre Ă  grands pas sans prĂ©caution et sans s’occuper du bruit, gagna la porte, rentra dans l’oratoire, ouvrit la fenĂȘtre, saisit un bĂąton, enjamba l’appui du rez-de-chaussĂ©e, mit l’argenterie dans son sac, jeta le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre, et s’enfuit. Chapitre XII – L’évĂȘque travaille Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversĂ©e. – Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle oĂč est le panier d’argenterie ? – Oui, dit l’évĂȘque. – JĂ©sus-Dieu soit bĂ©ni ! reprit-elle. Je ne savais ce qu’il Ă©tait devenu. L’évĂȘque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le prĂ©senta Ă  madame Magloire. – Le voilĂ . – Eh bien ? dit-elle. Rien dedans ! et l’argenterie ? – Ah ! repartit l’évĂȘque. C’est donc l’argenterie qui vous occupe ? Je ne sais oĂč elle est. – Grand bon Dieu ! elle est volĂ©e ! C’est l’homme d’hier soir qui l’a volĂ©e ! En un clin d’Ɠil, avec toute sa vivacitĂ© de vieille alerte, madame Magloire courut Ă  l’oratoire, entra dans l’alcĂŽve et revint vers l’évĂȘque. L’évĂȘque venait de se baisser et considĂ©rait en soupirant un plant de cochlĂ©aria des Guillons que le panier avait brisĂ© en tombant Ă  travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire. – Monseigneur, l’homme est parti ! l’argenterie est volĂ©e ! Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du jardin oĂč l’on voyait des traces d’escalade. Le chevron du mur avait Ă©tĂ© arrachĂ©. – Tenez ! c’est par lĂ  qu’il s’en est allĂ©. Il a sautĂ© dans la ruelle Cochefilet ! Ah ! l’abomination ! Il nous a volĂ© notre argenterie ! L’évĂȘque resta un moment silencieux, puis leva son Ɠil sĂ©rieux, et dit Ă  madame Magloire avec douceur – Et d’abord, cette argenterie Ă©tait-elle Ă  nous ? Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis l’évĂȘque continua – Madame Magloire, je dĂ©tenais Ă  tort et depuis longtemps cette argenterie. Elle Ă©tait aux pauvres. Qu’était-ce que cet homme ? Un pauvre Ă©videmment. – HĂ©las JĂ©sus ! repartit madame Magloire. Ce n’est pas pour moi ni pour mademoiselle. Cela nous est bien Ă©gal. Mais c’est pour monseigneur. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant ? L’évĂȘque la regarda d’un air Ă©tonnĂ©. – Ah çà mais ! est-ce qu’il n’y a pas des couverts d’étain ? Madame Magloire haussa les Ă©paules. – L’étain a une odeur. – Alors, des couverts de fer. Madame Magloire fit une grimace significative. – Le fer a un goĂ»t. – Eh bien, dit l’évĂȘque, des couverts de bois. Quelques instants aprĂšs, il dĂ©jeunait Ă  cette mĂȘme table oĂč Jean Valjean s’était assis la veille. Tout en dĂ©jeunant, monseigneur Bienvenu faisait gaĂźment remarquer Ă  sa sƓur qui ne disait rien et Ă  madame Magloire qui grommelait sourdement qu’il n’est nullement besoin d’une cuiller ni d’une fourchette, mĂȘme en bois, pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait. – Aussi a-t-on idĂ©e ! disait madame Magloire toute seule en allant et venant, recevoir un homme comme cela ! et le loger Ă  cĂŽtĂ© de soi ! et quel bonheur encore qu’il n’ait fait que voler ! Ah mon Dieu ! cela fait frĂ©mir quand on songe ! Comme le frĂšre et la sƓur allaient se lever de table, on frappa Ă  la porte. – Entrez, dit l’évĂȘque. La porte s’ouvrit. Un groupe Ă©trange et violent apparut sur le seuil. Trois hommes en tenaient un quatriĂšme au collet. Les trois hommes Ă©taient des gendarmes ; l’autre Ă©tait Jean Valjean. Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, Ă©tait prĂšs de la porte. Il entra et s’avança vers l’évĂȘque en faisant le salut militaire. – Monseigneur
 dit-il. À ce mot Jean Valjean, qui Ă©tait morne et semblait abattu, releva la tĂȘte d’un air stupĂ©fait. – Monseigneur ! murmura-t-il. Ce n’est donc pas le curĂ© ?
 – Silence ! dit un gendarme. C’est monseigneur l’évĂȘque. Cependant monseigneur Bienvenu s’était approchĂ© aussi vivement que son grand Ăąge le lui permettait. – Ah ! vous voilĂ  ! s’écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Et bien mais ! je vous avais donnĂ© les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportĂ©s avec vos couverts ? Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vĂ©nĂ©rable Ă©vĂȘque avec une expression qu’aucune langue humaine ne pourrait rendre. – Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait Ă©tait donc vrai ? Nous l’avons rencontrĂ©. Il allait comme quelqu’un qui s’en va. Nous l’avons arrĂȘtĂ© pour voir. Il avait cette argenterie
 – Et il vous a dit, interrompit l’évĂȘque en souriant, qu’elle lui avait Ă©tĂ© donnĂ©e par un vieux bonhomme de prĂȘtre chez lequel il avait passĂ© la nuit ? Je vois la chose. Et vous l’avez ramenĂ© ici ? C’est une mĂ©prise. – Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller ? – Sans doute, rĂ©pondit l’évĂȘque. Les gendarmes lĂąchĂšrent Jean Valjean qui recula. – Est-ce que c’est vrai qu’on me laisse ? dit-il d’une voix presque inarticulĂ©e et comme s’il parlait dans le sommeil. – Oui, on te laisse, tu n’entends donc pas ? dit un gendarme. – Mon ami, reprit l’évĂȘque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les. Il alla Ă  la cheminĂ©e, prit les deux flambeaux d’argent et les apporta Ă  Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un geste, sans un regard qui pĂ»t dĂ©ranger l’évĂȘque. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers machinalement et d’un air Ă©garĂ©. – Maintenant, dit l’évĂȘque, allez en paix. – À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. Elle n’est fermĂ©e qu’au loquet jour et nuit. Puis se tournant vers la gendarmerie – Messieurs, vous pouvez vous retirer. Les gendarmes s’éloignĂšrent. Jean Valjean Ă©tait comme un homme qui va s’évanouir. L’évĂȘque s’approcha de lui, et lui dit Ă  voix basse – N’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’employer cet argent Ă  devenir honnĂȘte homme. Jean Valjean, qui n’avait aucun souvenir d’avoir rien promis, resta interdit. L’évĂȘque avait appuyĂ© sur ces paroles en les prononçant. Il reprit avec une sorte de solennitĂ© – Jean Valjean, mon frĂšre, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre Ăąme que je vous achĂšte ; je la retire aux pensĂ©es noires et Ă  l’esprit de perdition, et je la donne Ă  Dieu. Chapitre XIII – Petit-Gervais Jean Valjean sortit de la ville comme s’il s’échappait. Il se mit Ă  marcher en toute hĂąte dans les champs, prenant les chemins et les sentiers qui se prĂ©sentaient sans s’apercevoir qu’il revenait Ă  chaque instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinĂ©e, n’ayant pas mangĂ© et n’ayant pas faim. Il Ă©tait en proie Ă  une foule de sensations nouvelles. Il se sentait une sorte de colĂšre ; il ne savait contre qui. Il n’eĂ»t pu dire s’il Ă©tait touchĂ© ou humiliĂ©. Il lui venait par moments un attendrissement Ă©trange qu’il combattait et auquel il opposait l’endurcissement de ses vingt derniĂšres annĂ©es. Cet Ă©tat le fatiguait. Il voyait avec inquiĂ©tude s’ébranler au dedans de lui l’espĂšce de calme affreux que l’injustice de son malheur lui avait donnĂ©. Il se demandait qu’est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eĂ»t vraiment mieux aimĂ© ĂȘtre en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point passĂ©es ainsi ; cela l’eĂ»t moins agitĂ©. Bien que la saison fĂ»t assez avancĂ©e, il y avait encore çà et lĂ  dans les haies quelques fleurs tardives dont l’odeur, qu’il traversait en marchant, lui rappelait des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs lui Ă©taient presque insupportables, tant il y avait longtemps qu’ils ne lui Ă©taient apparus. Des pensĂ©es inexprimables s’amoncelĂšrent ainsi en lui toute la journĂ©e. Comme le soleil dĂ©clinait au couchant, allongeant sur le sol l’ombre du moindre caillou, Jean Valjean Ă©tait assis derriĂšre un buisson dans une grande plaine rousse absolument dĂ©serte. Il n’y avait Ă  l’horizon que les Alpes. Pas mĂȘme le clocher d’un village lointain. Jean Valjean pouvait ĂȘtre Ă  trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine passait Ă  quelques pas du buisson. Au milieu de cette mĂ©ditation qui n’eĂ»t pas peu contribuĂ© Ă  rendre ses haillons effrayants pour quelqu’un qui l’eĂ»t rencontrĂ©, il entendit un bruit joyeux. Il tourna la tĂȘte, et vit venir par le sentier un petit savoyard d’une dizaine d’annĂ©es qui chantait, sa vielle au flanc et sa boĂźte Ă  marmotte sur le dos ; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. Tout en chantant l’enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques piĂšces de monnaie qu’il avait dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une piĂšce de quarante sous. L’enfant s’arrĂȘta Ă  cĂŽtĂ© du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignĂ©e de sous que jusque-lĂ  il avait reçue avec assez d’adresse tout entiĂšre sur le dos de sa main. Cette fois la piĂšce de quarante sous lui Ă©chappa, et vint rouler vers la broussaille jusqu’à Jean Valjean. Jean Valjean posa le pied dessus. Cependant l’enfant avait suivi sa piĂšce du regard, et l’avait vu. Il ne s’étonna point et marcha droit Ă  l’homme. C’était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, il n’y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On n’entendait que les petits cris faibles d’une nuĂ©e d’oiseaux de passage qui traversaient le ciel Ă  une hauteur immense. L’enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d’or dans les cheveux et qui empourprait d’une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. – Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l’enfance qui se compose d’ignorance et d’innocence, – ma piĂšce ? – Comment t’appelles-tu ? dit Jean Valjean. – Petit-Gervais, monsieur. – Va-t’en, dit Jean Valjean. – Monsieur, reprit l’enfant, rendez-moi ma piĂšce. Jean Valjean baissa la tĂȘte et ne rĂ©pondit pas. L’enfant recommença – Ma piĂšce, monsieur ! L’Ɠil de Jean Valjean resta fixĂ© Ă  terre. – Ma piĂšce ! cria l’enfant, ma piĂšce blanche ! mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n’entendĂźt point. L’enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en mĂȘme temps il faisait effort pour dĂ©ranger le gros soulier ferrĂ© posĂ© sur son trĂ©sor. – Je veux ma piĂšce ! ma piĂšce de quarante sous ! L’enfant pleurait. La tĂȘte de Jean Valjean se releva. Il Ă©tait toujours assis. Ses yeux Ă©taient troubles. Il considĂ©ra l’enfant avec une sorte d’étonnement, puis il Ă©tendit la main vers son bĂąton et cria d’une voix terrible – Qui est lĂ  ? – Moi, monsieur, rĂ©pondit l’enfant. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous, s’il vous plaĂźt ! Ôtez votre pied, monsieur, s’il vous plaĂźt ! Puis irritĂ©, quoique tout petit, et devenant presque menaçant – Ah, çà, ĂŽterez-vous votre pied ? Ôtez donc votre pied, voyons. – Ah ! c’est encore toi ! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement tout debout, le pied toujours sur la piĂšce d’argent, il ajouta – Veux-tu bien te sauver ! L’enfant effarĂ© le regarda, puis commença Ă  trembler de la tĂȘte aux pieds, et, aprĂšs quelques secondes de stupeur, se mit Ă  s’enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. Cependant Ă  une certaine distance l’essoufflement le força de s’arrĂȘter, et Jean Valjean, Ă  travers sa rĂȘverie, l’entendit qui sanglotait. Au bout de quelques instants l’enfant avait disparu. Le soleil s’était couchĂ©. L’ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n’avait pas mangĂ© de la journĂ©e ; il est probable qu’il avait la fiĂšvre. Il Ă©tait restĂ© debout, et n’avait pas changĂ© d’attitude depuis que l’enfant s’était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine Ă  des intervalles longs et inĂ©gaux. Son regard, arrĂȘtĂ© Ă  dix ou douze pas devant lui, semblait Ă©tudier avec une attention profonde la forme d’un vieux tesson de faĂŻence bleue[60] tombĂ© dans l’herbe. Tout Ă  coup il tressaillit ; il venait de sentir le froid du soir. Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement Ă  croiser et Ă  boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre Ă  terre son bĂąton. En ce moment il aperçut la piĂšce de quarante sous que son pied avait Ă  demi enfoncĂ©e dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Ce fut comme une commotion galvanique. Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s’arrĂȘta, sans pouvoir dĂ©tacher son regard de ce point que son pied avait foulĂ© l’instant d’auparavant, comme si cette chose qui luisait lĂ  dans l’obscuritĂ© eĂ»t Ă©tĂ© un Ɠil ouvert fixĂ© sur lui. Au bout de quelques minutes, il s’élança convulsivement vers la piĂšce d’argent, la saisit, et, se redressant, se mit Ă  regarder au loin dans la plaine, jetant Ă  la fois ses yeux vers tous les points de l’horizon, debout et frissonnant comme une bĂȘte fauve effarĂ©e qui cherche un asile. Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine Ă©tait froide et vague, de grandes brumes violettes montaient dans la clartĂ© crĂ©pusculaire. Il dit Ah ! » et se mit Ă  marcher rapidement dans une certaine direction, du cĂŽtĂ© oĂč l’enfant avait disparu. AprĂšs une centaine de pas, il s’arrĂȘta, regarda, et ne vit rien. Alors il cria de toute sa force Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Il se tut, et attendit. Rien ne rĂ©pondit. La campagne Ă©tait dĂ©serte et morne. Il Ă©tait environnĂ© de l’étendue. Il n’y avait rien autour de lui qu’une ombre oĂč se perdait son regard et un silence oĂč sa voix se perdait. Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras maigres avec une furie incroyable. On eĂ»t dit qu’ils menaçaient et poursuivaient quelqu’un. Il recommença Ă  marcher, puis il se mit Ă  courir, et de temps en temps il s’arrĂȘtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui Ă©tait ce qu’on pouvait entendre de plus formidable et de plus dĂ©solĂ© Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Certes, si l’enfant l’eĂ»t entendu, il eĂ»t eu peur et se fĂ»t bien gardĂ© de se montrer. Mais l’enfant Ă©tait sans doute dĂ©jĂ  bien loin. Il rencontra un prĂȘtre qui Ă©tait Ă  cheval. Il alla Ă  lui et lui dit – Monsieur le curĂ©, avez-vous vu passer un enfant ? – Non, dit le prĂȘtre. – Un nommĂ© Petit-Gervais ? – Je n’ai vu personne. Il tira deux piĂšces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prĂȘtre. – Monsieur le curĂ©, voici pour vos pauvres. – Monsieur le curĂ©, c’est un petit d’environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il allait. Un de ces savoyards, vous savez ? – Je ne l’ai point vu. – Petit-Gervais ? il n’est point des villages d’ici ? pouvez-vous me dire ? – Si c’est comme vous dites, mon ami, c’est un petit enfant Ă©tranger. Cela passe dans le pays. On ne les connaĂźt pas. Jean Valjean prit violemment deux autres Ă©cus de cinq francs qu’il donna au prĂȘtre. – Pour vos pauvres, dit-il. Puis il ajouta avec Ă©garement – Monsieur l’abbĂ©, faites-moi arrĂȘter. Je suis un voleur. Le prĂȘtre piqua des deux et s’enfuit trĂšs effrayĂ©. Jean Valjean se remit Ă  courir dans la direction qu’il avait d’abord prise. Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant, mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l’effet d’un ĂȘtre couchĂ© ou accroupi ; ce n’était que des broussailles ou des roches Ă  fleur de terre. Enfin, Ă  un endroit oĂč trois sentiers se croisaient, il s’arrĂȘta. La lune s’était levĂ©e. Il promena sa vue au loin et appela une derniĂšre fois Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! Petit-Gervais ! » Son cri s’éteignit dans la brume, sans mĂȘme Ă©veiller un Ă©cho. Il murmura encore Petit-Gervais ! » mais d’une voix faible et presque inarticulĂ©e. Ce fut lĂ  son dernier effort ; ses jarrets flĂ©chirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l’accablait tout Ă  coup du poids de sa mauvaise conscience ; il tomba Ă©puisĂ© sur une grosse pierre, les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria Je suis un misĂ©rable ! » Alors son cƓur creva et il se mit Ă  pleurer. C’était la premiĂšre fois qu’il pleurait depuis dix-neuf ans. Quand Jean Valjean Ă©tait sorti de chez l’évĂȘque, on l’a vu, il Ă©tait hors de tout ce qui avait Ă©tĂ© sa pensĂ©e jusque-lĂ . Il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre l’action angĂ©lique et contre les douces paroles du vieillard. Vous m’avez promis de devenir honnĂȘte homme. Je vous achĂšte votre Ăąme. Je la retire Ă  l’esprit de perversitĂ© et je la donne au bon Dieu. » Cela lui revenait sans cesse. Il opposait Ă  cette indulgence cĂ©leste l’orgueil, qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prĂȘtre Ă©tait le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eĂ»t encore Ă©tĂ© Ă©branlĂ© ; que son endurcissement serait dĂ©finitif s’il rĂ©sistait Ă  cette clĂ©mence ; que, s’il cĂ©dait, il faudrait renoncer Ă  cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son Ăąme pendant tant d’annĂ©es, et qui lui plaisait ; que cette fois il fallait vaincre ou ĂȘtre vaincu, et que la lutte, une lutte colossale et dĂ©cisive, Ă©tait engagĂ©e entre sa mĂ©chancetĂ© Ă  lui et la bontĂ© de cet homme. En prĂ©sence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant qu’il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception distincte de ce qui pourrait rĂ©sulter pour lui de son aventure Ă  Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystĂ©rieux qui avertissent ou importunent l’esprit Ă  de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle Ă  l’oreille qu’il venait de traverser l’heure solennelle de sa destinĂ©e, qu’il n’y avait plus de milieu pour lui, que si dĂ©sormais il n’était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu’il fallait pour ainsi dire que maintenant il montĂąt plus haut que l’évĂȘque ou retombĂąt plus bas que le galĂ©rien, que s’il voulait devenir bon il fallait qu’il devĂźnt ange ; que s’il voulait rester mĂ©chant il fallait qu’il devĂźnt monstre ? Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes dĂ©jĂ  faites ailleurs, recueillait-il confusĂ©ment quelque ombre de tout ceci dans sa pensĂ©e ? Certes, le malheur, nous l’avons dit, fait l’éducation de l’intelligence ; cependant il est douteux que Jean Valjean fĂ»t en Ă©tat de dĂ©mĂȘler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idĂ©es lui arrivaient, il les entrevoyait plutĂŽt qu’il ne les voyait, et elles ne rĂ©ussissaient qu’à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au sortir de cette chose difforme et noire qu’on appelle le bagne, l’évĂȘque lui avait fait mal Ă  l’ñme comme une clartĂ© trop vive lui eĂ»t fait mal aux yeux en sortant des tĂ©nĂšbres. La vie future, la vie possible qui s’offrait dĂ©sormais Ă  lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frĂ©missements et d’anxiĂ©tĂ©. Il ne savait vraiment plus oĂč il en Ă©tait. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le forçat avait Ă©tĂ© Ă©bloui et comme aveuglĂ© par la vertu[61]. Ce qui Ă©tait certain, ce dont il ne se doutait pas, c’est qu’il n’était dĂ©jĂ  plus le mĂȘme homme, c’est que tout Ă©tait changĂ© en lui, c’est qu’il n’était plus en son pouvoir de faire que l’évĂȘque ne lui eĂ»t pas parlĂ© et ne l’eĂ»t pas touchĂ©. Dans cette situation d’esprit, il avait rencontrĂ© Petit-Gervais et lui avait volĂ© ses quarante sous. Pourquoi ? Il n’eĂ»t assurĂ©ment pu l’expliquer ; Ă©tait-ce un dernier effet et comme un suprĂȘme effort des mauvaises pensĂ©es qu’il avait apportĂ©es du bagne, un reste d’impulsion, un rĂ©sultat de ce qu’on appelle en statique la force acquise ? C’était cela, et c’était aussi peut-ĂȘtre moins encore que cela. Disons-le simplement, ce n’était pas lui qui avait volĂ©, ce n’était pas l’homme, c’était la bĂȘte qui, par habitude et par instinct, avait stupidement posĂ© le pied sur cet argent, pendant que l’intelligence se dĂ©battait au milieu de tant d’obsessions inouĂŻes et nouvelles. Quand l’intelligence se rĂ©veilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d’épouvante. C’est que, phĂ©nomĂšne Ă©trange et qui n’était possible que dans la situation oĂč il Ă©tait, en volant cet argent Ă  cet enfant, il avait fait une chose dont il n’était dĂ©jĂ  plus capable. Quoi qu’il en soit, cette derniĂšre mauvaise action eut sur lui un effet dĂ©cisif ; elle traversa brusquement ce chaos qu’il avait dans l’intelligence et le dissipa, mit d’un cĂŽtĂ© les Ă©paisseurs obscures et de l’autre la lumiĂšre, et agit sur son Ăąme, dans l’état oĂč elle se trouvait, comme de certains rĂ©actifs chimiques agissent sur un mĂ©lange trouble en prĂ©cipitant un Ă©lĂ©ment et en clarifiant l’autre. Tout d’abord, avant mĂȘme de s’examiner et de rĂ©flĂ©chir, Ă©perdu, comme quelqu’un qui cherche Ă  se sauver, il tĂącha de retrouver l’enfant pour lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela Ă©tait inutile et impossible, il s’arrĂȘta dĂ©sespĂ©rĂ©. Au moment oĂč il s’écria je suis un misĂ©rable ! » il venait de s’apercevoir tel qu’il Ă©tait, et il Ă©tait dĂ©jĂ  Ă  ce point sĂ©parĂ© de lui-mĂȘme, qu’il lui semblait qu’il n’était plus qu’un fantĂŽme, et qu’il avait lĂ  devant lui, en chair et en os, le bĂąton Ă  la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d’objets volĂ©s sur le dos, avec son visage rĂ©solu et morne, avec sa pensĂ©e pleine de projets abominables, le hideux galĂ©rien Jean Valjean. L’excĂšs du malheur, nous l’avons remarquĂ©, l’avait fait en quelque sorte visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit vĂ©ritablement ce Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment de se demander qui Ă©tait cet homme, et il en eut horreur. Son cerveau Ă©tait dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes oĂč la rĂȘverie est si profonde qu’elle absorbe la rĂ©alitĂ©. On ne voit plus les objets qu’on a autour de soi, et l’on voit comme en dehors de soi les figures qu’on a dans l’esprit. Il se contempla donc, pour ainsi dire, face Ă  face, et en mĂȘme temps, Ă  travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystĂ©rieuse une sorte de lumiĂšre qu’il prit d’abord pour un flambeau. En regardant avec plus d’attention cette lumiĂšre qui apparaissait Ă  sa conscience, il reconnut qu’elle avait la forme humaine, et que ce flambeau Ă©tait l’évĂȘque. Sa conscience considĂ©ra tour Ă  tour ces deux hommes ainsi placĂ©s devant elle, l’évĂȘque et Jean Valjean. Il n’avait pas fallu moins que le premier pour dĂ©tremper le second. Par un de ces effets singuliers qui sont propres Ă  ces sortes d’extases, Ă  mesure que sa rĂȘverie se prolongeait, l’évĂȘque grandissait et resplendissait Ă  ses yeux, Jean Valjean s’amoindrissait et s’effaçait. À un certain moment il ne fut plus qu’une ombre. Tout Ă  coup il disparut. L’évĂȘque seul Ă©tait restĂ©. Il remplissait toute l’ñme de ce misĂ©rable d’un rayonnement magnifique. Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura Ă  chaudes larmes, il pleura Ă  sanglots, avec plus de faiblesse qu’une femme, avec plus d’effroi qu’un enfant. Pendant qu’il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible Ă  la fois. Sa vie passĂ©e, sa premiĂšre faute, sa longue expiation, son abrutissement extĂ©rieur, son endurcissement intĂ©rieur, sa mise en libertĂ© rĂ©jouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui Ă©tait arrivĂ© chez l’évĂȘque, la derniĂšre chose qu’il avait faite, ce vol de quarante sous Ă  un enfant, crime d’autant plus lĂąche et d’autant plus monstrueux qu’il venait aprĂšs le pardon de l’évĂȘque, tout cela lui revint et lui apparut, clairement, mais dans une clartĂ© qu’il n’avait jamais vue jusque-lĂ . Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible ; son Ăąme, et elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux Ă©tait sur cette vie et sur cette Ăąme. Il lui semblait qu’il voyait Satan Ă  la lumiĂšre du paradis. Combien d’heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il aprĂšs avoir pleurĂ© ? oĂč alla-t-il ? on ne l’a jamais su. Il paraĂźt seulement avĂ©rĂ© que, dans cette mĂȘme nuit, le voiturier qui faisait Ă  cette Ă©poque le service de Grenoble et qui arrivait Ă  Digne vers trois heures du matin, vit en traversant la rue de l’évĂȘchĂ© un homme dans l’attitude de la priĂšre, Ă  genoux sur le pavĂ©, dans l’ombre, devant la porte de monseigneur Bienvenu. Livre troisiĂšme – En l’annĂ©e 1817 Chapitre I – L’annĂ©e 1817[62] 1817 est l’annĂ©e que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fiertĂ©, qualifiait la vingt-deuxiĂšme de son rĂšgne. C’est l’annĂ©e oĂč M. BruguiĂšre de Sorsum Ă©tait cĂ©lĂšbre. Toutes les boutiques des perruquiers, espĂ©rant la poudre et le retour de l’oiseau royal, Ă©taient badigeonnĂ©es d’azur et fleurdelysĂ©es. C’était le temps candide oĂč le comte Lynch[63] siĂ©geait tous les dimanches comme marguillier au banc d’Ɠuvre de Saint-Germain-des-PrĂ©s en habit de pair de France, avec son cordon rouge et son long nez, et cette majestĂ© de profil particuliĂšre Ă  un homme qui a fait une action d’éclat. L’action d’éclat commise par M. Lynch Ă©tait ceci avoir, Ă©tant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donnĂ© la ville un peu trop tĂŽt Ă  M. le duc d’AngoulĂȘme. De lĂ  sa pairie. En 1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre Ă  six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquinĂ© Ă  oreillons assez ressemblantes Ă  des mitres d’esquimaux. L’armĂ©e française Ă©tait vĂȘtue de blanc, Ă  l’autrichienne ; les rĂ©giments s’appelaient lĂ©gions ; au lieu de chiffres ils portaient les noms des dĂ©partements. NapolĂ©on Ă©tait Ă  Sainte-HĂ©lĂšne, et, comme l’Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini dansait ; Potier rĂ©gnait ; Odry n’existait pas encore. Madame Saqui succĂ©dait Ă  Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M. Delalot Ă©tait un personnage. La lĂ©gitimitĂ© venait de s’affirmer en coupant le poing, puis la tĂȘte, Ă  Pleignier, Ă  Carbonneau et Ă  Tolleron. Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l’abbĂ© Louis, ministre dĂ©signĂ© des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures ; tous deux avaient cĂ©lĂ©brĂ©, le 14 juillet 1790, la messe de la FĂ©dĂ©ration au Champ de Mars ; Talleyrand l’avait dite comme Ă©vĂȘque, Louis l’avait servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allĂ©es de ce mĂȘme Champ de Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie, pourrissant dans l’herbe, peints en bleu avec des traces d’aigles et d’abeilles dĂ©dorĂ©es. C’étaient les colonnes qui, deux ans auparavant, avaient soutenu l’estrade de l’empereur au Champ de Mai[64]. Elles Ă©taient noircies çà et lĂ  de la brĂ»lure du bivouac des Autrichiens baraquĂ©s prĂšs du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les feux de ces bivouacs et avaient chauffĂ© les larges mains des kaiserlicks. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu’il avait Ă©tĂ© tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette annĂ©e 1817, deux choses Ă©taient populaires le Voltaire-Touquet[65] et la tabatiĂšre Ă  la Charte. L’émotion parisienne la plus rĂ©cente Ă©tait le crime de Dautun qui avait jetĂ© la tĂȘte de son frĂšre dans le bassin du MarchĂ©-aux-Fleurs. On commençait Ă  faire au ministĂšre de la marine une enquĂȘte sur cette fatale frĂ©gate de la MĂ©duse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de gloire GĂ©ricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de boutique Ă  un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour octogone de l’hĂŽtel de Cluny[66] la petite logette en planches qui avait servi d’observatoire Ă  Messier, astronome de la marine sous Louis XVI. La duchesse de Duras lisait Ă  trois ou quatre amis[67], dans son boudoir meublĂ© d’X en satin bleu ciel, Ourika inĂ©dite. On grattait les N au Louvre. Le pont d’Austerlitz abdiquait et s’intitulait pont du Jardin du Roi, double Ă©nigme qui dĂ©guisait Ă  la fois le pont d’Austerlitz et le jardin des Plantes. Louis XVIII, prĂ©occupĂ©, tout en annotant du coin de l’ongle Horace, des hĂ©ros qui se font empereurs et des sabotiers qui se font dauphins, avait deux soucis NapolĂ©on et Mathurin Bruneau. L’acadĂ©mie française donnait pour sujet de prix Le bonheur que procure l’étude[68]. M. Bellart Ă©tait officiellement Ă©loquent. On voyait germer Ă  son ombre ce futur avocat gĂ©nĂ©ral de BroĂ«, promis aux sarcasmes de Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelĂ© Marchangy, en attendant qu’il y eĂ»t un faux Marchangy appelĂ© d’Arlincourt. Claire d’Albe et Malek-Adel Ă©taient des chefs-d’Ɠuvre ; madame Cottin Ă©tait dĂ©clarĂ©e le premier Ă©crivain de l’époque. L’institut laissait rayer de sa liste l’acadĂ©micien NapolĂ©on Bonaparte. Une ordonnance royale Ă©rigeait AngoulĂȘme en Ă©cole de marine, car, le duc d’AngoulĂȘme Ă©tant grand amiral, il Ă©tait Ă©vident que la ville d’AngoulĂȘme avait de droit toutes les qualitĂ©s d’un port de mer[69], sans quoi le principe monarchique eĂ»t Ă©tĂ© entamĂ©. On agitait en conseil des ministres la question de savoir si l’on devait tolĂ©rer les vignettes reprĂ©sentant des voltiges qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. M. PaĂ«r, auteur de l’Agnese, bonhomme Ă  la face carrĂ©e qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l’ÉvĂȘque. Toutes les jeunes filles chantaient l’Ermite de Saint-Avelle, paroles d’Edmond GĂ©raud. Le Nain jaune se transformait en Miroir. Le cafĂ© Lemblin tenait pour l’empereur contre le cafĂ© Valois qui tenait pour les Bourbons. On venait de marier Ă  une princesse de Sicile[70] M. le duc de Berry, dĂ©jĂ  regardĂ© du fond de l’ombre par Louvel. Il y avait un an que madame de StaĂ«l Ă©tait morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle Mars. Les grands journaux Ă©taient tout petits. Le format Ă©tait restreint, mais la libertĂ© Ă©tait grande. Le Constitutionnel Ă©tait constitutionnel. La Minerve[71] appelait Chateaubriand Chateaubriant. Ce t faisait beaucoup rire les bourgeois aux dĂ©pens du grand Ă©crivain. Dans des journaux vendus, des journalistes prostituĂ©s insultaient les proscrits de 1815 ; David n’avait plus de talent, Arnault[72] n’avait plus d’esprit, Carnot n’avait plus de probitĂ© ; Soult n’avait gagnĂ© aucune bataille ; il est vrai que NapolĂ©on n’avait plus de gĂ©nie. Personne n’ignore qu’il est assez rare que les lettres adressĂ©es par la poste Ă  un exilĂ© lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. Le fait n’est point nouveau ; Descartes banni s’en plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montrĂ© quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu’on lui Ă©crivait, ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient Ă  cette occasion le proscrit. Dire les rĂ©gicides, ou dire les votants, dire les ennemis, ou dire les alliĂ©s, dire NapolĂ©on, ou dire Buonaparte, cela sĂ©parait deux hommes plus qu’un abĂźme. Tous les gens de bons sens convenaient que l’ùre des rĂ©volutions Ă©tait Ă  jamais fermĂ©e par le roi Louis XVIII, surnommĂ© l’immortel auteur de la charte ». Au terre-plein du Pont-Neuf, on sculptait le mot Redivivus, sur le piĂ©destal qui attendait la statue de Henri IV[73]. M. Piet Ă©bauchait, rue ThĂ©rĂšse, n° 4, son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite disaient dans les conjonctures graves Il faut Ă©crire Ă  Bacot ». MM. Canuel, O’Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvĂ©s de Monsieur, ce qui devait ĂȘtre plus tard la conspiration du bord de l’eau[74] ». L’Épingle Noire[75] complotait de son cĂŽtĂ©. Delaverderie s’abouchait avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libĂ©ral, dominait. Chateaubriand[76], debout tous les matins devant sa fenĂȘtre du n° 27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon Ă  pieds et en pantoufles, ses cheveux gris coiffĂ©s d’un madras, les yeux fixĂ©s sur un miroir, une trousse complĂšte de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait les dents, qu’il avait charmantes, tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte Ă  M. Pilorge, son secrĂ©taire. La critique faisant autoritĂ© prĂ©fĂ©rait Lafon Ă  Talma. M. de FĂ©letz signait A. ; M. Hoffmann signait Z.[77] Charles Nodier Ă©crivait ThĂ©rĂšse Aubert. Le divorce Ă©tait aboli. Les lycĂ©es s’appelaient collĂšges. Les collĂ©giens, ornĂ©s au collet d’une fleur de lys d’or, s’y gourmaient Ă  propos du roi de Rome. La contre-police du chĂąteau dĂ©nonçait Ă  son altesse royale Madame le portrait, partout exposĂ©, de M. le duc d’OrlĂ©ans, lequel avait meilleure mine en uniforme de colonel gĂ©nĂ©ral des houzards que M. le duc de Berry en uniforme de colonel gĂ©nĂ©ral des dragons ; grave inconvĂ©nient. La ville de Paris faisait redorer Ă  ses frais le dĂŽme des Invalides. Les hommes sĂ©rieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M. de Trinquelague ; M. Clausel de Montals[78] se sĂ©parait, sur divers points, de M. Clausel de Coussergues ; M. de Salaberry n’était pas content. Le comĂ©dien Picard, qui Ă©tait de l’AcadĂ©mie dont le comĂ©dien MoliĂšre n’avait pu ĂȘtre, faisait jouer les deux Philibert Ă  l’OdĂ©on, sur le fronton duquel l’arrachement des lettres laissait encore lire distinctement THÉÂTRE DE L’IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre Cugnet de Montarlot. Fabvier Ă©tait factieux ; Bavoux Ă©tait rĂ©volutionnaire. Le libraire PĂ©licier publiait une Ă©dition de Voltaire[79], sous ce titre ƒuvres de Voltaire, de l’AcadĂ©mie française. Cela fait venir les acheteurs », disait cet Ă©diteur naĂŻf. L’opinion gĂ©nĂ©rale Ă©tait que M. Charles Loyson[80], serait le gĂ©nie du siĂšcle ; l’envie commençait Ă  le mordre, signe de gloire ; et l’on faisait sur lui ce vers MĂȘme quand Loyson vole, on sent qu’il a des pattes. Le cardinal Fesch refusant de se dĂ©mettre, M. de Pins, archevĂȘque d’Amasie, administrait le diocĂšse de Lyon[81]. La querelle de la vallĂ©e des Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mĂ©moire du capitaine Dufour, depuis gĂ©nĂ©ral. Saint-Simon, ignorĂ©, Ă©chafaudait son rĂȘve sublime. Il y avait Ă  l’acadĂ©mie des sciences un Fourier cĂ©lĂšbre que la postĂ©ritĂ© a oubliĂ© et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l’avenir se souviendra. Lord Byron[82] commençait Ă  poindre ; une note d’un poĂšme de Millevoye l’annonçait Ă  la France en ces termes un certain lord Baron. David d’Angers s’essayait Ă  pĂ©trir le marbre[83]. L’abbĂ© Caron parlait avec Ă©loge, en petit comitĂ© de sĂ©minaristes, dans le cul-de-sac des Feuillantines, d’un prĂȘtre inconnu nommĂ© FĂ©licitĂ© Robert qui a Ă©tĂ© plus tard Lamennais[84]. Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d’un chien qui nage allait et venait sous les fenĂȘtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c’était une mĂ©canique bonne Ă  pas grand’chose, une espĂšce de joujou, une rĂȘverie d’inventeur songe-creux, une utopie un bateau Ă  vapeur[85]. Les Parisiens regardaient cette inutilitĂ© avec indiffĂ©rence. M. de Vaublanc[86], rĂ©formateur de l’Institut par coup d’État, ordonnance et fournĂ©e, auteur distinguĂ© de plusieurs acadĂ©miciens, aprĂšs en avoir fait, ne pouvait parvenir Ă  l’ĂȘtre. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan[87] souhaitaient pour prĂ©fet de police M. Delaveau, Ă  cause de sa dĂ©votion. Dupuytren et RĂ©camier se prenaient de querelle Ă  l’amphithéùtre de l’École de mĂ©decine et se menaçaient du poing Ă  propos de la divinitĂ© de JĂ©sus-Christ. Cuvier, un Ɠil sur la GenĂšse et l’autre sur la nature, s’efforçait de plaire Ă  la rĂ©action bigote en mettant les fossiles d’accord avec les textes et en faisant flatter MoĂŻse par les mastodontes. M. François de NeufchĂąteau[88], louable cultivateur de la mĂ©moire de Parmentier, faisait mille efforts pour que pomme de terre fĂ»t prononcĂ©e parmentiĂšre, et n’y rĂ©ussissait point. L’abbĂ© GrĂ©goire, ancien Ă©vĂȘque, ancien conventionnel, ancien sĂ©nateur, Ă©tait passĂ© dans la polĂ©mique royaliste Ă  l’état d’infĂąme GrĂ©goire[89] ». Cette locution que nous venons d’employer passer Ă  l’état de, Ă©tait dĂ©noncĂ©e comme nĂ©ologisme par M. Royer-Collard[90]. On pouvait distinguer encore Ă  sa blancheur, sous la troisiĂšme arche du pont d’IĂ©na, la pierre neuve avec laquelle, deux ans auparavant, on avait bouchĂ© le trou de mine pratiquĂ© par BlĂŒcher pour faire sauter le pont. La justice appelait Ă  sa barre un homme qui, en voyant entrer le comte d’Artois Ă  Notre-Dame, avait dit tout haut Sapristi ! je regrette le temps oĂč je voyais Bonaparte et Talma entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage[91]. Propos sĂ©ditieux. Six mois de prison. Des traĂźtres se montraient dĂ©boutonnĂ©s ; des hommes qui avaient passĂ© Ă  l’ennemi la veille d’une bataille ne cachaient rien de la rĂ©compense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le cynisme des richesses et des dignitĂ©s ; des dĂ©serteurs de Ligny et des Quatre-Bras[92], dans le dĂ©braillĂ© de leur turpitude payĂ©e, Ă©talaient leur dĂ©vouement monarchique tout nu ; oubliant ce qui est Ă©crit en Angleterre sur la muraille intĂ©rieure des water-closets publics Please adjust your dress before leaving[93]. VoilĂ , pĂȘle-mĂȘle, ce qui surnage confusĂ©ment de l’annĂ©e 1817, oubliĂ©e aujourd’hui. L’histoire nĂ©glige presque toutes ces particularitĂ©s, et ne peut faire autrement ; l’infini l’envahirait. Pourtant ces dĂ©tails, qu’on appelle Ă  tort petits, – il n’y a ni petits faits dans l’humanitĂ©, ni petites feuilles dans la vĂ©gĂ©tation, – sont utiles. C’est de la physionomie des annĂ©es que se compose la figure des siĂšcles. En cette annĂ©e 1817, quatre jeunes Parisiens firent une bonne farce ». Chapitre II – Double quatuor Ces Parisiens Ă©taient l’un de Toulouse, l’autre de Limoges, le troisiĂšme de Cahors et le quatriĂšme de Montauban ; mais ils Ă©taient Ă©tudiants, et qui dit Ă©tudiant dit parisien ; Ă©tudier Ă  Paris, c’est naĂźtre Ă  Paris. Ces jeunes gens Ă©taient insignifiants ; tout le monde a vu ces figures-lĂ  ; quatre Ă©chantillons du premier venu ; ni bons ni mauvais, ni savants ni ignorants, ni des gĂ©nies ni des imbĂ©ciles ; beaux de ce charmant avril qu’on appelle vingt ans. C’étaient quatre Oscars quelconques, car Ă  cette Ă©poque les Arthurs n’existaient pas encore. BrĂ»lez pour lui les parfums d’Arabie, s’écriait la romance, Oscar s’avance, Oscar, je vais le voir[94] ! On sortait d’Ossian, l’élĂ©gance Ă©tait scandinave et calĂ©donienne, le genre anglais pur ne devait prĂ©valoir que plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait Ă  peine de gagner la bataille de Waterloo. Ces Oscars s’appelaient l’un FĂ©lix TholomyĂšs, de Toulouse ; l’autre Listolier, de Cahors ; l’autre Fameuil, de Limoges ; le dernier Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maĂźtresse. Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommĂ©e parce qu’elle Ă©tait allĂ©e en Angleterre ; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre un nom de fleur ; Fameuil idolĂątrait ZĂ©phine, abrĂ©gĂ© de JosĂ©phine ; TholomyĂšs avait Fantine, dite la Blonde[95] Ă  cause de ses beaux cheveux couleur de soleil. Favourite, Dahlia, ZĂ©phine et Fantine Ă©taient quatre ravissantes filles, parfumĂ©es et radieuses, encore un peu ouvriĂšres, n’ayant pas tout Ă  fait quittĂ© leur aiguille, dĂ©rangĂ©es par les amourettes, mais ayant sur le visage un reste de la sĂ©rĂ©nitĂ© du travail et dans l’ñme cette fleur d’honnĂȘtetĂ© qui dans la femme survit Ă  la premiĂšre chute. Il y avait une des quatre qu’on appelait la jeune, parce qu’elle Ă©tait la cadette ; et une qu’on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne rien celer, les trois premiĂšres Ă©taient plus expĂ©rimentĂ©es, plus insouciantes et plus envolĂ©es dans le bruit de la vie que Fantine la Blonde, qui en Ă©tait Ă  sa premiĂšre illusion. Dahlia, ZĂ©phine, et surtout Favourite, n’en auraient pu dire autant. Il y avait dĂ©jĂ  plus d’un Ă©pisode Ă  leur roman Ă  peine commencĂ©, et l’amoureux, qui s’appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait ĂȘtre Alphonse au second, et Gustave au troisiĂšme. PauvretĂ© et coquetterie sont deux conseillĂšres fatales ; l’une gronde, l’autre flatte ; et les belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas Ă  l’oreille, chacune de son cĂŽtĂ©. Ces Ăąmes mal gardĂ©es Ă©coutent. De lĂ  les chutes qu’elles font et les pierres qu’on leur jette. On les accable avec la splendeur de tout ce qui est immaculĂ© et inaccessible. HĂ©las ! si la Yungfrau avait faim ? Favourite, ayant Ă©tĂ© en Angleterre, avait pour admiratrices ZĂ©phine et Dahlia. Elle avait eu de trĂšs bonne heure un chez-soi. Son pĂšre Ă©tait un vieux professeur de mathĂ©matiques brutal et qui gasconnait ; point mariĂ©, courant le cachet malgrĂ© l’ñge. Ce professeur, Ă©tant jeune, avait vu un jour la robe d’une femme de chambre s’accrocher Ă  un garde-cendre ; il Ă©tait tombĂ© amoureux de cet accident. Il en Ă©tait rĂ©sultĂ© Favourite. Elle rencontrait de temps en temps son pĂšre, qui la saluait. Un matin, une vieille femme Ă  l’air bĂ©guin Ă©tait entrĂ©e chez elle et lui avait dit – Vous ne me connaissez pas, mademoiselle ? – Non. – Je suis ta mĂšre. – Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangĂ©, fait apporter un matelas qu’elle avait, et s’était installĂ©e. Cette mĂšre, grognon et dĂ©vote, ne parlait jamais Ă  Favourite, restait des heures sans souffler mot, dĂ©jeunait, dĂźnait et soupait comme quatre, et descendait faire salon chez le portier, oĂč elle disait du mal de sa fille. Ce qui avait entraĂźnĂ© Dahlia vers Listolier, vers d’autres peut-ĂȘtre, vers l’oisivetĂ©, c’était d’avoir de trop jolis ongles roses. Comment faire travailler ces ongles-lĂ  ? Qui veut rester vertueuse ne doit pas avoir pitiĂ© de ses mains. Quant Ă  ZĂ©phine, elle avait conquis Fameuil par sa petite maniĂšre mutine et caressante de dire Oui, monsieur ». Les jeunes gens Ă©tant camarades, les jeunes filles Ă©taient amies. Ces amours-lĂ  sont toujours doublĂ©s de ces amitiĂ©s-lĂ . Sage et philosophe, c’est deux ; et ce qui le prouve, c’est que, toutes rĂ©serves faites sur ces petits mĂ©nages irrĂ©guliers, Favourite, ZĂ©phine et Dahlia Ă©taient des filles philosophes, et Fantine une fille sage. Sage, dira-t-on ? et TholomyĂšs ? Salomon rĂ©pondrait que l’amour fait partie de la sagesse. Nous nous bornons Ă  dire que l’amour de Fantine Ă©tait un premier amour, un amour unique, un amour fidĂšle. Elle Ă©tait la seule des quatre qui ne fĂ»t tutoyĂ©e que par un seul. Fantine Ă©tait un de ces ĂȘtres comme il en Ă©clĂŽt, pour ainsi dire, au fond du peuple. Sortie des plus insondables Ă©paisseurs de l’ombre sociale, elle avait au front le signe de l’anonyme et de l’inconnu. Elle Ă©tait nĂ©e Ă  Montreuil-sur-mer. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni pĂšre ni mĂšre. Elle se nommait Fantine. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d’autre nom. À l’époque de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, elle n’avait pas de famille ; point de nom de baptĂȘme, l’église n’était plus lĂ . Elle s’appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle recevait l’eau des nuĂ©es sur son front quand il pleuvait. On l’appela la petite Fantine. Personne n’en savait davantage. Cette crĂ©ature humaine Ă©tait venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville et s’alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze ans, elle vint Ă  Paris chercher fortune ». Fantine Ă©tait belle et resta pure le plus longtemps qu’elle put. C’était une jolie blonde avec de belles dents. Elle avait de l’or et des perles pour dot, mais son or Ă©tait sur sa tĂȘte et ses perles Ă©taient dans sa bouche. Elle travailla pour vivre ; puis, toujours pour vivre, car le cƓur a sa faim aussi, elle aima. Elle aima TholomyĂšs. Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin, qu’emplit le fourmillement des Ă©tudiants et des grisettes, virent le commencement de ce songe. Fantine, dans ces dĂ©dales de la colline du PanthĂ©on, oĂč tant d’aventures se nouent et se dĂ©nouent, avait fui longtemps TholomyĂšs, mais de façon Ă  le rencontrer toujours. Il y a une maniĂšre d’éviter qui ressemble Ă  chercher. Bref, l’églogue eut lieu. Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont TholomyĂšs Ă©tait la tĂȘte. C’était lui qui avait l’esprit. TholomyĂšs Ă©tait l’antique Ă©tudiant vieux ; il Ă©tait riche ; il avait quatre mille francs de rente ; quatre mille francs de rente, splendide scandale sur la montagne Sainte-GeneviĂšve. TholomyĂšs Ă©tait un viveur de trente ans, mal conservĂ©. Il Ă©tait ridĂ© et Ă©dentĂ© ; et il Ă©bauchait une calvitie dont il disait lui-mĂȘme sans tristesse crĂąne Ă  trente ans, genou[96] Ă  quarante. Il digĂ©rait mĂ©diocrement, et il lui Ă©tait venu un larmoiement Ă  un Ɠil. Mais Ă  mesure que sa jeunesse s’éteignait, il allumait sa gaĂźtĂ© ; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux par la joie, sa santĂ© par l’ironie, et son Ɠil qui pleurait riait sans cesse. Il Ă©tait dĂ©labrĂ©, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage bien avant l’ñge, battait en retraite en bon ordre, Ă©clatait de rire, et l’on n’y voyait que du feu. Il avait eu une piĂšce refusĂ©e au Vaudeville. Il faisait çà et lĂ  des vers quelconques. En outre, il doutait supĂ©rieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc, Ă©tant ironique et chauve, il Ă©tait le chef. Iron est un mot anglais qui veut dire fer. Serait-ce de lĂ  que viendrait ironie ? Un jour TholomyĂšs prit Ă  part les trois autres, fit un geste d’oracle, et leur dit – Il y a bientĂŽt un an que Fantine, Dahlia, ZĂ©phine et Favourite nous demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise solennellement. Elles nous en parlent toujours, Ă  moi surtout. De mĂȘme qu’à Naples les vieilles femmes crient Ă  saint Janvier Faccia gialluta, fa o miracolo. Face jaune, fais ton miracle ! nos belles me disent sans cesse TholomyĂšs, quand accoucheras-tu de ta surprise ? » En mĂȘme temps nos parents nous Ă©crivent. Scie des deux cĂŽtĂ©s. Le moment me semble venu. Causons. Sur ce, TholomyĂšs baissa la voix, et articula mystĂ©rieusement quelque chose de si gai qu’un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre bouches Ă  la fois et que Blachevelle s’écria – Ça, c’est une idĂ©e ! Un estaminet plein de fumĂ©e se prĂ©senta, ils y entrĂšrent, et le reste de leur confĂ©rence se perdit dans l’ombre. Le rĂ©sultat de ces tĂ©nĂšbres fut une Ă©blouissante partie de plaisir qui eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre jeunes filles. Chapitre III – Quatre Ă  quatre Ce qu’était une partie de campagne d’étudiants et de grisettes, il y a quarante-cinq ans, on se le reprĂ©sente malaisĂ©ment aujourd’hui. Paris n’a plus les mĂȘmes environs ; la figure de ce qu’on pourrait appeler la vie circumparisienne a complĂštement changĂ© depuis un demi-siĂšcle ; oĂč il y avait le coucou, il y a le wagon ; oĂč il y avait la patache, il y a le bateau Ă  vapeur ; on dit aujourd’hui FĂ©camp comme on disait Saint-Cloud. Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies champĂȘtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c’était une chaude et claire journĂ©e d’étĂ©. La veille, Favourite, la seule qui sĂ»t Ă©crire, avait Ă©crit ceci Ă  TholomyĂšs au nom des quatre C’est un bonne heure de sortir de bonheur. » C’est pourquoi ils se levĂšrent Ă  cinq heures du matin. Puis ils allĂšrent Ă  Saint-Cloud par le coche, regardĂšrent la cascade Ă  sec, et s’écriĂšrent Cela doit ĂȘtre bien beau quand il y a de l’eau ! » dĂ©jeunĂšrent Ă  la TĂȘte-Noire, oĂč Castaing[97] n’avait pas encore passĂ©, se payĂšrent une partie de bagues au quinconce du grand bassin, montĂšrent Ă  la lanterne de DiogĂšne, jouĂšrent des macarons Ă  la roulette du pont de SĂšvres, cueillirent des bouquets Ă  Puteaux, achetĂšrent des mirlitons Ă  Neuilly, mangĂšrent partout des chaussons de pommes, furent parfaitement heureux. Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes Ă©chappĂ©es. C’était un dĂ©lire. Elles donnaient par moments de petites tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie ! Adorables annĂ©es ! L’aile des libellules frissonne. Oh ! qui que vous soyez[98], vous souvenez-vous ? Avez-vous marchĂ© dans les broussailles, en Ă©cartant les branches Ă  cause de la tĂȘte charmante qui vient derriĂšre vous ? Avez-vous glissĂ© en riant sur quelque talus mouillĂ© par la pluie avec une femme aimĂ©e qui vous retient par la main et qui s’écrie Ah ! mes brodequins tout neufs ! dans quel Ă©tat ils sont[99] ! » Disons tout de suite que cette joyeuse contrariĂ©tĂ©, une ondĂ©e, manqua Ă  cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eĂ»t dit en partant, avec un accent magistral et maternel Les limaces se promĂšnent dans les sentiers. Signe de pluie, mes enfants. Toutes quatre Ă©taient follement jolies. Un bon vieux poĂšte classique, alors en renom, un bonhomme qui avait une ÉlĂ©onore, M. le chevalier de LabouĂŻsse, errant ce jour-lĂ  sous les marronniers de Saint-Cloud, les vit passer vers dix heures du matin ; il s’écria Il y en a une de trop, songeant aux GrĂąces. Favourite, l’amie de Blachevelle, celle de vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches vertes, sautait les fossĂ©s, enjambait Ă©perdument les buissons, et prĂ©sidait cette gaĂźtĂ© avec une verve de jeune faunesse. ZĂ©phine et Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu’elles se faisaient valoir en se rapprochant et se complĂ©taient, ne se quittaient point, par instinct de coquetterie plus encore que par amitiĂ©, et, appuyĂ©es l’une Ă  l’autre, prenaient des poses anglaises ; les premiers keepsakes[100] venaient de paraĂźtre, la mĂ©lancolie pointait pour les femmes, comme, plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre commençaient Ă  s’éplorer. ZĂ©phine et Dahlia Ă©taient coiffĂ©es en rouleaux. Listolier et Fameuil, engagĂ©s dans une discussion sur leurs professeurs, expliquaient Ă  Fantine la diffĂ©rence qu’il y avait entre M. Delvincourt et M. Blondeau[101]. Blachevelle semblait avoir Ă©tĂ© créé expressĂ©ment pour porter sur son bras le dimanche le chĂąle-ternaux[102] boiteux de Favourite. TholomyĂšs suivait, dominant le groupe. Il Ă©tait trĂšs gai, mais on sentait en lui le gouvernement ; il y avait de la dictature dans sa jovialitĂ© ; son ornement principal Ă©tait un pantalon jambes-d’élĂ©phant, en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre ; il avait un puissant rotin de deux cents francs Ă  la main, et, comme il se permettait tout, une chose Ă©trange appelĂ©e cigare, Ă  la bouche. Rien n’étant sacrĂ© pour lui, il fumait. – Ce TholomyĂšs est Ă©tonnant, disaient les autres avec vĂ©nĂ©ration. Quels pantalons ! quelle Ă©nergie ! Quant Ă  Fantine, c’était la joie. Ses dents splendides avaient Ă©videmment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait Ă  sa main plus volontiers que sur sa tĂȘte son petit chapeau de paille cousue, aux longues brides blanches. Ses Ă©pais cheveux blonds, enclins Ă  flotter et facilement dĂ©nouĂ©s et qu’il fallait rattacher sans cesse, semblaient faits pour la fuite de GalatĂ©e sous les saules. Ses lĂšvres roses babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement relevĂ©s, comme aux mascarons antiques d’Érigone, avaient l’air d’encourager les audaces ; mais ses longs cils pleins d’ombre s’abaissaient discrĂštement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour mettre le holĂ . Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. Elle avait une robe de barĂšge mauve, de petits souliers-cothurnes mordorĂ©s dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc Ă  jour, et cette espĂšce de spencer en mousseline, invention marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot quinze aoĂ»t prononcĂ© Ă  la CanebiĂšre, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois autres, moins timides, nous l’avons dit, Ă©taient dĂ©colletĂ©es tout net, ce qui, l’étĂ©, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grĂące et d’agacerie ; mais, Ă  cĂŽtĂ© de ces ajustements hardis, le canezou de la blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrĂ©tions et ses rĂ©ticences, cachant et montrant Ă  la fois, semblait une trouvaille provocante de la dĂ©cence, et la fameuse cour d’amour, prĂ©sidĂ©e par la vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eĂ»t peut-ĂȘtre donnĂ© le prix de la coquetterie Ă  ce canezou qui concourait pour la chastetĂ©. Le plus naĂŻf est quelquefois le plus savant. Cela arrive. Éclatante de face, dĂ©licate de profil, les yeux d’un bleu profond, les paupiĂšres grasses, les pieds cambrĂ©s et petits, les poignets et les chevilles admirablement emboĂźtĂ©s, la peau blanche laissant voir çà et lĂ  les arborescences azurĂ©es des veines, la joue puĂ©rile et franche, le cou robuste des Junons Ă©ginĂ©tiques, la nuque forte et souple, les Ă©paules modelĂ©es comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette visible Ă  travers la mousseline ; une gaĂźtĂ© glacĂ©e de rĂȘverie ; sculpturale et exquise ; telle Ă©tait Fantine ; et l’on devinait sous ces chiffons une statue, et dans cette statue une Ăąme. Fantine Ă©tait belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prĂȘtres mystĂ©rieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose Ă  la perfection, eussent entrevu en cette petite ouvriĂšre, Ă  travers la transparence de la grĂące parisienne, l’antique euphonie sacrĂ©e. Cette fille de l’ombre avait de la race. Elle Ă©tait belle sous les deux espĂšces, qui sont le style et le rhythme. Le style est la forme de l’idĂ©al ; le rhythme en est le mouvement. Nous avons dit que Fantine Ă©tait la joie, Fantine Ă©tait aussi la pudeur. Pour un observateur qui l’eĂ»t Ă©tudiĂ©e attentivement, ce qui se dĂ©gageait d’elle, Ă  travers toute cette ivresse de l’ñge, de la saison et de l’amourette, c’était une invincible expression de retenue et de modestie. Elle restait un peu Ă©tonnĂ©e. Ce chaste Ă©tonnement-lĂ  est la nuance qui sĂ©pare PsychĂ© de VĂ©nus. Fantine avait les longs doigts blancs et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacrĂ© avec une Ă©pingle d’or. Quoiqu’elle n’eĂ»t rien refusĂ©, on ne le verra que trop, Ă  TholomyĂšs, son visage, au repos, Ă©tait souverainement virginal ; une sorte de dignitĂ© sĂ©rieuse et presque austĂšre l’envahissait soudainement Ă  de certaines heures, et rien n’était singulier et troublant comme de voir la gaĂźtĂ© s’y Ă©teindre si vite et le recueillement y succĂ©der sans transition Ă  l’épanouissement. Cette gravitĂ© subite, parfois sĂ©vĂšrement accentuĂ©e, ressemblait au dĂ©dain d’une dĂ©esse. Son front, son nez et son menton offraient cet Ă©quilibre de ligne, trĂšs distinct de l’équilibre de proportion, et d’oĂč rĂ©sulte l’harmonie du visage ; dans l’intervalle si caractĂ©ristique qui sĂ©pare la base du nez de la lĂšvre supĂ©rieure, elle avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystĂ©rieux de la chastetĂ© qui rendit Barberousse amoureux d’une Diane trouvĂ©e dans les fouilles d’IcĂŽne. L’amour est une faute ; soit. Fantine Ă©tait l’innocence surnageant sur la faute. Chapitre IV – TholomyĂšs est si joyeux – qu’il chante une chanson espagnole Cette journĂ©e-lĂ  Ă©tait d’un bout Ă  l’autre faite d’aurore. Toute la nature semblait avoir congĂ©, et rire. Les parterres de Saint-Cloud embaumaient ; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles ; les branches gesticulaient dans le vent ; les abeilles mettaient les jasmins au pillage ; toute une bohĂšme de papillons s’ébattait dans les achillĂ©es, les trĂšfles et les folles avoines ; il y avait dans l’auguste parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux. Les quatre joyeux couples, mĂȘlĂ©s au soleil, aux champs, aux fleurs, aux arbres, resplendissaient. Et, dans cette communautĂ© de paradis, parlant, chantant, courant, dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs bas Ă  jour roses dans les hautes herbes, fraĂźches, folles, point mĂ©chantes, toutes recevaient un peu çà et lĂ  les baisers de tous, exceptĂ© Fantine, enfermĂ©e dans sa vague rĂ©sistance rĂȘveuse et farouche, et qui aimait. – Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l’air chose[103]. Ce sont lĂ  les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel profond Ă  la vie et Ă  la nature, et font sortir de tout la caresse et la lumiĂšre. Il y avait une fois une fĂ©e qui fit les prairies et les arbres exprĂšs pour les amoureux. De lĂ  cette Ă©ternelle Ă©cole buissonniĂšre des amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu’il y aura des buissons et des Ă©coliers. De lĂ  la popularitĂ© du printemps parmi les penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin, les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois, tous sont sujets de cette fĂ©e. On rit, on se cherche, il y a dans l’air une clartĂ© d’apothĂ©ose, quelle transfiguration que d’aimer ! Les clercs de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans l’herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mĂ©lodies, ces adorations qui Ă©clatent dans la façon de dire une syllabe, ces cerises arrachĂ©es d’une bouche Ă  l’autre, tout cela flamboie et passe dans des gloires cĂ©lestes. Les belles filles font un doux gaspillage d’elles-mĂȘmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les poĂštes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu’en faire, tant cela les Ă©blouit. Le dĂ©part pour CythĂšre ! s’écrie Watteau ; Lancret, le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolĂ©s dans le bleu ; Diderot tend les bras Ă  toutes ces amourettes, et d’UrfĂ© y mĂȘle des druides. AprĂšs le dĂ©jeuner les quatre couples Ă©taient allĂ©s voir, dans ce qu’on appelait alors le carrĂ© du roi, une plante nouvellement arrivĂ©e de l’Inde, dont le nom nous Ă©chappe en ce moment, et qui Ă  cette Ă©poque attirait tout Paris Ă  Saint-Cloud ; c’était un bizarre et charmant arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des fils, Ă©bouriffĂ©es, sans feuilles, Ă©taient couvertes d’un million de petites rosettes blanches ; ce qui faisait que l’arbuste avait l’air d’une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule Ă  l’admirer. L’arbuste vu, TholomyĂšs s’était Ă©criĂ© J’offre des Ăąnes ! » et, prix fait avec un Ăąnier, ils Ă©taient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident. Le parc, Bien National possĂ©dĂ© Ă  cette Ă©poque par le munitionnaire Bourguin, Ă©tait d’aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la grille, visitĂ© l’anachorĂšte mannequin dans sa grotte, essayĂ© les petits effets mystĂ©rieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne d’un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret mĂ©tamorphosĂ© en Priape. Ils avaient robustement secouĂ© le grand filet balançoire attachĂ© aux deux chĂątaigniers cĂ©lĂ©brĂ©s par l’abbĂ© de Bernis. Tout en y balançant ces belles l’une aprĂšs l’autre, ce qui faisait, parmi les rires universels, des plis de jupe envolĂ©e oĂč Greuze eĂ»t trouvĂ© son compte, le toulousain TholomyĂšs, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa, chantait, sur une mĂ©lopĂ©e mĂ©lancolique, la vieille chanson gallega probablement inspirĂ©e par quelque belle fille lancĂ©e Ă  toute volĂ©e sur une corde entre deux arbres Soy de Badajoz. Amor me llama. Toda mi alma Es en mi ojos Porque enseñas À tus piernas[104]. Fantine seule refusa de se balancer[105]. – Je n’aime pas qu’on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement Favourite. Les Ăąnes quittĂ©s, joie nouvelle ; on passa la Seine en bateau, et de Passy, Ă  pied, ils gagnĂšrent la barriĂšre de l’Étoile. Ils Ă©taient, on s’en souvient, debout depuis cinq heures du matin ; mais, bah ! il n’y a pas de lassitude le dimanche, disait Favourite ; le dimanche, la fatigue ne travaille pas. Vers trois heures les quatre couples, effarĂ©s de bonheur, dĂ©gringolaient aux montagnes russes, Ă©difice singulier qui occupait alors les hauteurs Beaujon[106] et dont on apercevait la ligne serpentante au-dessus des arbres des Champs-ÉlysĂ©es. De temps en temps Favourite s’écriait – Et la surprise ? je demande la surprise. – Patience, rĂ©pondait TholomyĂšs. Chapitre V – Chez Bombarda Les montagnes russes Ă©puisĂ©es, on avait songĂ© au dĂźner ; et le radieux huitain, enfin un peu las, s’était Ă©chouĂ© au cabaret Bombarda, succursale qu’avait Ă©tablie aux Champs-ÉlysĂ©es ce fameux restaurateur Bombarda, dont on voyait alors l’enseigne rue de Rivoli Ă  cĂŽtĂ© du passage Delorme. Une chambre grande, mais laide, avec alcĂŽve et lit au fond vu la plĂ©nitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gĂźte ; deux fenĂȘtres d’oĂč l’on pouvait contempler, Ă  travers les ormes, le quai et la riviĂšre ; un magnifique rayon d’aoĂ»t effleurant les fenĂȘtres ; deux tables ; sur l’une une triomphante montagne de bouquets mĂȘlĂ©s Ă  des chapeaux d’hommes et de femmes ; Ă  l’autre les quatre couples attablĂ©s autour d’un joyeux encombrement de plats, d’assiettes, de verres et de bouteilles ; des cruchons de biĂšre mĂȘlĂ©s Ă  des flacons de vin ; peu d’ordre sur la table, quelque dĂ©sordre dessous ; Ils faisaient sous la table Un bruit, un trique-trac de pieds Ă©pouvantable dit MoliĂšre[107]. VoilĂ  oĂč en Ă©tait vers quatre heures et demie du soir la bergerade commencĂ©e Ă  cinq heures du matin. Le soleil dĂ©clinait, l’appĂ©tit s’éteignait. Les Champs-ÉlysĂ©es, pleins de soleil et de foule, n’étaient que lumiĂšre et poussiĂšre, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d’or. Les carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du corps, clairon en tĂȘte, descendait l’avenue de Neuilly ; le drapeau blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dĂŽme des Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV, regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys d’argent[108] suspendue au ruban blanc moirĂ© qui, en 1817, n’avait pas encore tout Ă  fait disparu des boutonniĂšres. Çà et lĂ  au milieu des passants faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient au vent une bourrĂ©e bourbonienne alors cĂ©lĂšbre, destinĂ©e Ă  foudroyer les Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle Rendez-nous notre pĂšre de Gand, Rendez-nous notre pĂšre. Des tas de faubouriens endimanchĂ©s, parfois mĂȘme fleurdelysĂ©s comme les bourgeois, Ă©pars dans le grand carrĂ© et dans le carrĂ© Marigny, jouaient aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois ; d’autres buvaient ; quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier ; on entendait leurs rires. Tout Ă©tait radieux. C’était un temps de paix incontestable et de profonde sĂ©curitĂ© royaliste ; c’était l’époque oĂč un rapport intime et spĂ©cial du prĂ©fet de police AnglĂšs au roi sur les faubourgs de Paris se terminait par ces lignes Tout bien considĂ©rĂ©, sire, il n’y a rien Ă  craindre de ces gens-lĂ . Ils sont insouciants et indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant, celui de Paris ne l’est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en faudrait deux bout Ă  bout pour faire un de vos grenadiers. Il n’y a point de crainte du cĂŽtĂ© de la populace de la capitale. Il est remarquable que la taille a encore dĂ©cru dans cette population depuis cinquante ans ; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit qu’avant la rĂ©volution. Il n’est point dangereux. En somme, c’est de la canaille bonne. » Qu’un chat puisse se changer en lion, les prĂ©fets de police ne le croient pas possible ; cela est pourtant, et c’est lĂ  le miracle du peuple de Paris. Le chat d’ailleurs, si mĂ©prisĂ© du comte AnglĂšs, avait l’estime des rĂ©publiques antiques ; il incarnait Ă  leurs yeux la libertĂ©, et, comme pour servir de pendant Ă  la Minerve aptĂšre du PirĂ©e, il y avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d’un chat. La police naĂŻve de la restauration voyait trop en beau » le peuple de Paris. Ce n’est point, autant qu’on le croit, de la canaille bonne ». Le Parisien est au Français ce que l’AthĂ©nien Ă©tait au Grec ; personne ne dort mieux que lui, personne n’est plus franchement frivole et paresseux que lui, personne mieux que lui n’a l’air d’oublier ; qu’on ne s’y fie pas pourtant ; il est propre Ă  toute sorte de nonchalance, mais, quand il y a de la gloire au bout, il est admirable Ă  toute espĂšce de furie. Donnez-lui une pique, il fera le 10 aoĂ»t ; donnez-lui un fusil, vous aurez Austerlitz. Il est le point d’appui de NapolĂ©on et la ressource de Danton. S’agit-il de la patrie ? il s’enrĂŽle ; s’agit-il de la libertĂ© ? il dĂ©pave. Gare ! ses cheveux pleins de colĂšre sont Ă©piques ; sa blouse se drape en chlamyde. Prenez garde. De la premiĂšre rue Greneta[109] venue, il fera des fourches caudines. Si l’heure sonne, ce faubourien va grandir, ce petit homme va se lever, et il regardera d’une façon terrible, et son souffle deviendra tempĂȘte, et il sortira de cette pauvre poitrine grĂȘle assez de vent pour dĂ©ranger les plis des Alpes. C’est grĂące au faubourien de Paris que la rĂ©volution, mĂȘlĂ©e aux armĂ©es, conquiert l’Europe. Il chante, c’est sa joie[110]. Proportionnez sa chanson Ă  sa nature, et vous verrez ! Tant qu’il n’a pour refrain que la Carmagnole, il ne renverse que Louis XVI ; faites-lui chanter la Marseillaise, il dĂ©livrera le monde. Cette note Ă©crite en marge du rapport AnglĂšs, nous revenons Ă  nos quatre couples. Le dĂźner, comme nous l’avons dit, s’achevait. Chapitre VI – Chapitre oĂč l’on s’adore Propos de table et propos d’amour ; les uns sont aussi insaisissables que les autres ; les propos d’amour sont des nuĂ©es, les propos de table sont des fumĂ©es. Fameuil et Dahlia fredonnaient ; TholomyĂšs buvait ; ZĂ©phine riait, Fantine souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetĂ©e Ă  Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait – Blachevelle, je t’adore. Ceci amena une question de Blachevelle – Qu’est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t’aimer ? – Moi ! s’écria Favourite. Ah ! ne dis pas cela, mĂȘme pour rire ! Si tu cessais de m’aimer, je te sauterais aprĂšs, je te grifferais, je te grafignerais, je te jetterais de l’eau, je te ferais arrĂȘter[111]. Blachevelle sourit avec la fatuitĂ© voluptueuse d’un homme chatouillĂ© Ă  l’amour-propre. Favourite reprit – Oui, je crierais Ă  la garde ! Ah ! je me gĂȘnerais par exemple ! Canaille ! Blachevelle, extasiĂ©, se renversa sur sa chaise et ferma orgueilleusement les deux yeux. Dahlia, tout en mangeant, dit bas Ă  Favourite dans le brouhaha – Tu l’idolĂątres donc bien, ton Blachevelle ? – Moi, je le dĂ©teste, rĂ©pondit Favourite du mĂȘme ton en ressaisissant sa fourchette. Il est avare. J’aime le petit d’en face de chez moi. Il est trĂšs bien, ce jeune homme-lĂ , le connais-tu ? On voit qu’il a le genre d’ĂȘtre acteur. J’aime les acteurs. SitĂŽt qu’il rentre, sa mĂšre dit Ah ! mon Dieu ! ma tranquillitĂ© est perdue. Le voilĂ  qui va crier. Mais, mon ami, tu me casses la tĂȘte ! » Parce qu’il va dans la maison, dans des greniers Ă  rats, dans des trous noirs, si haut qu’il peut monter, – et chanter, et dĂ©clamer, est-ce que je sais, moi ? qu’on l’entend d’en bas ! Il gagne dĂ©jĂ  vingt sous par jour chez un avouĂ© Ă  Ă©crire de la chicane. Il est fils d’un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah ! il est trĂšs bien. Il m’idolĂątre tant qu’un jour qu’il me voyait faire de la pĂąte pour des crĂȘpes, il m’a dit Mamselle, faites des beignets de vos gants et je les mangerai. Il n’y a que les artistes pour dire des choses comme ça. Ah ! il est trĂšs bien. Je suis en train d’ĂȘtre insensĂ©e de ce petit-lĂ . C’est Ă©gal, je dis Ă  Blachevelle que je l’adore. Comme je mens ! Hein ? comme je mens ! Favourite fit une pause, et continua – Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n’a fait que pleuvoir tout l’étĂ©, le vent m’agace, le vent ne dĂ©colĂšre pas, Blachevelle est trĂšs pingre, c’est Ă  peine s’il y a des petits pois au marchĂ©, on ne sait que manger, j’ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher ! et puis, vois, c’est une horreur, nous dĂźnons dans un endroit oĂč il y a un lit, ça me dĂ©goĂ»te de la vie. Chapitre VII – Sagesse de TholomyĂšs Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient tumultueusement, et tous ensemble ; ce n’était plus que du bruit. TholomyĂšs intervint – Ne parlons point au hasard ni trop vite, s’écria-t-il. MĂ©ditons si nous voulons ĂȘtre Ă©blouissants. Trop d’improvisation vide bĂȘtement l’esprit. BiĂšre qui coule n’amasse point de mousse. Messieurs, pas de hĂąte. MĂȘlons la majestĂ© Ă  la ripaille ; mangeons avec recueillement ; festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps ; s’il se dĂ©pĂȘche, il est flambĂ©, c’est-Ă -dire gelĂ©. L’excĂšs de zĂšle perd les pĂȘchers et les abricotiers. L’excĂšs de zĂšle tue la grĂące et la joie des bons dĂźners. Pas de zĂšle, messieurs ! Grimod de la ReyniĂšre est de l’avis de Talleyrand. Une sourde rĂ©bellion gronda dans le groupe. – TholomyĂšs, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle. – À bas le tyran ! dit Fameuil. – Bombarda, Bombance et Bamboche ! cria Listolier. – Le dimanche existe, reprit Fameuil. – Nous sommes sobres, ajouta Listolier. – TholomyĂšs, fit Blachevelle, contemple mon calme. – Tu en es le marquis, rĂ©pondit TholomyĂšs. Ce mĂ©diocre jeu de mots fit l’effet d’une pierre dans une mare. Le marquis de Montcalm Ă©tait un royaliste alors cĂ©lĂšbre. Toutes les grenouilles se turent. – Amis, s’écria TholomyĂšs, de l’accent d’un homme qui ressaisit l’empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombĂ© du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n’est pas nĂ©cessairement digne d’enthousiasme et de respect. Le calembour est la fiente de l’esprit qui vole. Le lazzi tombe n’importe oĂč ; et l’esprit, aprĂšs la ponte d’une bĂȘtise, s’enfonce dans l’azur. Une tache blanchĂątre qui s’aplatit sur le rocher n’empĂȘche pas le condor de planer. Loin de moi l’insulte au calembour ! Je l’honore dans la proportion de ses mĂ©rites ; rien de plus. Tout ce qu’il y a de plus auguste, de plus sublime et de plus charmant dans l’humanitĂ©, et peut-ĂȘtre hors de l’humanitĂ©, a fait des jeux de mots. JĂ©sus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre[112], MoĂŻse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, ClĂ©opĂątre sur Octave. Et notez que ce calembour de ClĂ©opĂątre a prĂ©cĂ©dĂ© la bataille d’Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de Toryne, nom grec qui signifie cuiller Ă  pot. Cela concĂ©dĂ©, je reviens Ă  mon exhortation. Mes frĂšres, je le rĂ©pĂšte, pas de zĂšle, pas de tohu-bohu, pas d’excĂšs, mĂȘme en pointes, gaĂźtĂ©s, liesses et jeux de mots. Écoutez-moi, j’ai la prudence d’AmphiaraĂŒs[113] et la calvitie de CĂ©sar. Il faut une limite, mĂȘme aux rĂ©bus. Est modus in rebus[114]. Il faut une limite, mĂȘme aux dĂźners. Vous aimez les chaussons aux pommes, mesdames, n’en abusez pas. Il faut, mĂȘme en chaussons, du bon sens et de l’art. La gloutonnerie chĂątie le glouton. Gula punit Gulax[115]. L’indigestion est chargĂ©e par le bon Dieu de faire de la morale aux estomacs. Et, retenez ceci chacune de nos passions, mĂȘme l’amour, a un estomac qu’il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut Ă©crire Ă  temps le mot finis, il faut se contenir, quand cela devient urgent, tirer le verrou sur son appĂ©tit, mettre au violon sa fantaisie et se mener soi-mĂȘme au poste. Le sage est celui qui sait Ă  un moment donnĂ© opĂ©rer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que j’ai fait un peu mon droit, Ă  ce que me disent mes examens, parce que je sais la diffĂ©rence qu’il y a entre la question mue et la question pendante, parce que j’ai soutenu une thĂšse en latin sur la maniĂšre dont on donnait la torture Ă  Rome au temps oĂč Munatius Demens Ă©tait questeur du Parricide[116], parce que je vais ĂȘtre docteur, Ă  ce qu’il paraĂźt, il ne s’ensuit pas de toute nĂ©cessitĂ© que je sois un imbĂ©cile. Je vous recommande la modĂ©ration dans vos dĂ©sirs. Vrai comme je m’appelle FĂ©lix TholomyĂšs, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l’heure a sonnĂ©, prend un parti hĂ©roĂŻque, et abdique comme Sylla, ou OrigĂšne[117] ! Favourite Ă©coutait avec une attention profonde. – FĂ©lix[118] ! dit-elle, quel joli mot ! j’aime ce nom-lĂ . C’est en latin. Ça veut dire Prosper. TholomyĂšs poursuivit – Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis ! voulez-vous ne sentir aucun aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l’amour ? Rien de plus simple. Voici la recette la limonade, l’exercice outrĂ©, le travail forcĂ©, Ă©reintez-vous, traĂźnez des blocs, ne dormez pas, veillez, gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphĂŠas, savourez des Ă©mulsions de pavots et d’agnuscastus, assaisonnez-moi cela d’une diĂšte sĂ©vĂšre, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les ceintures d’herbes, l’application d’une plaque de plomb, les lotions avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l’oxycrat. – J’aime mieux une femme, dit Listolier. – La femme ! reprit TholomyĂšs, mĂ©fiez-vous-en. Malheur Ă  celui qui se livre au cƓur changeant de la femme ! La femme est perfide et tortueuse. Elle dĂ©teste le serpent par jalousie de mĂ©tier. Le serpent, c’est la boutique en face. – TholomyĂšs, cria Blachevelle, tu es ivre ! – Pardieu ! dit TholomyĂšs. – Alors sois gai, reprit Blachevelle. – J’y consens, rĂ©pondit TholomyĂšs. Et, remplissant son verre, il se leva – Gloire au vin ! Nunc te, Bacche, canam[119] ! Pardon, mesdemoiselles, c’est de l’espagnol. Et la preuve, señoras, la voici tel peuple, telle futaille. L’arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro d’Alicante douze, l’almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des BalĂ©ares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui Ă©tait grand, et vive sa botte qui Ă©tait plus grande encore ! Mesdames, un conseil d’ami trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de l’amour, c’est d’errer[120]. L’amourette n’est pas faite pour s’accroupir et s’abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage[121] aux genoux. Elle n’est pas faite pour cela, elle erre gaĂźment, la douce amourette ! On a dit l’erreur est humaine ; moi je dis l’erreur est amoureuse. Mesdames, je vous idolĂątre toutes. Ô ZĂ©phine, ĂŽ JosĂ©phine, figure plus que chiffonnĂ©e, vous seriez charmante, si vous n’étiez de travers. Vous avez l’air d’un joli visage sur lequel, par mĂ©garde, on s’est assis. Quant Ă  Favourite, ĂŽ nymphes et muses ! un jour que Blachevelle passait le ruisseau de la rue GuĂ©rin-Boisseau, il vit une belle fille aux bas blancs et bien tirĂ©s qui montrait ses jambes. Ce prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu’il aima Ă©tait Favourite. Ô Favourite, tu as des lĂšvres ioniennes. Il y avait un peintre grec, appelĂ© Euphorion[122], qu’on avait surnommĂ© le peintre des lĂšvres. Ce Grec seul eĂ»t Ă©tĂ© digne de peindre ta bouche ! Écoute ! avant toi, il n’y avait pas de crĂ©ature digne de ce nom. Tu es faite pour recevoir la pomme comme VĂ©nus ou pour la manger comme Ève. La beautĂ© commence Ă  toi. Je viens de parler d’Ève, c’est toi qui l’as créée. Tu mĂ©rites le brevet d’invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse de vous tutoyer, parce que je passe de la poĂ©sie Ă  la prose. Vous parliez de mon nom tout Ă  l’heure. Cela m’a attendri ; mais, qui que nous soyons, mĂ©fions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme FĂ©lix et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N’acceptons pas aveuglĂ©ment les indications qu’ils nous donnent. Ce serait une erreur d’écrire Ă  LiĂšge pour avoir des bouchons et Ă  Pau pour avoir des gants. Miss Dahlia, Ă  votre place, je m’appellerais Rosa. Il faut que la fleur sente bon et que la femme ait de l’esprit. Je ne dis rien de Fantine, c’est une songeuse, une rĂȘveuse, une pensive, une sensitive ; c’est un fantĂŽme ayant la forme d’une nymphe et la pudeur d’une nonne, qui se fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se rĂ©fugie dans les illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l’azur sans trop savoir ce qu’elle voit ni ce qu’elle fait, et qui, les yeux au ciel, erre dans un jardin oĂč il y a plus d’oiseaux qu’il n’en existe ! Ô Fantine, sache ceci moi TholomyĂšs, je suis une illusion ; mais elle ne m’entend mĂȘme pas, la blonde fille des chimĂšres ! Du reste, tout en elle est fraĂźcheur, suavitĂ©, jeunesse, douce clartĂ© matinale. Ô Fantine, fille digne de vous appeler marguerite[123] ou perle, vous ĂȘtes une femme du plus bel orient. Mesdames, un deuxiĂšme conseil ne vous mariez point ; le mariage est une greffe ; cela prend bien ou mal ; fuyez ce risque. Mais, bah ! qu’est-ce que je chante lĂ  ? Je perds mes paroles. Les filles sont incurables sur l’épousaille ; et tout ce que nous pouvons dire, nous autres sages, n’empĂȘchera point les giletiĂšres et les piqueuses de bottines de rĂȘver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit ; mais, belles, retenez ceci vous mangez trop de sucre. Vous n’avez qu’un tort, ĂŽ femmes, c’est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies petites dents blanches adorent le sucre. Or, Ă©coutez bien, le sucre est un sel. Tout sel est dessĂ©chant. Le sucre est le plus dessĂ©chant de tous les sels. Il pompe Ă  travers les veines les liquides du sang ; de lĂ  la coagulation, puis la solidification du sang ; de lĂ  les tubercules dans le poumon ; de lĂ  la mort. Et c’est pourquoi le diabĂšte confine Ă  la phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez ! Je me tourne vers les hommes. Messieurs, faites des conquĂȘtes. Pillez-vous les uns aux autres sans remords vos bien-aimĂ©es. Chassez-croisez. En amour, il n’y a pas d’amis. Partout oĂč il y a une jolie femme l’hostilitĂ© est ouverte. Pas de quartier, guerre Ă  outrance ! Une jolie femme est un casus belli ; une jolie femme est un flagrant dĂ©lit[124]. Toutes les invasions de l’histoire sont dĂ©terminĂ©es par des cotillons. La femme est le droit de l’homme. Romulus a enlevĂ© les Sabines[125], Guillaume a enlevĂ© les Saxonnes, CĂ©sar a enlevĂ© les Romaines. L’homme qui n’est pas aimĂ© plane comme un vautour sur les amantes d’autrui ; et quant Ă  moi, Ă  tous ces infortunĂ©s qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte Ă  l’armĂ©e d’Italie Soldats, vous manquez de tout. L’ennemi en a. » TholomyĂšs s’interrompit. – Souffle, TholomyĂšs, dit Blachevelle. En mĂȘme temps, Blachevelle, appuyĂ© de Listolier et de Fameuil, entonna sur un air de complainte une de ces chansons d’atelier composĂ©es des premiers mots venus, rimĂ©es richement et pas du tout, vides de sens comme le geste de l’arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur des pipes et se dissipent et s’envolent avec elle. Voici par quel couplet le groupe donna la rĂ©plique Ă  la harangue de TholomyĂšs Les pĂšres dindons donnĂšrent De l’argent Ă  un agent Pour que mons Clermont-Tonnerre FĂ»t fait pape Ă  la Saint-Jean ; Mais Clermont ne put pas ĂȘtre Fait pape, n’étant pas prĂȘtre ; Alors leur agent rageant Leur rapporta leur argent. Ceci n’était pas fait pour calmer l’improvisation de TholomyĂšs ; il vida son verre, le remplit, et recommença. – À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j’ai dit. Ne soyons ni prudes, ni prudents, ni prud’hommes. Je porte un toast Ă  l’allĂ©gresse ; soyons allĂšgres ! ComplĂ©tons notre cours de droit par la folie et la nourriture. Indigestion et digeste[126]. Que Justinien soit le mĂąle et que Ripaille soit la femelle ! Joie dans les profondeurs ! Vis, ĂŽ crĂ©ation ! Le monde est un gros diamant ! Je suis heureux. Les oiseaux sont Ă©tonnants. Quelle fĂȘte partout ! Le rossignol est un Elleviou[127] gratis. ÉtĂ©, je te salue. Ô Luxembourg, ĂŽ GĂ©orgiques de la rue Madame et de l’allĂ©e de l’Observatoire ! Ô pioupious rĂȘveurs ! ĂŽ toutes ces bonnes charmantes qui, tout en gardant des enfants, s’amusent Ă  en Ă©baucher ! Les pampas de l’AmĂ©rique me plairaient, si je n’avais les arcades de l’OdĂ©on. Mon Ăąme s’envole dans les forĂȘts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a Ă©ternuĂ© le colibri. Embrasse-moi, Fantine ! Il se trompa, et embrassa Favourite. Chapitre VIII – Mort d’un cheval[128] – On dĂźne mieux chez Edon[129] que chez Bombarda, s’écria ZĂ©phine. – Je prĂ©fĂšre Bombarda Ă  Edon, dĂ©clara Blachevelle. Il a plus de luxe. C’est plus asiatique. Voyez la salle d’en bas. Il y a des glaces sur les murs. – J’en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite. Blachevelle insista – Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en os chez Edon. Or, l’argent est plus prĂ©cieux que l’os. – ExceptĂ© pour ceux qui ont un menton d’argent, observa TholomyĂšs. Il regardait en cet instant-lĂ  le dĂŽme des Invalides, visible des fenĂȘtres de Bombarda. Il y eut une pause. – TholomyĂšs, cria Fameuil, tout Ă  l’heure, Listolier et moi, nous avions une discussion. – Une discussion est bonne, rĂ©pondit TholomyĂšs, une querelle vaut mieux. – Nous disputions philosophie. – Soit. – Lequel prĂ©fĂšres-tu de Descartes ou de Spinosa ? – DĂ©saugiers, dit TholomyĂšs. Cet arrĂȘt rendu, il but et reprit – Je consens Ă  vivre. Tout n’est pas fini sur la terre, puisqu’on peut encore dĂ©raisonner. J’en rends grĂąces aux dieux immortels. On ment, mais on rit. On affirme, mais on doute. L’inattendu jaillit du syllogisme. C’est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement ouvrir et fermer la boĂźte Ă  surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que vous buvez d’un air tranquille, est du vin de MadĂšre, sachez-le, du cru de Coural das Freiras qui est Ă  trois cent dix-sept toises au-dessus du niveau de la mer ! Attention en buvant ! trois cent dix-sept toises ! et monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes ! Fameuil interrompit de nouveau – TholomyĂšs, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori ? – Ber
 – Quin ? – Non. Choux. Et TholomyĂšs poursuivit – Honneur Ă  Bombarda ! il Ă©galerait Munophis d’Elephanta s’il pouvait me cueillir une almĂ©e, et ThygĂ©lion de ChĂ©ronĂ©e s’il pouvait m’apporter une hĂ©taĂŻre ! car, ĂŽ mesdames, il y avait des Bombarda en GrĂšce et en Égypte. C’est ApulĂ©e[130] qui nous l’apprend. HĂ©las ! toujours les mĂȘmes choses et rien de nouveau. Plus rien d’inĂ©dit dans la crĂ©ation du crĂ©ateur ! Nil sub sole novum[131], dit Salomon ; amor omnibus idem[132], dit Virgile ; et Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme Aspasie s’embarquait avec PĂ©riclĂšs sur la flotte de Samos. Un dernier mot. Savez-vous ce que c’était qu’Aspasie, mesdames ? Quoiqu’elle vĂ©cĂ»t dans un temps oĂč les femmes n’avaient pas encore d’ñme, c’était une Ăąme ; une Ăąme d’une nuance rose et pourpre, plus embrasĂ©e que le feu, plus franche que l’aurore. Aspasie Ă©tait une crĂ©ature en qui se touchaient les deux extrĂȘmes de la femme ; c’était la prostituĂ©e dĂ©esse. Socrate, plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas oĂč il faudrait une catin Ă  PromĂ©thĂ©e. TholomyĂšs, lancĂ©, se serait difficilement arrĂȘtĂ©, si un cheval ne se fĂ»t abattu sur le quai en cet instant-lĂ  mĂȘme. Du choc, la charrette et l’orateur restĂšrent court. C’était une jument beauceronne, vieille et maigre et digne de l’équarrisseur[133], qui traĂźnait une charrette fort lourde. Parvenue devant Bombarda, la bĂȘte, Ă©puisĂ©e et accablĂ©e, avait refusĂ© d’aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine le charretier, jurant et indignĂ©, avait-il eu le temps de prononcer avec l’énergie convenable le mot sacramentel mĂątin ! appuyĂ© d’un implacable coup de fouet, que la haridelle Ă©tait tombĂ©e pour ne plus se relever. Au brouhaha des passants, les gais auditeurs de TholomyĂšs tournĂšrent la tĂȘte, et TholomyĂšs en profita pour clore son allocution par cette strophe mĂ©lancolique Elle Ă©tait de ce monde oĂč coucous et carrosses Ont le mĂȘme destin, Et, rosse, elle a vĂ©cu ce que vivent les rosses, L’espace d’un mĂątin[134] ! – Pauvre cheval, soupira Fantine. Et Dahlia s’écria – VoilĂ  Fantine qui va se mettre Ă  plaindre les chevaux ! Peut-on ĂȘtre fichue bĂȘte comme ça ! En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tĂȘte en arriĂšre, regarda rĂ©solĂ»ment TholomyĂšs et dit – Ah çà ! et la surprise ? – Justement. L’instant est arrivĂ©, rĂ©pondit TholomyĂšs. Messieurs, l’heure de surprendre ces dames a sonnĂ©. Mesdames, attendez-nous un moment. – Cela commence par un baiser, dit Blachevelle. – Sur le front, ajouta TholomyĂšs. Chacun dĂ©posa gravement un baiser sur le front de sa maĂźtresse ; puis ils se dirigĂšrent vers la porte tous les quatre Ă  la file, en mettant leur doigt sur la bouche. Favourite battit des mains Ă  leur sortie. – C’est dĂ©jĂ  amusant, dit-elle. – Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons. Chapitre IX – Fin joyeuse de la joie Les jeunes filles, restĂ©es seules, s’accoudĂšrent deux Ă  deux sur l’appui des fenĂȘtres, jasant, penchant leur tĂȘte et se parlant d’une croisĂ©e Ă  l’autre. Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras dessous ; ils se retournĂšrent, leur firent des signes en riant, et disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit hebdomadairement les Champs-ÉlysĂ©es. – Ne soyez pas longtemps ! cria Fantine. – Que vont-ils nous rapporter ? dit ZĂ©phine. – Pour sĂ»r ce sera joli, dit Dahlia. – Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or. Elles furent bientĂŽt distraites par le mouvement du bord de l’eau qu’elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les divertissait fort. C’était l’heure du dĂ©part des malles-poste et des diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l’ouest passaient alors par les Champs-ÉlysĂ©es. La plupart suivaient le quai et sortaient par la barriĂšre de Passy. De minute en minute, quelque grosse voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargĂ©e, bruyamment attelĂ©e, difforme Ă  force de malles, de bĂąches et de valises, pleine de tĂȘtes tout de suite disparues, broyant la chaussĂ©e, changeant tous les pavĂ©s en briquets, se ruait Ă  travers la foule avec toutes les Ă©tincelles d’une forge, de la poussiĂšre pour fumĂ©e, et un air de furie. Ce vacarme rĂ©jouissait les jeunes filles. Favourite s’exclamait – Quel tapage ! on dirait des tas de chaĂźnes qui s’envolent. Il arriva une fois qu’une de ces voitures qu’on distinguait difficilement dans l’épaisseur des ormes, s’arrĂȘta un moment, puis repartit au galop. Cela Ă©tonna Fantine. – C’est particulier ! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s’arrĂȘtait jamais. Favourite haussa les Ă©paules. – Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiositĂ©. Elle s’éblouit des choses les plus simples. Une supposition ; je suis un voyageur, je dis Ă  la diligence je vais en avant, vous me prendrez sur le quai en passant. La diligence passe, me voit, s’arrĂȘte, et me prend. Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chĂšre. Un certain temps s’écoula ainsi. Tout Ă  coup Favourite eut le mouvement de quelqu’un qui se rĂ©veille. – Eh bien, fit-elle, et la surprise ? – À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise ? – Ils sont bien longtemps ! dit Fantine. Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dĂźner entra. Il tenait Ă  la main quelque chose qui ressemblait Ă  une lettre. – Qu’est-ce que cela ? demanda Favourite. Le garçon rĂ©pondit – C’est un papier que ces messieurs ont laissĂ© pour ces dames. – Pourquoi ne l’avoir pas apportĂ© tout de suite ? – Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandĂ© de ne le remettre Ă  ces dames qu’au bout d’une heure. Favourite arracha le papier des mains du garçon. C’était une lettre en effet. – Tiens ! dit-elle. Il n’y a pas d’adresse. Mais voici ce qui est Ă©crit dessus CECI EST LA SURPRISE. Elle dĂ©cacheta vivement la lettre, l’ouvrit et lut elle savait lire Ô nos amantes ! Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas beaucoup ça. Ça s’appelle des pĂšres et mĂšres dans le code civil, puĂ©ril et honnĂȘte. Or, ces parents gĂ©missent, ces vieillards nous rĂ©clament, ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues, ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur obĂ©issons, Ă©tant vertueux. À l’heure oĂč vous lirez ceci, cinq chevaux fougueux nous rapporteront Ă  nos papas et Ă  nos mamans. Nous fichons le camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de Toulouse nous arrache Ă  l’abĂźme, et l’abĂźme c’est vous, ĂŽ nos belles petites ! Nous rentrons dans la sociĂ©tĂ©, dans le devoir et dans l’ordre, au grand trot, Ă  raison de trois lieues Ă  l’heure. Il importe Ă  la patrie que nous soyons, comme tout le monde, prĂ©fets, pĂšres de famille, gardes champĂȘtres et conseillers d’État. VĂ©nĂ©rez-nous. Nous nous sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette lettre vous dĂ©chire, rendez-le-lui. Adieu. Pendant prĂšs de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en gardez pas rancune. SignĂ© BLACHEVELLE. FAMEUIL. LISTOLIER. FÉLIX THOLOMYÈS POST-SCRIPTUM. Le dĂźner est payĂ©. » Les quatre jeunes filles se regardĂšrent. Favourite rompit la premiĂšre le silence. – Eh bien ! s’écria-t-elle, c’est tout de mĂȘme une bonne farce. – C’est trĂšs drĂŽle, dit ZĂ©phine. – Ce doit ĂȘtre Blachevelle qui a eu cette idĂ©e-lĂ , reprit Favourite. Ça me rend amoureuse de lui. SitĂŽt parti, sitĂŽt aimĂ©. VoilĂ  l’histoire. – Non, dit Dahlia, c’est une idĂ©e Ă  TholomyĂšs. Ça se reconnaĂźt. – En ce cas, reprit Favourite, mort Ă  Blachevelle et vive TholomyĂšs ! – Vive TholomyĂšs ! criĂšrent Dahlia et ZĂ©phine. Et elles Ă©clatĂšrent de rire. Fantine rit comme les autres. Une heure aprĂšs, quand elle fut rentrĂ©e dans sa chambre, elle pleura. C’était, nous l’avons dit, son premier amour ; elle s’était donnĂ©e Ă  ce TholomyĂšs comme Ă  un mari, et la pauvre fille avait un enfant. Livre quatriĂšme – Confier, c’est quelquefois livrer Chapitre I – Une mĂšre qui en rencontre une autre Il y avait, dans le premier quart de ce siĂšcle, Ă  Montfermeil[135], prĂšs de Paris, une façon de gargote qui n’existe plus aujourd’hui. Cette gargote Ă©tait tenue par des gens appelĂ©s ThĂ©nardier, mari et femme. Elle Ă©tait situĂ©e dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une planche clouĂ©e Ă  plat sur le mur. Sur cette planche Ă©tait peint quelque chose qui ressemblait Ă  un homme portant sur son dos un autre homme, lequel avait de grosses Ă©paulettes de gĂ©nĂ©ral dorĂ©es avec de larges Ă©toiles argentĂ©es ; des taches rouges figuraient du sang ; le reste du tableau Ă©tait de la fumĂ©e et reprĂ©sentait probablement une bataille. Au bas on lisait cette inscription Au Sergent de Waterloo. Rien n’est plus ordinaire qu’un tombereau ou une charrette Ă  la porte d’une auberge. Cependant le vĂ©hicule ou, pour mieux dire, le fragment de vĂ©hicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo, un soir du printemps de 1818, eĂ»t certainement attirĂ© par sa masse l’attention d’un peintre qui eĂ»t passĂ© lĂ . C’était l’avant-train d’un de ces fardiers[136], usitĂ©s dans les pays de forĂȘts, et qui servent Ă  charrier des madriers et des troncs d’arbres. Cet avant-train se composait d’un massif essieu de fer Ă  pivot oĂč s’emboĂźtait un lourd timon, et que supportaient deux roues dĂ©mesurĂ©es. Tout cet ensemble Ă©tait trapu, Ă©crasant et difforme. On eĂ»t dit l’affĂ»t d’un canon gĂ©ant. Les orniĂšres avaient donnĂ© aux roues, aux jantes, aux moyeux, Ă  l’essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage jaunĂątre assez semblable Ă  celui dont on orne volontiers les cathĂ©drales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la rouille. Sous l’essieu pendait en draperie une grosse chaĂźne digne de Goliath forçat. Cette chaĂźne faisait songer, non aux poutres qu’elle avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons qu’elle eĂ»t pu atteler ; elle avait un air de bagne, mais de bagne cyclopĂ©en et surhumain, et elle semblait dĂ©tachĂ©e de quelque monstre. HomĂšre y eĂ»t liĂ© PolyphĂšme et Shakespeare Caliban. Pourquoi cet avant-train de fardier Ă©tait-il Ă  cette place dans la rue ? D’abord, pour encombrer la rue ; ensuite pour achever de se rouiller. Il y a dans le vieil ordre social une foule d’institutions qu’on trouve de la sorte sur son passage en plein air et qui n’ont pas pour ĂȘtre lĂ  d’autres raisons. Le centre de la chaĂźne pendait sous l’essieu assez prĂšs de terre, et sur la courbure, comme sur la corde d’une balançoire, Ă©taient assises et groupĂ©es, ce soir-lĂ , dans un entrelacement exquis, deux petites filles, l’une d’environ deux ans et demi, l’autre de dix-huit mois, la plus petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment nouĂ© les empĂȘchait de tomber. Une mĂšre avait vu cette effroyable chaĂźne, et avait dit Tiens ! voilĂ  un joujou pour mes enfants. Les deux enfants, du reste gracieusement attifĂ©es, et avec quelque recherche, rayonnaient ; on eĂ»t dit deux roses dans de la ferraille ; leurs yeux Ă©taient un triomphe ; leurs fraĂźches joues riaient. L’une Ă©tait chĂątain, l’autre Ă©tait brune. Leurs naĂŻfs visages Ă©taient deux Ă©tonnements ravis ; un buisson fleuri qui Ă©tait prĂšs de lĂ  envoyait aux passants des parfums qui semblaient venir d’elles ; celle de dix-huit mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indĂ©cence de la petitesse. Au-dessus et autour de ces deux tĂȘtes dĂ©licates, pĂ©tries dans le bonheur et trempĂ©es dans la lumiĂšre, le gigantesque avant-train, noir de rouille, presque terrible, tout enchevĂȘtrĂ© de courbes et d’angles farouches, s’arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas, accroupie sur le seuil de l’auberge, la mĂšre, femme d’un aspect peu avenant du reste, mais touchante en ce moment-lĂ , balançait les deux enfants au moyen d’une longue ficelle, les couvant des yeux de peur d’accident avec cette expression animale et cĂ©leste propre Ă  la maternitĂ© ; Ă  chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit strident qui ressemblait Ă  un cri de colĂšre ; les petites filles s’extasiaient, le soleil couchant se mĂȘlait Ă  cette joie, et rien n’était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d’une chaĂźne de titans une escarpolette de chĂ©rubins. Tout en berçant ses deux petites, la mĂšre chantonnait d’une voix fausse une romance alors cĂ©lĂšbre Il le faut, disait un guerrier
 Sa chanson et la contemplation de ses filles l’empĂȘchaient d’entendre et de voir ce qui se passait dans la rue. Cependant quelqu’un s’était approchĂ© d’elle, comme elle commençait le premier couplet de la romance, et tout Ă  coup elle entendit une voix qui disait trĂšs prĂšs de son oreille – Vous avez lĂ  deux jolis enfants, madame. – À la belle et tendre Imogine[137]. rĂ©pondit la mĂšre, continuant sa romance, puis elle tourna la tĂȘte. Une femme Ă©tait devant elle, Ă  quelques pas. Cette femme, elle aussi, avait un enfant qu’elle portait dans ses bras. Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. L’enfant de cette femme Ă©tait un des plus divins ĂȘtres qu’on pĂ»t voir. C’était une fille de deux Ă  trois ans. Elle eĂ»t pu jouter avec les deux autres pour la coquetterie de l’ajustement ; elle avait un bavolet de linge fin, des rubans Ă  sa brassiĂšre et de la valenciennes Ă  son bonnet. Le pli de sa jupe relevĂ©e laissait voir sa cuisse blanche, potelĂ©e et ferme. Elle Ă©tait admirablement rose et bien portante. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien dire de ses yeux, sinon qu’ils devaient ĂȘtre trĂšs grands et qu’ils avaient des cils magnifiques. Elle dormait. Elle dormait de ce sommeil d’absolue confiance propre Ă  son Ăąge. Les bras des mĂšres sont faits de tendresse ; les enfants y dorment profondĂ©ment. Quant Ă  la mĂšre, l’aspect en Ă©tait pauvre et triste. Elle avait la mise d’une ouvriĂšre qui tend Ă  redevenir paysanne. Elle Ă©tait jeune. Était-elle belle ? peut-ĂȘtre ; mais avec cette mise il n’y paraissait pas. Ses cheveux, d’oĂč s’échappait une mĂšche blonde, semblaient fort Ă©pais, mais disparaissaient sĂ©vĂšrement sous une coiffe de bĂ©guine, laide, serrĂ©e, Ă©troite, et nouĂ©e au menton. Le rire montre les belles dents quand on en a ; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas ĂȘtre secs depuis trĂšs longtemps. Elle Ă©tait pĂąle ; elle avait l’air trĂšs lasse et un peu malade ; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier d’une mĂšre qui a nourri son enfant. Un large mouchoir bleu, comme ceux oĂč se mouchent les invalides, pliĂ© en fichu, masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hĂąlĂ©es et toutes piquĂ©es de taches de rousseur, l’index durci et dĂ©chiquetĂ© par l’aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de gros souliers. C’était Fantine. C’était Fantine. Difficile Ă  reconnaĂźtre. Pourtant, Ă  l’examiner attentivement, elle avait toujours sa beautĂ©. Un pli triste, qui ressemblait Ă  un commencement d’ironie, ridait sa joue droite. Quant Ă  sa toilette, cette aĂ©rienne toilette de mousseline et de rubans qui semblait faite avec de la gaĂźtĂ©, de la folie et de la musique, pleine de grelots et parfumĂ©e de lilas, elle s’était Ă©vanouie comme ces beaux givres Ă©clatants qu’on prend pour des diamants au soleil ; ils fondent et laissent la branche toute noire. Dix mois s’étaient Ă©coulĂ©s depuis la bonne farce ». Que s’était-il passĂ© pendant ces dix mois ? on le devine. AprĂšs l’abandon, la gĂȘne. Fantine avait tout de suite perdu de vue Favourite, ZĂ©phine et Dahlia ; le lien, brisĂ© du cĂŽtĂ© des hommes, s’était dĂ©fait du cĂŽtĂ© des femmes ; on les eĂ»t bien Ă©tonnĂ©es, quinze jours aprĂšs, si on leur eĂ»t dit qu’elles Ă©taient amies ; cela n’avait plus de raison d’ĂȘtre. Fantine Ă©tait restĂ©e seule. Le pĂšre de son enfant parti, – hĂ©las ! ces ruptures-lĂ  sont irrĂ©vocables, – elle se trouva absolument isolĂ©e, avec l’habitude du travail de moins et le goĂ»t du plaisir de plus. EntraĂźnĂ©e par sa liaison avec TholomyĂšs Ă  dĂ©daigner le petit mĂ©tier qu’elle savait, elle avait nĂ©gligĂ© ses dĂ©bouchĂ©s ; ils s’étaient fermĂ©s. Nulle ressource. Fantine savait Ă  peine lire et ne savait pas Ă©crire ; on lui avait seulement appris dans son enfance Ă  signer son nom ; elle avait fait Ă©crire par un Ă©crivain public une lettre Ă  TholomyĂšs, puis une seconde, puis une troisiĂšme. TholomyĂšs n’avait rĂ©pondu Ă  aucune. Un jour, Fantine entendit des commĂšres dire en regardant sa fille – Est-ce qu’on prend ces enfants-lĂ  au sĂ©rieux ? on hausse les Ă©paules de ces enfants-lĂ  ! Alors elle songea Ă  TholomyĂšs qui haussait les Ă©paules de son enfant et qui ne prenait pas cet ĂȘtre innocent au sĂ©rieux ; et son cƓur devint sombre Ă  l’endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant ? Elle ne savait plus Ă  qui s’adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond de sa nature, on s’en souvient, Ă©tait pudeur et vertu. Elle sentit vaguement qu’elle Ă©tait Ă  la veille de tomber dans la dĂ©tresse, et de glisser dans le pire. Il fallait du courage ; elle en eut, et se roidit. L’idĂ©e lui vint de retourner dans sa ville natale, Ă  Montreuil-sur-mer. LĂ  quelqu’un peut-ĂȘtre la connaĂźtrait et lui donnerait du travail. Oui ; mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusĂ©ment la nĂ©cessitĂ© possible d’une sĂ©paration plus douloureuse encore que la premiĂšre. Son cƓur se serra, mais elle prit sa rĂ©solution. Fantine, on le verra, avait la farouche bravoure de la vie. Elle avait dĂ©jĂ  vaillamment renoncĂ© Ă  la parure, s’était vĂȘtue de toile, et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes ses dentelles sur sa fille, seule vanitĂ© qui lui restĂąt, et sainte celle-lĂ . Elle vendit tout ce qu’elle avait, ce qui lui produisit deux cents francs ; ses petites dettes payĂ©es, elle n’eut plus que quatrevingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinĂ©e de printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos. Quelqu’un qui les eĂ»t vues passer toutes les deux eĂ»t pitiĂ©. Cette femme n’avait au monde que cet enfant, et cet enfant n’avait au monde que cette femme. Fantine avait nourri sa fille ; cela lui avait fatiguĂ© la poitrine, et elle toussait un peu. Nous n’aurons plus occasion de parler de M. FĂ©lix TholomyĂšs. Bornons-nous Ă  dire que, vingt ans plus tard, sous le roi Louis-Philippe, c’était un gros avouĂ© de province, influent et riche, Ă©lecteur sage et jurĂ© trĂšs sĂ©vĂšre ; toujours homme de plaisir[138]. Vers le milieu du jour, aprĂšs avoir, pour se reposer, cheminĂ© de temps en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu’on appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se trouvait Ă  Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger. Comme elle passait devant l’auberge ThĂ©nardier, les deux petites filles, enchantĂ©es sur leur escarpolette monstre, avaient Ă©tĂ© pour elle une sorte d’éblouissement, et elle s’était arrĂȘtĂ©e devant cette vision de joie. Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette mĂšre. Elle les considĂ©rait, toute Ă©mue. La prĂ©sence des anges est une annonce de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystĂ©rieux ICI de la providence. Ces deux petites Ă©taient si Ă©videmment heureuses ! Elle les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu’au moment oĂč la mĂšre reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put s’empĂȘcher de lui dire ce mot qu’on vient de lire – Vous avez lĂ  deux jolis enfants, madame. Les crĂ©atures les plus fĂ©roces sont dĂ©sarmĂ©es par la caresse Ă  leurs petits. La mĂšre leva la tĂȘte et remercia, et fit asseoir la passante sur le banc de la porte, elle-mĂȘme Ă©tant sur le seuil. Les deux femmes causĂšrent. – Je m’appelle madame ThĂ©nardier, dit la mĂšre des deux petites. Nous tenons cette auberge. Puis, toujours Ă  sa romance, elle reprit entre ses dents Il le faut, je suis chevalier, Et je pars pour la Palestine. Cette madame ThĂ©nardier[139] Ă©tait une femme rousse, charnue, anguleuse ; le type femme-Ă -soldat dans toute sa disgrĂące. Et, chose bizarre, avec un air penchĂ© qu’elle devait Ă  des lectures romanesques. C’était une minaudiĂšre hommasse. De vieux romans qui se sont Ă©raillĂ©s sur des imaginations de gargotiĂšres ont de ces effets-lĂ . Elle Ă©tait jeune encore ; elle avait Ă  peine trente ans. Si cette femme, qui Ă©tait accroupie, se fĂ»t tenue droite, peut-ĂȘtre sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dĂšs l’abord effarouchĂ© la voyageuse, troublĂ© sa confiance, et fait Ă©vanouir ce que nous avons Ă  raconter. Une personne qui est assise au lieu d’ĂȘtre debout, les destinĂ©es tiennent Ă  cela. La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiĂ©e Qu’elle Ă©tait ouvriĂšre ; que son mari Ă©tait mort ; que le travail lui manquait Ă  Paris, et qu’elle allait en chercher ailleurs ; dans son pays ; qu’elle avait quittĂ© Paris, le matin mĂȘme, Ă  pied ; que, comme elle portait son enfant, se sentant fatiguĂ©e, et ayant rencontrĂ© la voiture de Villemomble, elle y Ă©tait montĂ©e ; que de Villemomble elle Ă©tait venue Ă  Montfermeil Ă  pied, que la petite avait un peu marchĂ©, mais pas beaucoup, c’est si jeune, et qu’il avait fallu la prendre, et que le bijou s’était endormi. Et sur ce mot elle donna Ă  sa fille un baiser passionnĂ© qui la rĂ©veilla. L’enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mĂšre, et regarda, quoi ? rien, tout, avec cet air sĂ©rieux et quelquefois sĂ©vĂšre des petits enfants, qui est un mystĂšre de leur lumineuse innocence devant nos crĂ©puscules de vertus. On dirait qu’ils se sentent anges et qu’ils nous savent hommes. Puis l’enfant se mit Ă  rire, et, quoique la mĂšre la retint, glissa Ă  terre avec l’indomptable Ă©nergie d’un petit ĂȘtre qui veut courir. Tout Ă  coup elle aperçut les deux autres sur leur balançoire, s’arrĂȘta court, et tira la langue, signe d’admiration. La mĂšre ThĂ©nardier dĂ©tacha ses filles, les fit descendre de l’escarpolette, et dit – Amusez-vous toutes les trois. Ces Ăąges-lĂ  s’apprivoisent vite, et au bout d’une minute les petites ThĂ©nardier jouaient avec la nouvelle venue Ă  faire des trous dans la terre, plaisir immense. Cette nouvelle venue Ă©tait trĂšs gaie ; la bontĂ© de la mĂšre est Ă©crite dans la gaĂźtĂ© du marmot ; elle avait pris un brin de bois qui lui servait de pelle, et elle creusait Ă©nergiquement une fosse bonne pour une mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l’enfant. Les deux femmes continuaient de causer. – Comment s’appelle votre mioche ? – Cosette. Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais d’Euphrasie la mĂšre avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct des mĂšres et du peuple qui change Josefa en Pepita[140] et Françoise en Sillette. C’est lĂ  un genre de dĂ©rivĂ©s qui dĂ©range et dĂ©concerte toute la science des Ă©tymologistes. Nous avons connu une grand’mĂšre qui avait rĂ©ussi Ă  faire de ThĂ©odore, Gnon. – Quel Ăąge a-t-elle ? – Elle va sur trois ans. – C’est comme mon aĂźnĂ©e. Cependant les trois petites filles Ă©taient groupĂ©es dans une posture d’anxiĂ©tĂ© profonde et de bĂ©atitude ; un Ă©vĂ©nement avait lieu ; un gros ver venait de sortir de terre ; et elles avaient peur, et elles Ă©taient en extase. Leurs fronts radieux se touchaient ; on eĂ»t dit trois tĂȘtes dans une aurĂ©ole. – Les enfants, s’écria la mĂšre ThĂ©nardier, comme ça se connaĂźt tout de suite ! les voilĂ  qu’on jurerait trois sƓurs ! Ce mot fut l’étincelle qu’attendait probablement l’autre mĂšre. Elle saisit la main de la ThĂ©nardier, la regarda fixement, et lui dit – Voulez-vous me garder mon enfant ? La ThĂ©nardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le consentement ni le refus. La mĂšre de Cosette poursuivit – Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L’ouvrage ne le permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas Ă  se placer. Ils sont si ridicules dans ce pays-lĂ . C’est le bon Dieu qui m’a fait passer devant votre auberge. Quand j’ai vu vos petites si jolies et si propres et si contentes, cela m’a bouleversĂ©e. J’ai dit voilĂ  une bonne mĂšre. C’est ça ; ça fera trois sƓurs. Et puis, je ne serai pas longtemps Ă  revenir. Voulez-vous me garder mon enfant ? – Il faudrait voir, dit la ThĂ©nardier. – Je donnerais six francs par mois. Ici une voix d’homme cria du fond de la gargote – Pas Ă  moins de sept francs. Et six mois payĂ©s d’avance. – Six fois sept quarante-deux, dit la ThĂ©nardier. – Je les donnerai, dit la mĂšre. – Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix d’homme. – Total cinquante-sept francs, dit la madame ThĂ©nardier. Et Ă  travers ces chiffres, elle chantonnait vaguement Il le faut, disait un guerrier. – Je les donnerai, dit la mĂšre, j’ai quatrevingts francs. Il me restera de quoi aller au pays. En allant Ă  pied. Je gagnerai de l’argent lĂ -bas, et dĂšs que j’en aurai un peu, je reviendrai chercher l’amour. La voix d’homme reprit – La petite a un trousseau ? – C’est mon mari, dit la ThĂ©nardier. – Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trĂ©sor. J’ai bien vu que c’était votre mari. Et un beau trousseau encore ! un trousseau insensĂ©. Tout par douzaines ; et des robes de soie comme une dame. Il est lĂ  dans mon sac de nuit. – Il faudra le donner, repartit la voix d’homme. – Je crois bien que je le donnerai ! dit la mĂšre. Ce serait cela qui serait drĂŽle si je laissais ma fille toute nue ! La face du maĂźtre apparut. – C’est bon, dit-il. Le marchĂ© fut conclu. La mĂšre passa la nuit Ă  l’auberge, donna son argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dĂ©gonflĂ© du trousseau et lĂ©ger dĂ©sormais, et partit le lendemain matin, comptant revenir bientĂŽt. On arrange tranquillement ces dĂ©parts-lĂ , mais ce sont des dĂ©sespoirs. Une voisine des ThĂ©nardier rencontra cette mĂšre comme elle s’en allait, et s’en revint en disant – Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c’est un dĂ©chirement. Quand la mĂšre de Cosette fut partie, l’homme dit Ă  la femme – Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui Ă©choit demain. Il me manquait cinquante francs. Sais-tu que j’aurais eu l’huissier et un protĂȘt ? Tu as fait lĂ  une bonne souriciĂšre avec tes petites. – Sans m’en douter, dit la femme. Chapitre II – PremiĂšre esquisse de deux figures louches La souris prise Ă©tait bien chĂ©tive ; mais le chat se rĂ©jouit mĂȘme d’une souris maigre. Qu’était-ce que les ThĂ©nardier ? Disons-en un mot dĂšs Ă  prĂ©sent. Nous complĂ©terons le croquis plus tard. Ces ĂȘtres appartenaient Ă  cette classe bĂątarde composĂ©e de gens grossiers parvenus et de gens intelligents dĂ©chus, qui est entre la classe dite moyenne et la classe dite infĂ©rieure, et qui combine quelques-uns des dĂ©fauts de la seconde avec presque tous les vices de la premiĂšre, sans avoir le gĂ©nĂ©reux Ă©lan de l’ouvrier ni l’ordre honnĂȘte du bourgeois. C’étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme le fond d’une brute et dans l’homme l’étoffe d’un gueux. Tous deux Ă©taient au plus haut degrĂ© susceptibles de l’espĂšce de hideux progrĂšs qui se fait dans le sens du mal. Il existe des Ăąmes Ă©crevisses reculant continuellement vers les tĂ©nĂšbres, rĂ©trogradant dans la vie plutĂŽt qu’elles n’y avancent, employant l’expĂ©rience Ă  augmenter leur difformitĂ©, empirant sans cesse, et s’empreignant de plus en plus d’une noirceur croissante. Cet homme et cette femme Ă©taient de ces Ăąmes-lĂ . Le ThĂ©nardier particuliĂšrement Ă©tait gĂȘnant pour le physionomiste. On n’a qu’à regarder certains hommes pour s’en dĂ©fier, on les sent tĂ©nĂ©breux Ă  leurs deux extrĂ©mitĂ©s. Ils sont inquiets derriĂšre eux et menaçants devant eux. Il y a en eux de l’inconnu. On ne peut pas plus rĂ©pondre de ce qu’ils ont fait que de ce qu’ils feront. L’ombre qu’ils ont dans le regard les dĂ©nonce. Rien qu’en les entendant dire un mot ou qu’en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans leur passĂ© et de sombres mystĂšres dans leur avenir. Ce ThĂ©nardier, s’il fallait l’en croire, avait Ă©tĂ© soldat ; sergent, disait-il ; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s’était mĂȘme comportĂ© assez bravement, Ă  ce qu’il paraĂźt. Nous verrons plus tard ce qu’il en Ă©tait. L’enseigne de son cabaret Ă©tait une allusion Ă  l’un de ses faits d’armes. Il l’avait peinte lui-mĂȘme, car il savait faire un peu de tout ; mal. C’était l’époque oĂč l’antique roman classique, qui, aprĂšs avoir Ă©tĂ© ClĂ©lie, n’était plus que LodoĂŻska, toujours noble, mais de plus en plus vulgaire, tombĂ© de mademoiselle de ScudĂ©ri Ă  madame BarthĂ©lemy-Hadot, et de madame de Lafayette Ă  madame Bournon-Malarme, incendiait l’ñme aimante des portiĂšres de Paris et ravageait mĂȘme un peu la banlieue[141]. Madame ThĂ©nardier Ă©tait juste assez intelligente pour lire ces espĂšces de livres. Elle s’en nourrissait. Elle y noyait ce qu’elle avait de cervelle ; cela lui avait donnĂ©, tant qu’elle avait Ă©tĂ© trĂšs jeune, et mĂȘme un peu plus tard, une sorte d’attitude pensive prĂšs de son mari, coquin d’une certaine profondeur, ruffian lettrĂ© Ă  la grammaire prĂšs, grossier et fin en mĂȘme temps, mais, en fait de sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour tout ce qui touche le sexe », comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mĂ©lange. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencĂšrent Ă  grisonner, quand la MĂ©gĂšre se dĂ©gagea de la PamĂ©la, la ThĂ©nardier ne fut plus qu’une grosse mĂ©chante femme ayant savourĂ© des romans bĂȘtes. Or on ne lit pas impunĂ©ment des niaiseries. Il en rĂ©sulta que sa fille aĂźnĂ©e se nomma Éponine. Quant Ă  la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare ; elle dut Ă  je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil, de ne s’appeler qu’Azelma[142]. Au reste, pour le dire en passant, tout n’est pas ridicule et superficiel dans cette curieuse Ă©poque Ă  laquelle nous faisons ici allusion, et qu’on pourrait appeler l’anarchie des noms de baptĂȘme. À cĂŽtĂ© de l’élĂ©ment romanesque, que nous venons d’indiquer, il y a le symptĂŽme social. Il n’est pas rare aujourd’hui que le garçon bouvier se nomme Arthur, Alfred ou Alphonse[143], et que le vicomte – s’il y a encore des vicomtes – se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce dĂ©placement qui met le nom Ă©lĂ©gant » sur le plĂ©bĂ©ien et le nom campagnard sur l’aristocrate n’est autre chose qu’un remous d’égalitĂ©. L’irrĂ©sistible pĂ©nĂ©tration du souffle nouveau est lĂ  comme en tout. Sous cette discordance apparente, il y a une chose grande et profonde la rĂ©volution française. Chapitre III – L’Alouette Il ne suffit pas d’ĂȘtre mĂ©chant pour prospĂ©rer. La gargote allait mal. GrĂące aux cinquante-sept francs de la voyageuse, ThĂ©nardier avait pu Ă©viter un protĂȘt et faire honneur Ă  sa signature. Le mois suivant ils eurent encore besoin d’argent ; la femme porta Ă  Paris et engagea au Mont-de-PiĂ©tĂ© le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. DĂšs que cette somme fut dĂ©pensĂ©e, les ThĂ©nardier s’accoutumĂšrent Ă  ne plus voir dans la petite fille qu’un enfant qu’ils avaient chez eux par charitĂ©, et la traitĂšrent en consĂ©quence. Comme elle n’avait plus de trousseau, on l’habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites ThĂ©nardier, c’est-Ă -dire de haillons. On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien Ă©taient du reste ses commensaux habituels ; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une Ă©cuelle de bois pareille Ă  la leur. La mĂšre qui s’était fixĂ©e, comme on le verra plus tard, Ă  Montreuil-sur-mer, Ă©crivait, ou, pour mieux dire, faisait Ă©crire tous les mois afin d’avoir des nouvelles de son enfant. Les ThĂ©nardier rĂ©pondaient invariablement Cosette est Ă  merveille. Les six premiers mois rĂ©volus, la mĂšre envoya sept francs pour le septiĂšme mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L’annĂ©e n’était pas finie que le ThĂ©nardier dit – Une belle grĂące qu’elle nous fait lĂ  ! que veut-elle que nous fassions avec ses sept francs ? Et il Ă©crivit pour exiger douze francs. La mĂšre, Ă  laquelle ils persuadaient que son enfant Ă©tait heureuse et venait bien », se soumit et envoya les douze francs. Certaines natures ne peuvent aimer d’un cĂŽtĂ© sans haĂŻr de l’autre. La mĂšre ThĂ©nardier aimait passionnĂ©ment ses deux filles Ă  elle, ce qui fit qu’elle dĂ©testa l’étrangĂšre. Il est triste de songer que l’amour d’une mĂšre peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tĂźnt chez elle, il lui semblait que cela Ă©tait pris aux siens, et que cette petite diminuait l’air que ses filles respiraient. Cette femme, comme beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme de coups et d’injures Ă  dĂ©penser chaque jour. Si elle n’avait pas eu Cosette, il est certain que ses filles, tout idolĂątrĂ©es qu’elles Ă©taient, auraient tout reçu ; mais l’étrangĂšre leur rendit le service de dĂ©tourner les coups sur elle. Ses filles n’eurent que les caresses. Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fĂźt pleuvoir sur sa tĂȘte une grĂȘle de chĂątiments violents et immĂ©ritĂ©s. Doux ĂȘtre faible qui ne devait rien comprendre Ă  ce monde ni Ă  Dieu, sans cesse punie, grondĂ©e, rudoyĂ©e, battue et voyant Ă  cĂŽtĂ© d’elle deux petites crĂ©atures comme elle, qui vivaient dans un rayon d’aurore ! La ThĂ©nardier Ă©tant mĂ©chante pour Cosette, Éponine et Azelma furent mĂ©chantes. Les enfants, Ă  cet Ăąge, ne sont que des exemplaires de la mĂšre. Le format est plus petit, voilĂ  tout. Une annĂ©e s’écoula, puis une autre. On disait dans le village – Ces ThĂ©nardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils Ă©lĂšvent un pauvre enfant qu’on leur a abandonnĂ© chez eux ! On croyait Cosette oubliĂ©e par sa mĂšre. Cependant le ThĂ©nardier, ayant appris par on ne sait quelles voies obscures que l’enfant Ă©tait probablement bĂątard et que la mĂšre ne pouvait l’avouer, exigea quinze francs par mois, disant que la crĂ©ature » grandissait et mangeait », et menaçant de la renvoyer. Quelle ne m’embĂȘte pas ! s’écriait-il, je lui bombarde son mioche tout au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l’augmentation. » La mĂšre paya les quinze francs. D’annĂ©e en annĂ©e, l’enfant grandit, et sa misĂšre aussi. Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux autres enfants ; dĂšs qu’elle se mit Ă  se dĂ©velopper un peu, c’est-Ă -dire avant mĂȘme qu’elle eĂ»t cinq ans, elle devint la servante de la maison. Cinq ans, dira-t-on, c’est invraisemblable. HĂ©las, c’est vrai. La souffrance sociale commence Ă  tout Ăąge. N’avons-nous pas vu, rĂ©cemment, le procĂšs d’un nommĂ© Dumolard, orphelin devenu bandit, qui, dĂšs l’ñge de cinq ans, disent les documents officiels, Ă©tant seul au monde travaillait pour vivre, et volait. » On fit faire Ă  Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour, la rue, laver la vaisselle, porter mĂȘme des fardeaux. Les ThĂ©nardier se crurent d’autant plus autorisĂ©s Ă  agir ainsi que la mĂšre qui Ă©tait toujours Ă  Montreuil-sur-mer commença Ă  mal payer. Quelques mois restĂšrent en souffrance. Si cette mĂšre fĂ»t revenue Ă  Montfermeil au bout de ces trois annĂ©es, elle n’eĂ»t point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraĂźche Ă  son arrivĂ©e dans cette maison, Ă©tait maintenant maigre et blĂȘme. Elle avait je ne sais quelle allure inquiĂšte. Sournoise ! disaient les ThĂ©nardier. L’injustice l’avait faite hargneuse et la misĂšre l’avait rendue laide. Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce que, grands comme ils Ă©taient, il semblait qu’on y vĂźt une plus grande quantitĂ© de tristesse. C’était une chose navrante de voir, l’hiver, ce pauvre enfant, qui n’avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile trouĂ©es, balayer la rue avant le jour avec un Ă©norme balai dans ses petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. Dans le pays on l’appelait l’Alouette[144]. Le peuple, qui aime les figures, s’était plu Ă  nommer de ce nom ce petit ĂȘtre pas plus gros qu’un oiseau, tremblant, effarouchĂ© et frissonnant, Ă©veillĂ© le premier chaque matin dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les champs avant l’aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. Livre cinquiĂšme – La descente Chapitre I – Histoire d’un progrĂšs dans les verroteries noires Cette mĂšre cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait avoir abandonnĂ© son enfant, que devenait-elle ? oĂč Ă©tait-elle ? que faisait-elle ? AprĂšs avoir laissĂ© sa petite Cosette aux ThĂ©nardier, elle avait continuĂ© son chemin et Ă©tait arrivĂ©e Ă  Montreuil-sur-mer[145]. C’était, on se le rappelle, en 1818. Fantine avait quittĂ© sa province depuis une dizaine d’annĂ©es. Montreuil-sur-mer avait changĂ© d’aspect. Tandis que Fantine descendait lentement de misĂšre en misĂšre, sa ville natale avait prospĂ©rĂ©. Depuis deux ans environ, il s’y Ă©tait accompli un de ces faits industriels qui sont les grands Ă©vĂ©nements des petits pays. Ce dĂ©tail importe, et nous croyons utile de le dĂ©velopper ; nous dirions presque, de le souligner. De temps immĂ©morial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spĂ©ciale l’imitation des jais anglais et des verroteries noires[146] d’Allemagne. Cette industrie avait toujours vĂ©gĂ©tĂ©, Ă  cause de la chertĂ© des matiĂšres premiĂšres qui rĂ©agissait sur la main-d’Ɠuvre. Au moment oĂč Fantine revint Ă  Montreuil-sur-mer, une transformation inouĂŻe s’était opĂ©rĂ©e dans cette production des articles noirs ». Vers la fin de 1815, un homme, un inconnu, Ă©tait venu s’établir dans la ville et avait eu l’idĂ©e de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque Ă  la rĂ©sine et, pour les bracelets en particulier, les coulants en tĂŽle simplement rapprochĂ©e aux coulants en tĂŽle soudĂ©e. Ce tout petit changement avait Ă©tĂ© une rĂ©volution. Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement rĂ©duit le prix de la matiĂšre premiĂšre, ce qui avait permis, premiĂšrement, d’élever le prix de la main-d’Ɠuvre, bienfait pour le pays ; deuxiĂšmement, d’amĂ©liorer la fabrication, avantage pour le consommateur ; troisiĂšmement, de vendre Ă  meilleur marchĂ© tout en triplant le bĂ©nĂ©fice, profit pour le manufacturier. Ainsi pour une idĂ©e trois rĂ©sultats. En moins de trois ans, l’auteur de ce procĂ©dĂ© Ă©tait devenu riche, ce qui est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il Ă©tait Ă©tranger au dĂ©partement. De son origine, on ne savait rien ; de ses commencements, peu de chose. On contait qu’il Ă©tait venu dans la ville avec fort peu d’argent, quelques centaines de francs tout au plus. C’est de ce mince capital, mis au service d’une idĂ©e ingĂ©nieuse, fĂ©condĂ© par l’ordre et par la pensĂ©e, qu’il avait tirĂ© sa fortune et la fortune de tout ce pays. À son arrivĂ©e Ă  Montreuil-sur-mer, il n’avait que les vĂȘtements, la tournure et le langage d’un ouvrier. Il paraĂźt que, le jour mĂȘme oĂč il faisait obscurĂ©ment son entrĂ©e dans la petite ville de Montreuil-sur-mer, Ă  la tombĂ©e d’un soir de dĂ©cembre, le sac au dos et le bĂąton d’épine Ă  la main, un gros incendie venait d’éclater Ă  la maison commune. Cet homme s’était jetĂ© dans le feu, et avait sauvĂ©, au pĂ©ril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient ĂȘtre ceux du capitaine de gendarmerie ; ce qui fait qu’on n’avait pas songĂ© Ă  lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il s’appelait le pĂšre Madeleine. Chapitre II – M. Madeleine C’était un homme d’environ cinquante ans, qui avait l’air prĂ©occupĂ© et qui Ă©tait bon. VoilĂ  tout ce qu’on en pouvait dire. GrĂące aux progrĂšs rapides de cette industrie qu’il avait si admirablement remaniĂ©e, Montreuil-sur-mer Ă©tait devenu un centre d’affaires considĂ©rable. L’Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir, y commandait chaque annĂ©e des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour ce commerce, faisait presque concurrence Ă  Londres et Ă  Berlin. Les bĂ©nĂ©fices du pĂšre Madeleine Ă©taient tels que, dĂšs la deuxiĂšme annĂ©e, il avait pu bĂątir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes ateliers, l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Quiconque avait faim pouvait s’y prĂ©senter, et Ă©tait sĂ»r de trouver lĂ  de l’emploi et du pain. Le pĂšre Madeleine demandait aux hommes de la bonne volontĂ©, aux femmes des mƓurs pures, Ă  tous de la probitĂ©. Il avait divisĂ© les ateliers afin de sĂ©parer les sexes et que les filles et les femmes pussent rester sages. Sur ce point, il Ă©tait inflexible. C’était le seul oĂč il fĂ»t en quelque sorte intolĂ©rant. Il Ă©tait d’autant plus fondĂ© Ă  cette sĂ©vĂ©ritĂ© que, Montreuil-sur-mer Ă©tant une ville de garnison, les occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait Ă©tĂ© un bienfait, et sa prĂ©sence Ă©tait une providence. Avant l’arrivĂ©e du pĂšre Madeleine, tout languissait dans le pays ; maintenant tout y vivait de la vie saine du travail. Une forte circulation Ă©chauffait tout et pĂ©nĂ©trait partout. Le chĂŽmage et la misĂšre Ă©taient inconnus. Il n’y avait pas de poche si obscure oĂč il n’y eĂ»t un peu d’argent, pas de logis si pauvre oĂč il n’y eĂ»t un peu de joie. Le pĂšre Madeleine employait tout le monde. Il n’exigeait qu’une chose soyez honnĂȘte homme ! soyez honnĂȘte fille ! Comme nous l’avons dit, au milieu de cette activitĂ© dont il Ă©tait la cause et le pivot, le pĂšre Madeleine faisait sa fortune, mais, chose assez singuliĂšre dans un simple homme de commerce, il ne paraissait point que ce fĂ»t lĂ  son principal souci. Il semblait qu’il songeĂąt beaucoup aux autres et peu Ă  lui. En 1820, on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placĂ©e Ă  son nom chez Laffitte ; mais avant de se rĂ©server ces six cent trente mille francs, il avait dĂ©pensĂ© plus d’un million pour la ville et pour les pauvres. L’hĂŽpital Ă©tait mal dotĂ© ; il y avait fondĂ© dix lits. Montreuil-sur-mer est divisĂ© en ville haute et ville basse. La ville basse, qu’il habitait, n’avait qu’une Ă©cole, mĂ©chante masure qui tombait en ruine ; il en avait construit deux, une pour les filles, l’autre pour les garçons. Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnitĂ© double de leur maigre traitement officiel, et un jour, Ă  quelqu’un qui s’en Ă©tonnait, il dit Les deux premiers fonctionnaires de l’état, c’est la nourrice et le maĂźtre d’école. » Il avait créé Ă  ses frais une salle d’asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture Ă©tant un centre, un nouveau quartier oĂč il y avait bon nombre de familles indigentes avait rapidement surgi autour de lui ; il y avait Ă©tabli une pharmacie gratuite. Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes Ăąmes dirent C’est un gaillard qui veut s’enrichir. Quand on le vit enrichir le pays avant de s’enrichir lui-mĂȘme, les mĂȘmes bonnes Ăąmes dirent C’est un ambitieux. Cela semblait d’autant plus probable que cet homme Ă©tait religieux, et mĂȘme pratiquait dans une certaine mesure, chose fort bien vue Ă  cette Ă©poque. Il allait rĂ©guliĂšrement entendre une basse messe tous les dimanches. Le dĂ©putĂ© local, qui flairait partout des concurrences, ne tarda pas Ă  s’inquiĂ©ter de cette religion. Ce dĂ©putĂ©, qui avait Ă©tĂ© membre du corps lĂ©gislatif de l’empire, partageait les idĂ©es religieuses d’un pĂšre de l’oratoire connu sous le nom de FouchĂ©, duc d’Otrante, dont il avait Ă©tĂ© la crĂ©ature et l’ami. À huis clos il riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier Madeleine aller Ă  la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat possible, et rĂ©solut de le dĂ©passer ; il prit un confesseur jĂ©suite et alla Ă  la grand’messe et Ă  vĂȘpres. L’ambition en ce temps-lĂ  Ă©tait, dans l’acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres profitĂšrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l’honorable dĂ©putĂ© fonda aussi deux lits Ă  l’hĂŽpital ; ce qui fit douze. Cependant en 1819 le bruit se rĂ©pandit un matin dans la ville que, sur la prĂ©sentation de M. le prĂ©fet, et en considĂ©ration des services rendus au pays, le pĂšre Madeleine allait ĂȘtre nommĂ© par le roi maire de Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient dĂ©clarĂ© ce nouveau venu un ambitieux », saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes souhaitent de s’écrier LĂ  ! qu’est-ce que nous avions dit ? » Tout Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit Ă©tait fondĂ©. Quelques jours aprĂšs, la nomination parut dans le Moniteur. Le lendemain, le pĂšre Madeleine refusa. Dans cette mĂȘme annĂ©e 1819, les produits du nouveau procĂ©dĂ© inventĂ© par Madeleine figurĂšrent Ă  l’exposition de l’industrie[147] ; sur le rapport du jury, le roi nomma l’inventeur chevalier de la LĂ©gion d’honneur. Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien ! c’est la croix qu’il voulait ! Le pĂšre Madeleine refusa la croix. DĂ©cidĂ©ment cet homme Ă©tait une Ă©nigme. Les bonnes Ăąmes se tirĂšrent d’affaire en disant AprĂšs tout, c’est une espĂšce d’aventurier. On l’a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout ; il Ă©tait si utile qu’il avait bien fallu qu’on finĂźt par l’honorer, et il Ă©tait si doux qu’il avait bien fallu qu’on finĂźt par l’aimer ; ses ouvriers en particulier l’adoraient, et il portait cette adoration avec une sorte de gravitĂ© mĂ©lancolique. Quand il fut constatĂ© riche, les personnes de la sociĂ©tĂ© » le saluĂšrent, et on l’appela dans la ville monsieur Madeleine ; ses ouvriers et les enfants continuĂšrent de l’appeler le pĂšre Madeleine, et c’était la chose qui le faisait le mieux sourire. À mesure qu’il montait, les invitations pleuvaient sur lui. La sociĂ©tĂ© » le rĂ©clamait. Les petits salons guindĂ©s de Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps fermĂ©s Ă  l’artisan, s’ouvrirent Ă  deux battants au millionnaire. On lui fit mille avances. Il refusa. Cette fois encore les bonnes Ăąmes ne furent point empĂȘchĂ©es. – C’est un homme ignorant et de basse Ă©ducation. On ne sait d’oĂč cela sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n’est pas du tout prouvĂ© qu’il sache lire. Quand on l’avait vu gagner de l’argent, on avait dit c’est un marchand. Quand on l’avait vu semer son argent, on avait dit c’est un ambitieux. Quand on l’avait vu repousser les honneurs, on avait dit c’est un aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit c’est une brute. En 1820, cinq ans aprĂšs son arrivĂ©e Ă  Montreuil-sur-mer, les services qu’il avait rendus au pays Ă©taient si Ă©clatants, le vƓu de la contrĂ©e fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. Il refusa encore, mais le prĂ©fet rĂ©sista Ă  son refus, tous les notables vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l’insistance fut si vive qu’il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout le dĂ©terminer, ce fut l’apostrophe presque irritĂ©e d’une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur Un bon maire, c’est utile. Est-ce qu’on recule devant du bien qu’on peut faire ? Ce fut lĂ  la troisiĂšme phase de son ascension. Le pĂšre Madeleine Ă©tait devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire. Chapitre III – Sommes dĂ©posĂ©es chez Laffitte Du reste, il Ă©tait demeurĂ© aussi simple que le premier jour. Il avait les cheveux gris, l’Ɠil sĂ©rieux, le teint hĂąlĂ© d’un ouvrier, le visage pensif d’un philosophe. Il portait habituellement un chapeau Ă  bords larges et une longue redingote de gros drap, boutonnĂ©e jusqu’au menton. Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de lĂ  il vivait solitaire. Il parlait Ă  peu de monde. Il se dĂ©robait aux politesses, saluait de cĂŽtĂ©, s’esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer, donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui Quel bon ours ! Son plaisir Ă©tait de se promener dans les champs. Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui oĂč il lisait. Il avait une petite bibliothĂšque bien faite. Il aimait les livres ; les livres sont des amis froids et sĂ»rs. À mesure que le loisir lui venait avec la fortune, il semblait qu’il en profitĂąt pour cultiver son esprit. Depuis qu’il Ă©tait Ă  Montreuil-sur-mer, on remarquait que d’annĂ©e en annĂ©e son langage devenait plus poli, plus choisi et plus doux. Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s’en servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu’il ne fĂ»t plus jeune, on contait qu’il Ă©tait d’une force prodigieuse. Il offrait un coup de main Ă  qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait Ă  une roue embourbĂ©e, arrĂȘtait par les cornes un taureau Ă©chappĂ©. Il avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il passait dans un village, les marmots dĂ©guenillĂ©s couraient joyeusement aprĂšs lui et l’entouraient comme une nuĂ©e de moucherons. On croyait deviner qu’il avait dĂ» vivre jadis de la vie des champs, car il avait toutes sortes de secrets utiles qu’il enseignait aux paysans. Il leur apprenait Ă  dĂ©truire la teigne des blĂ©s en aspergeant le grenier et en inondant les fentes du plancher d’une dissolution de sel commun, et Ă  chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux toits, dans les hĂ©berges et dans les maisons, de l’orviot en fleur. Il avait des recettes[148] » pour extirper d’un champ la luzette, la nielle, la vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui mangent le blĂ©. Il dĂ©fendait une lapiniĂšre contre les rats rien qu’avec l’odeur d’un petit cochon de Barbarie qu’il y mettait. Un jour il voyait des gens du pays trĂšs occupĂ©s Ă  arracher des orties. Il regarda ce tas de plantes dĂ©racinĂ©es et dĂ©jĂ  dessĂ©chĂ©es, et dit – C’est mort. Cela serait pourtant bon si l’on savait s’en servir. Quand l’ortie est jeune, la feuille est un lĂ©gume excellent ; quand elle vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. La toile d’ortie vaut la toile de chanvre. HachĂ©e, l’ortie est bonne pour la volaille ; broyĂ©e, elle est bonne pour les bĂȘtes Ă  cornes. La graine de l’ortie mĂȘlĂ©e au fourrage donne du luisant au poil des animaux ; la racine mĂȘlĂ©e au sel produit une belle couleur jaune. C’est du reste un excellent foin qu’on peut faucher deux fois. Et que faut-il Ă  l’ortie ? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine tombe Ă  mesure qu’elle mĂ»rit, et est difficile Ă  rĂ©colter. VoilĂ  tout. Avec quelque peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile ; on la nĂ©glige, elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d’hommes ressemblent Ă  l’ortie ! Il ajouta aprĂšs un silence – Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. Les enfants l’aimaient encore parce qu’il savait faire de charmants petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. Quand il voyait la porte d’une Ă©glise tendue de noir, il entrait ; il recherchait un enterrement comme d’autres recherchent un baptĂȘme. Le veuvage et le malheur d’autrui l’attiraient Ă  cause de sa grande douceur ; il se mĂȘlait aux amis en deuil, aux familles vĂȘtues de noir, aux prĂȘtres gĂ©missant autour d’un cercueil. Il semblait donner volontiers pour texte Ă  ses pensĂ©es ces psalmodies funĂšbres pleines de la vision d’un autre monde. L’Ɠil au ciel, il Ă©coutait, avec une sorte d’aspiration vers tous les mystĂšres de l’infini, ces voix tristes qui chantent sur le bord de l’abĂźme obscur de la mort. Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. Il pĂ©nĂ©trait Ă  la dĂ©robĂ©e, le soir, dans les maisons ; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait Ă©tĂ© ouverte, quelquefois mĂȘme forcĂ©e, dans son absence. Le pauvre homme se rĂ©criait quelque malfaiteur est venu ! Il entrait, et la premiĂšre chose qu’il voyait, c’était une piĂšce d’or oubliĂ©e sur un meuble. Le malfaiteur » qui Ă©tait venu, c’était le pĂšre Madeleine. Il Ă©tait affable et triste. Le peuple disait VoilĂ  un homme riche qui n’a pas l’air fier. VoilĂ  un homme heureux qui n’a pas l’air content. » Quelques-uns prĂ©tendaient que c’était un personnage mystĂ©rieux, et affirmaient qu’on n’entrait jamais dans sa chambre, laquelle Ă©tait une vraie cellule d’anachorĂšte meublĂ©e de sabliers ailĂ©s et enjolivĂ©e de tibias en croix et de tĂȘtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien que quelques jeunes femmes Ă©lĂ©gantes et malignes de Montreuil-sur-mer vinrent chez lui un jour, et lui demandĂšrent – Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c’est une grotte. Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette grotte ». Elles furent bien punies de leur curiositĂ©. C’était une chambre garnie tout bonnement de meubles d’acajou assez laids comme tous les meubles de ce genre et tapissĂ©e de papier Ă  douze sous. Elles n’y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui Ă©taient sur la cheminĂ©e et qui avaient l’air d’ĂȘtre en argent, car ils Ă©taient contrĂŽlĂ©s ». Observation pleine de l’esprit des petites villes. On n’en continua pas moins de dire que personne ne pĂ©nĂ©trait dans cette chambre et que c’était une caverne d’ermite, un rĂȘvoir, un trou, un tombeau. On se chuchotait aussi qu’il avait des sommes immenses » dĂ©posĂ©es chez Laffitte, avec cette particularitĂ© qu’elles Ă©taient toujours Ă  sa disposition immĂ©diate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. Dans la rĂ©alitĂ© ces deux ou trois millions » se rĂ©duisaient, nous l’avons dit, Ă  six cent trente ou quarante mille francs. Chapitre IV – M. Madeleine en deuil Au commencement de 1821[149], les journaux annoncĂšrent la mort de M. Myriel, Ă©vĂȘque de Digne, surnommĂ© monseigneur Bienvenu », et trĂ©passĂ© en odeur de saintetĂ© Ă  l’ñge de quatrevingt-deux ans. L’évĂȘque de Digne, pour ajouter ici un dĂ©tail que les journaux omirent, Ă©tait, quand il mourut, depuis plusieurs annĂ©es aveugle, et content d’ĂȘtre aveugle, sa sƓur Ă©tant prĂšs de lui. Disons-le en passant, ĂȘtre aveugle[150] et ĂȘtre aimĂ©, c’est en effet, sur cette terre oĂč rien n’est complet, une des formes les plus Ă©trangement exquises du bonheur. Avoir continuellement Ă  ses cĂŽtĂ©s une femme, une fille, une sƓur, un ĂȘtre charmant, qui est lĂ  parce que vous avez besoin d’elle et parce qu’elle ne peut se passer de vous, se savoir indispensable Ă  qui nous est nĂ©cessaire, pouvoir incessamment mesurer son affection Ă  la quantitĂ© de prĂ©sence qu’elle nous donne, et se dire puisqu’elle me consacre tout son temps, c’est que j’ai tout son cƓur ; voir la pensĂ©e Ă  dĂ©faut de la figure, constater la fidĂ©litĂ© d’un ĂȘtre dans l’éclipse du monde, percevoir le frĂŽlement d’une robe comme un bruit d’ailes, l’entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu’on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant, manifester Ă  chaque minute sa propre attraction, se sentir d’autant plus puissant qu’on est plus infirme, devenir dans l’obscuritĂ©, et par l’obscuritĂ©, l’astre autour duquel gravite cet ange, peu de fĂ©licitĂ©s Ă©galent celle-lĂ . Le suprĂȘme bonheur de la vie, c’est la conviction qu’on est aimĂ© ; aimĂ© pour soi-mĂȘme, disons mieux, aimĂ© malgrĂ© soi-mĂȘme ; cette conviction, l’aveugle l’a. Dans cette dĂ©tresse, ĂȘtre servi, c’est ĂȘtre caressĂ©. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. Ce n’est point perdre la lumiĂšre qu’avoir l’amour. Et quel amour ! un amour entiĂšrement fait de vertu. Il n’y a point de cĂ©citĂ© oĂč il y a certitude. L’ñme Ă  tĂątons cherche l’ñme, et la trouve. Et cette Ăąme trouvĂ©e et prouvĂ©e est une femme. Une main vous soutient, c’est la sienne ; une bouche effleure votre front, c’est sa bouche ; vous entendez une respiration tout prĂšs de vous, c’est elle. Tout avoir d’elle, depuis son culte jusqu’à sa pitiĂ©, n’ĂȘtre jamais quittĂ©, avoir cette douce faiblesse qui vous secourt, s’appuyer sur ce roseau inĂ©branlable, toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras, Dieu palpable, quel ravissement ! Le cƓur, cette cĂ©leste fleur obscure, entre dans un Ă©panouissement mystĂ©rieux. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clartĂ©. L’ñme ange est lĂ , sans cesse lĂ  ; si elle s’éloigne, c’est pour revenir ; elle s’efface comme le rĂȘve et reparaĂźt comme la rĂ©alitĂ©. On sent de la chaleur qui approche, la voilĂ . On dĂ©borde de sĂ©rĂ©nitĂ©, de gaĂźtĂ© et d’extase ; on est un rayonnement dans la nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont Ă©normes dans ce vide. Les plus ineffables accents de la voix fĂ©minine employĂ©s Ă  vous bercer, et supplĂ©ant pour vous Ă  l’univers Ă©vanoui. On est caressĂ© avec de l’ñme. On ne voit rien, mais on se sent adorĂ©. C’est un paradis de tĂ©nĂšbres. C’est de ce paradis que monseigneur Bienvenu Ă©tait passĂ© Ă  l’autre. L’annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crĂȘpe Ă  son chapeau. On remarqua dans la ville ce deuil, et l’on jasa. Cela parut une lueur sur l’origine de M. Madeleine. On en conclut qu’il avait quelque alliance avec le vĂ©nĂ©rable Ă©vĂȘque. Il drape pour l’évĂȘque de Digne, dirent les salons ; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna subitement et d’emblĂ©e une certaine considĂ©ration dans le monde noble de Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l’endroit songea Ă  faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable d’un Ă©vĂȘque. M. Madeleine s’aperçut de l’avancement qu’il obtenait Ă  plus de rĂ©vĂ©rences des vieilles femmes et Ă  plus de sourires des jeunes. Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-lĂ , curieuse par droit d’anciennetĂ©, se hasarda Ă  lui demander – Monsieur le maire est sans doute cousin du feu Ă©vĂȘque de Digne ? Il dit – Non, madame. – Mais, reprit la douairiĂšre, vous en portez le deuil ? Il rĂ©pondit – C’est que dans ma jeunesse j’ai Ă©tĂ© laquais dans sa famille. Une remarque qu’on faisait encore, c’est que, chaque fois qu’il passait dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des cheminĂ©es Ă  ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son nom, et lui donnait de l’argent. Les petits savoyards se le disaient, et il en passait beaucoup. Chapitre V – Vagues Ă©clairs Ă  l’horizon Peu Ă  peu, et avec le temps, toutes les oppositions Ă©taient tombĂ©es. Il y avait eu d’abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent toujours ceux qui s’élĂšvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne fut plus que des mĂ©chancetĂ©s, puis ce ne fut que des malices, puis cela s’évanouit tout Ă  fait ; le respect devint complet, unanime, cordial, et il arriva un moment, vers 1821, oĂč ce mot monsieur le maire, fut prononcĂ© Ă  Montreuil-sur-mer presque du mĂȘme accent que ce mot monseigneur l’évĂȘque, Ă©tait prononcĂ© Ă  Digne en 1815. On venait de dix lieues Ă  la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les diffĂ©rends, il empĂȘchait les procĂšs, il rĂ©conciliait les ennemis. Chacun le prenait pour juge de son bon droit. Il semblait qu’il eĂ»t pour Ăąme le livre de la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vĂ©nĂ©ration qui, en six ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays. Un seul homme, dans la ville et dans l’arrondissement, se dĂ©roba absolument Ă  cette contagion, et, quoi que fĂźt le pĂšre Madeleine, y demeura rebelle, comme si une sorte d’instinct, incorruptible et imperturbable, l’éveillait et l’inquiĂ©tait. Il semblerait en effet qu’il existe dans certains hommes un vĂ©ritable instinct bestial, pur et intĂšgre comme tout instinct, qui crĂ©e les antipathies et les sympathies, qui sĂ©pare fatalement une nature d’une autre nature, qui n’hĂ©site pas, qui ne se trouble, ne se tait et ne se dĂ©ment jamais, clair dans son obscuritĂ©, infaillible, impĂ©rieux, rĂ©fractaire Ă  tous les conseils de l’intelligence et Ă  tous les dissolvants de la raison, et qui, de quelque façon que les destinĂ©es soient faites, avertit secrĂštement l’homme-chien de la prĂ©sence de l’homme-chat, et l’homme-renard de la prĂ©sence de l’homme-lion. Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, entourĂ© des bĂ©nĂ©dictions de tous, il arrivait qu’un homme de haute taille, vĂȘtu d’une redingote gris de fer, armĂ© d’une grosse canne et coiffĂ© d’un chapeau rabattu, se retournait brusquement derriĂšre lui, et le suivait des yeux jusqu’à ce qu’il eĂ»t disparu, croisant les bras, secouant lentement la tĂȘte, et haussant sa lĂšvre supĂ©rieure avec sa lĂšvre infĂ©rieure jusqu’à son nez, sorte de grimace significative qui pourrait se traduire par Mais qu’est-ce que c’est que cet homme-lĂ  ? – Pour sĂ»r je l’ai vu quelque part. – En tout cas, je ne suis toujours pas sa dupe. » Ce personnage, grave d’une gravitĂ© presque menaçante, Ă©tait de ceux qui, mĂȘme rapidement entrevus, prĂ©occupent l’observateur. Il se nommait Javert, et il Ă©tait de la police. Il remplissait Ă  Montreuil-sur-mer les fonctions pĂ©nibles, mais utiles, d’inspecteur. Il n’avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert devait le poste qu’il occupait Ă  la protection de M. Chabouillet, le secrĂ©taire du ministre d’État, comte AnglĂšs, alors prĂ©fet de police Ă  Paris. Quand Javert Ă©tait arrivĂ© Ă  Montreuil-sur-mer, la fortune du grand manufacturier Ă©tait dĂ©jĂ  faite, et le pĂšre Madeleine Ă©tait devenu monsieur Madeleine. Certains officiers de police ont une physionomie Ă  part et qui se complique d’un air de bassesse mĂȘlĂ© Ă  un air d’autoritĂ©. Javert avait cette physionomie, moins la bassesse. Dans notre conviction, si les Ăąmes Ă©taient visibles aux yeux, on verrait distinctement cette chose Ă©trange que chacun des individus de l’espĂšce humaine correspond Ă  quelqu’une des espĂšces de la crĂ©ation animale ; et l’on pourrait reconnaĂźtre aisĂ©ment cette vĂ©ritĂ© Ă  peine entrevue par le penseur, que, depuis l’huĂźtre jusqu’à l’aigle, depuis le porc jusqu’au tigre, tous les animaux sont dans l’homme et que chacun d’eux est dans un homme. Quelquefois mĂȘme plusieurs d’entre eux Ă  la fois. Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos vices, errantes devant nos yeux, les fantĂŽmes visibles de nos Ăąmes. Dieu nous les montre pour nous faire rĂ©flĂ©chir. Seulement, comme les animaux ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits Ă©ducables dans le sens complet du mot ; Ă  quoi bon ? Au contraire, nos Ăąmes Ă©tant des rĂ©alitĂ©s et ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donnĂ© l’intelligence, c’est-Ă -dire l’éducation possible. L’éducation sociale bien faite peut toujours tirer d’une Ăąme, quelle qu’elle soit, l’utilitĂ© qu’elle contient. Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie terrestre apparente, et sans prĂ©juger la question profonde de la personnalitĂ© antĂ©rieure et ultĂ©rieure des ĂȘtres qui ne sont pas l’homme. Le moi visible n’autorise en aucune façon le penseur Ă  nier le moi latent. Cette rĂ©serve faite, passons. Maintenant, si l’on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a une des espĂšces animales de la crĂ©ation, il nous sera facile de dire ce que c’était que l’officier de paix Javert. Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portĂ©e de louve il y a un chien, lequel est tuĂ© par la mĂšre, sans quoi en grandissant il dĂ©vorerait les autres petits[151]. Donnez une face humaine Ă  ce chien fils d’une louve, et ce sera Javert. Javert Ă©tait nĂ© dans une prison d’une tireuse de cartes dont le mari Ă©tait aux galĂšres. En grandissant, il pensa qu’il Ă©tait en dehors de la sociĂ©tĂ© et dĂ©sespĂ©ra d’y rentrer jamais. Il remarqua que la sociĂ©tĂ© maintient irrĂ©missiblement en dehors d’elle deux classes d’hommes, ceux qui l’attaquent et ceux qui la gardent ; il n’avait le choix qu’entre ces deux classes ; en mĂȘme temps il se sentait je ne sais quel fond de rigiditĂ©, de rĂ©gularitĂ© et de probitĂ©, compliquĂ© d’une inexprimable haine pour cette race de bohĂšmes dont il Ă©tait. Il entra dans la police. Il y rĂ©ussit. À quarante ans il Ă©tait inspecteur. Il avait dans sa jeunesse Ă©tĂ© employĂ© dans les chiourmes du midi. Avant d’aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous appliquions tout Ă  l’heure Ă  Javert. La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d’énormes favoris. On se sentait mal Ă  l’aise la premiĂšre fois qu’on voyait ces deux forĂȘts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui Ă©tait rare et terrible, ses lĂšvres minces s’écartaient, et laissaient voir, non seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son nez un plissement Ă©patĂ© et sauvage comme sur un mufle de bĂȘte fauve. Javert sĂ©rieux Ă©tait un dogue ; lorsqu’il riait, c’était un tigre. Du reste, peu de crĂąne, beaucoup de mĂąchoire, les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central permanent comme une Ă©toile de colĂšre, le regard obscur, la bouche pincĂ©e et redoutable, l’air du commandement fĂ©roce. Cet homme Ă©tait composĂ© de deux sentiments trĂšs simples, et relativement trĂšs bons, mais qu’il faisait presque mauvais Ă  force de les exagĂ©rer le respect de l’autoritĂ©, la haine de la rĂ©bellion ; et Ă  ses yeux le vol, le meurtre, tous les crimes, n’étaient que des formes de la rĂ©bellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout ce qui a une fonction dans l’État, depuis le premier ministre jusqu’au garde champĂȘtre. Il couvrait de mĂ©pris, d’aversion et de dĂ©goĂ»t tout ce qui avait franchi une fois le seuil lĂ©gal du mal. Il Ă©tait absolu et n’admettait pas d’exceptions. D’une part il disait – Le fonctionnaire ne peut se tromper ; le magistrat n’a jamais tort. D’autre part il disait – Ceux-ci sont irrĂ©mĂ©diablement perdus. Rien de bon n’en peut sortir. Il partageait pleinement l’opinion de ces esprits extrĂȘmes qui attribuent Ă  la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l’on veut, de constater des damnĂ©s, et qui mettent un Styx au bas de la sociĂ©tĂ©. Il Ă©tait stoĂŻque, sĂ©rieux, austĂšre ; rĂȘveur triste ; humble et hautain comme les fanatiques. Son regard Ă©tait une vrille. Cela Ă©tait froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots veiller et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu’il y a de plus tortueux au monde ; il avait la conscience de son utilitĂ©, la religion de ses fonctions, et il Ă©tait espion comme on est prĂȘtre. Malheur Ă  qui tombait sous sa main ! Il eĂ»t arrĂȘtĂ© son pĂšre s’évadant du bagne et dĂ©noncĂ© sa mĂšre en rupture de ban. Et il l’eĂ»t fait avec cette sorte de satisfaction intĂ©rieure que donne la vertu. Avec cela une vie de privations, l’isolement, l’abnĂ©gation, la chastetĂ©, jamais une distraction. C’était le devoir implacable, la police comprise comme les Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnĂȘtetĂ© farouche, un mouchard marmorĂ©en, Brutus dans Vidocq. Toute la personne de Javert exprimait l’homme qui Ă©pie et qui se dĂ©robe. L’école mystique de Joseph de Maistre[152], laquelle Ă  cette Ă©poque assaisonnait de haute cosmogonie ce qu’on appelait les journaux ultras, n’eĂ»t pas manquĂ© de dire que Javert Ă©tait un symbole. On ne voyait pas son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu’il portait sous sa redingote. Mais l’occasion venue, on voyait tout Ă  coup sortir de toute cette ombre, comme d’une embuscade, un front anguleux et Ă©troit, un regard funeste, un menton menaçant, des mains Ă©normes ; et un gourdin monstrueux. À ses moments de loisir, qui Ă©taient peu frĂ©quents, tout en haĂŻssant les livres, il lisait ; ce qui fait qu’il n’était pas complĂštement illettrĂ©. Cela se reconnaissait Ă  quelque emphase dans la parole. Il n’avait aucun vice, nous l’avons dit. Quand il Ă©tait content de lui, il s’accordait une prise de tabac. Il tenait Ă  l’humanitĂ© par lĂ . On comprendra sans peine que Javert Ă©tait l’effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministĂšre de la justice dĂ©signe sous la rubrique Gens sans aveu. Le nom de Javert prononcĂ© les mettait en dĂ©route ; la face de Javert apparaissant les pĂ©trifiait. Tel Ă©tait cet homme formidable. Javert Ă©tait comme un Ɠil toujours fixĂ© sur M. Madeleine. ƒil plein de soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s’en apercevoir, mais il sembla que cela fĂ»t insignifiant pour lui. Il ne fit pas mĂȘme une question Ă  Javert, il ne le cherchait ni ne l’évitait, et il portait, sans paraĂźtre y faire attention, ce regard gĂȘnant et presque pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bontĂ©. À quelques paroles Ă©chappĂ©es Ă  Javert, on devinait qu’il avait recherchĂ© secrĂštement, avec cette curiositĂ© qui tient Ă  la race et oĂč il entre autant d’instinct que de volontĂ©, toutes les traces antĂ©rieures que le pĂšre Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il disait parfois Ă  mots couverts, que quelqu’un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une fois il lui arriva de dire, se parlant Ă  lui-mĂȘme – Je crois que je le tiens ! Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraĂźt que le fil qu’il croyait tenir s’était rompu. Du reste, et ceci est le correctif nĂ©cessaire Ă  ce que le sens de certains mots pourrait prĂ©senter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une crĂ©ature humaine, et le propre de l’instinct est prĂ©cisĂ©ment de pouvoir ĂȘtre troublĂ©, dĂ©pistĂ© et dĂ©routĂ©. Sans quoi il serait supĂ©rieur Ă  l’intelligence, et la bĂȘte se trouverait avoir une meilleure lumiĂšre que l’homme. Javert Ă©tait Ă©videmment quelque peu dĂ©concertĂ© par le complet naturel et la tranquillitĂ© de M. Madeleine. Un jour pourtant son Ă©trange maniĂšre d’ĂȘtre parut faire impression sur M. Madeleine. Voici Ă  quelle occasion. Chapitre VI – Le pĂšre Fauchelevent M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavĂ©e de Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe Ă  quelque distance. Il y alla. Un vieux homme, nommĂ© le pĂšre Fauchelevent, venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s’était abattu. Ce Fauchelevent Ă©tait un des rares ennemis qu’eĂ»t encore M. Madeleine Ă  cette Ă©poque. Lorsque Madeleine Ă©tait arrivĂ© dans le pays, Fauchelevent, ancien tabellion et paysan presque lettrĂ©, avait un commerce qui commençait Ă  aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui s’enrichissait, tandis que lui, maĂźtre, se ruinait. Cela l’avait rempli de jalousie, et il avait fait ce qu’il avait pu en toute occasion pour nuire Ă  Madeleine. Puis la faillite Ă©tait venue, et, vieux, n’ayant plus Ă  lui qu’une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du reste, pour vivre il s’était fait charretier. Le cheval avait les deux cuisses cassĂ©es et ne pouvait se relever. Le vieillard Ă©tait engagĂ© entre les roues. La chute avait Ă©tĂ© tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette Ă©tait assez lourdement chargĂ©e. Le pĂšre Fauchelevent poussait des rĂąles lamentables. On avait essayĂ© de le tirer, mais en vain. Un effort dĂ©sordonnĂ©, une aide maladroite, une secousse Ă  faux pouvaient l’achever. Il Ă©tait impossible de le dĂ©gager autrement qu’en soulevant la voiture par-dessous. Javert, qui Ă©tait survenu au moment de l’accident, avait envoyĂ© chercher un cric. M. Madeleine arriva. On s’écarta avec respect. – À l’aide ! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux ? M. Madeleine se tourna vers les assistants – A-t-on un cric ? – On en est allĂ© quĂ©rir un, rĂ©pondit un paysan. – Dans combien de temps l’aura-t-on ? – On est allĂ© au plus prĂšs, au lieu Flachot, oĂč il y a un marĂ©chal ; mais c’est Ă©gal, il faudra bien un bon quart d’heure. – Un quart d’heure ! s’écria Madeleine. Il avait plu la veille, le sol Ă©tait dĂ©trempĂ©, la charrette s’enfonçait dans la terre Ă  chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. Il Ă©tait Ă©vident qu’avant cinq minutes il aurait les cĂŽtes brisĂ©es. – Il est impossible d’attendre un quart d’heure, dit Madeleine aux paysans qui regardaient. – Il faut bien ! – Mais il ne sera plus temps ! Vous ne voyez donc pas que la charrette s’enfonce ? – Dame ! – Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la voiture pour qu’un homme s’y glisse et la soulĂšve avec son dos. Rien qu’une demi-minute, et l’on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici quelqu’un qui ait des reins et du cƓur ? Cinq louis d’or Ă  gagner ! Personne ne bougea dans le groupe. – Dix louis, dit Madeleine. Les assistants baissaient les yeux. Un d’eux murmura – Il faudrait ĂȘtre diablement fort. Et puis, on risque de se faire Ă©craser ! – Allons ! recommença Madeleine, vingt louis ! MĂȘme silence. – Ce n’est pas la bonne volontĂ© qui leur manque, dit une voix. M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l’avait pas aperçu en arrivant. Javert continua – C’est la force. Il faudrait ĂȘtre un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos. Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu’il prononçait – Monsieur Madeleine, je n’ai jamais connu qu’un seul homme capable de faire ce que vous demandez lĂ . Madeleine tressaillit. Javert ajouta avec un air d’indiffĂ©rence, mais sans quitter des yeux Madeleine – C’était un forçat. – Ah ! dit Madeleine. – Du bagne de Toulon. Madeleine devint pĂąle. Cependant la charrette continuait Ă  s’enfoncer lentement. Le pĂšre Fauchelevent rĂąlait et hurlait – J’étouffe ! Ça me brise les cĂŽtes ! Un cric ! quelque chose ! Ah ! Madeleine regarda autour de lui – Il n’y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie Ă  ce pauvre vieux ? Aucun des assistants ne remua. Javert reprit – Je n’ai jamais connu qu’un homme qui pĂ»t remplacer un cric. C’était ce forçat. – Ah ! voilĂ  que ça m’écrase ! cria le vieillard. Madeleine leva la tĂȘte, rencontra l’Ɠil de faucon de Javert toujours attachĂ© sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. Puis, sans dire une parole, il tomba Ă  genoux[153], et avant mĂȘme que la foule eĂ»t eu le temps de jeter un cri, il Ă©tait sous la voiture. Il y eut un affreux moment d’attente et de silence. On vit Madeleine presque Ă  plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria – PĂšre Madeleine ! retirez-vous de lĂ  ! Le vieux Fauchelevent lui-mĂȘme lui dit – Monsieur Madeleine ! allez-vous-en ! C’est qu’il faut que je meure, voyez-vous ! Laissez-moi ! Vous allez vous faire Ă©craser aussi ! Madeleine ne rĂ©pondit pas. Les assistants haletaient. Les roues avaient continuĂ© de s’enfoncer, et il Ă©tait dĂ©jĂ  devenu presque impossible que Madeleine sortĂźt de dessous la voiture. Tout Ă  coup on vit l’énorme masse s’ébranler, la charrette se soulevait lentement, les roues sortaient Ă  demi de l’orniĂšre. On entendit une voix Ă©touffĂ©e qui criait – DĂ©pĂȘchez-vous ! aidez ! C’était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. Ils se prĂ©cipitĂšrent. Le dĂ©vouement d’un seul avait donnĂ© de la force et du courage Ă  tous. La charrette fut enlevĂ©e par vingt bras. Le vieux Fauchelevent Ă©tait sauvĂ©. Madeleine se releva. Il Ă©tait blĂȘme, quoique ruisselant de sueur. Ses habits Ă©taient dĂ©chirĂ©s et couverts de boue. Tous pleuraient. Le vieillard lui baisait les genoux et l’appelait le bon Dieu. Lui, il avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse et cĂ©leste, et il fixait son Ɠil tranquille sur Javert qui le regardait toujours. Chapitre VII – Fauchelevent devient jardinier Ă  Paris Fauchelevent s’était dĂ©mis la rotule dans sa chute. Le pĂšre Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu’il avait Ă©tablie pour ses ouvriers dans le bĂątiment mĂȘme de sa fabrique et qui Ă©tait desservie par deux sƓurs de charitĂ©. Le lendemain matin, le vieillard trouva un billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du pĂšre Madeleine Je vous achĂšte votre charrette et votre cheval. La charrette Ă©tait brisĂ©e et le cheval Ă©tait mort. Fauchelevent guĂ©rit, mais son genou resta ankylosĂ©. M. Madeleine, par les recommandations des sƓurs et de son curĂ©, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine Ă  Paris. Quelque temps aprĂšs, M. Madeleine fut nommĂ© maire. La premiĂšre fois que Javert vit M. Madeleine revĂȘtu de l’écharpe qui lui donnait toute autoritĂ© sur la ville, il Ă©prouva cette sorte de frĂ©missement qu’éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maĂźtre. À partir de ce moment, il l’évita le plus qu’il put. Quand les besoins du service l’exigeaient impĂ©rieusement et qu’il ne pouvait faire autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un respect profond. Cette prospĂ©ritĂ© créée Ă  Montreuil-sur-mer par le pĂšre Madeleine avait, outre les signes visibles que nous avons indiquĂ©s, un autre symptĂŽme qui, pour n’ĂȘtre pas visible, n’était pas moins significatif. Ceci ne trompe jamais. Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce est nul, le contribuable rĂ©siste Ă  l’impĂŽt par pĂ©nurie, Ă©puise et dĂ©passe les dĂ©lais, et l’état dĂ©pense beaucoup d’argent en frais de contrainte et de rentrĂ©e. Quand le travail abonde, quand le pays est heureux et riche, l’impĂŽt se paye aisĂ©ment et coĂ»te peu Ă  l’état. On peut dire que la misĂšre et la richesse publiques ont un thermomĂštre infaillible, les frais de perception de l’impĂŽt. En sept ans, les frais de perception de l’impĂŽt s’étaient rĂ©duits des trois quarts dans l’arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait frĂ©quemment citer cet arrondissement entre tous par M. de VillĂšle, alors ministre des finances. Telle Ă©tait la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne se souvenait plus d’elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. Madeleine Ă©tait comme un visage ami. Elle s’y prĂ©senta, et fut admise dans l’atelier des femmes. Le mĂ©tier Ă©tait tout nouveau pour Fantine, elle n’y pouvait ĂȘtre bien adroite, elle ne tirait donc de sa journĂ©e de travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problĂšme Ă©tait rĂ©solu, elle gagnait sa vie. Chapitre VIII – Madame Victurnien dĂ©pense trente-cinq francs pour la morale Quand Fantine vit qu’elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre honnĂȘtement de son travail, quelle grĂące du ciel ! Le goĂ»t du travail lui revint vraiment. Elle acheta un miroir, se rĂ©jouit d’y regarder sa jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de choses, ne songea plus qu’à sa Cosette et Ă  l’avenir possible, et fut presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla Ă  crĂ©dit sur son travail futur ; reste de ses habitudes de dĂ©sordre. Ne pouvant pas dire qu’elle Ă©tait mariĂ©e, elle s’était bien gardĂ©e, comme nous l’avons dĂ©jĂ  fait entrevoir, de parler de sa petite fille. En ces commencements, on l’a vu, elle payait exactement les ThĂ©nardier. Comme elle ne savait que signer, elle Ă©tait obligĂ©e de leur Ă©crire par un Ă©crivain public. Elle Ă©crivait souvent. Cela fut remarquĂ©. On commença Ă  dire tout bas dans l’atelier des femmes que Fantine Ă©crivait des lettres » et qu’ elle avait des allures ». Il n’y a rien de tel pour Ă©pier les actions des gens que ceux qu’elles ne regardent pas. – Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu’à la brune ? pourquoi monsieur un tel n’accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi ? pourquoi prend-il toujours les petites rues ? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d’arriver Ă  la maison ? pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier Ă  lettres, quand elle en a plein sa papeterie ? » etc., etc. – Il existe des ĂȘtres qui, pour connaĂźtre le mot de ces Ă©nigmes, lesquelles leur sont du reste parfaitement indiffĂ©rentes, dĂ©pensent plus d’argent, prodiguent plus de temps, se donnent plus de peine qu’il n’en faudrait pour dix bonnes actions ; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans ĂȘtre payĂ©s de la curiositĂ© autrement que par la curiositĂ©. Ils suivront celui-ci ou celle-lĂ  des jours entiers, feront faction des heures Ă  des coins de rue, sous des portes d’allĂ©es, la nuit, par le froid et par la pluie, corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des laquais, achĂšteront une femme de chambre, feront acquisition d’un portier. Pourquoi ? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de pĂ©nĂ©trer. Pure dĂ©mangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces mystĂšres publiĂ©s, ces Ă©nigmes Ă©clairĂ©es du grand jour, entraĂźnent des catastrophes[154], des duels, des faillites, des familles ruinĂ©es, des existences brisĂ©es, Ă  la grande joie de ceux qui ont tout dĂ©couvert » sans intĂ©rĂȘt et par pur instinct. Chose triste. Certaines personnes sont mĂ©chantes uniquement par besoin de parler. Leur conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l’antichambre, est comme ces cheminĂ©es qui usent vite le bois ; il leur faut beaucoup de combustible ; et le combustible, c’est le prochain. On observa donc Fantine. Avec cela, plus d’une Ă©tait jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches. On constata que dans l’atelier, au milieu des autres, elle se dĂ©tournait souvent pour essuyer une larme. C’étaient les moments oĂč elle songeait Ă  son enfant ; peut-ĂȘtre aussi Ă  l’homme qu’elle avait aimĂ©. C’est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passĂ©. On constata qu’elle Ă©crivait, au moins deux fois par mois, toujours Ă  la mĂȘme adresse, et qu’elle affranchissait la lettre. On parvint Ă  se procurer l’adresse Monsieur, Monsieur ThĂ©nardier, aubergiste, Ă  Montfermeil. On fit jaser au cabaret l’écrivain public, vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. Ce devait ĂȘtre une espĂšce de fille. » Il se trouva une commĂšre qui fit le voyage de Montfermeil, parla aux ThĂ©nardier, et dit Ă  son retour Pour mes trente-cinq francs, j’en ai eu le cƓur net. J’ai vu l’enfant ! » La commĂšre qui fit cela Ă©tait une gorgone appelĂ©e madame Victurnien, gardienne et portiĂšre de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille femme avait Ă©tĂ© jeune, chose Ă©tonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93, elle avait Ă©pousĂ© un moine Ă©chappĂ© du cloĂźtre en bonnet rouge et passĂ© des bernardins aux jacobins. Elle Ă©tait sĂšche, rĂȘche, revĂȘche, pointue, Ă©pineuse, presque venimeuse ; tout en se souvenant de son moine dont elle Ă©tait veuve, et qui l’avait fort domptĂ©e et pliĂ©e. C’était une ortie oĂč l’on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s’était faite bigote, et si Ă©nergiquement que les prĂȘtres lui avaient pardonnĂ© son moine. Elle avait un petit bien qu’elle lĂ©guait bruyamment Ă  une communautĂ© religieuse. Elle Ă©tait fort bien vue Ă  l’évĂȘchĂ© d’Arras. Cette madame Victurnien donc alla Ă  Montfermeil, et revint en disant J’ai vu l’enfant ». Tout cela prit du temps. Fantine Ă©tait depuis plus d’un an Ă  la fabrique, lorsqu’un matin la surveillante de l’atelier lui remit, de la part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu’elle ne faisait plus partie de l’atelier et en l’engageant, de la part de M. le maire, Ă  quitter le pays. C’était prĂ©cisĂ©ment dans ce mĂȘme mois que les ThĂ©nardier, aprĂšs avoir demandĂ© douze francs au lieu de six, venaient d’exiger quinze francs au lieu de douze. Fantine fut atterrĂ©e. Elle ne pouvait s’en aller du pays, elle devait son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La surveillante lui signifia qu’elle eĂ»t Ă  sortir sur-le-champ de l’atelier. Fantine n’était du reste qu’une ouvriĂšre mĂ©diocre. AccablĂ©e de honte plus encore que de dĂ©sespoir, elle quitta l’atelier et rentra dans sa chambre. Sa faute Ă©tait donc maintenant connue de tous ! Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir M. le maire ; elle n’osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs, parce qu’il Ă©tait bon, et la chassait, parce qu’il Ă©tait juste. Elle plia sous cet arrĂȘt. Chapitre IX – SuccĂšs de Madame Victurnien La veuve du moine fut donc bonne Ă  quelque chose. Du reste, M. Madeleine n’avait rien su de tout cela. Ce sont lĂ  de ces combinaisons d’évĂ©nements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait pour habitude de n’entrer presque jamais dans l’atelier des femmes. Il avait mis Ă  la tĂȘte de cet atelier une vieille fille, que le curĂ© lui avait donnĂ©e, et il avait toute confiance dans cette surveillante, personne vraiment respectable, ferme, Ă©quitable, intĂšgre, remplie de la charitĂ© qui consiste Ă  donner, mais n’ayant pas au mĂȘme degrĂ© la charitĂ© qui consiste Ă  comprendre et Ă  pardonner. M. Madeleine se remettait de tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcĂ©s de dĂ©lĂ©guer leur autoritĂ©. C’est dans cette pleine puissance et avec la conviction qu’elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procĂšs, jugĂ©, condamnĂ© et exĂ©cutĂ© Fantine. Quant aux cinquante francs, elle les avait donnĂ©s sur une somme que M. Madeleine lui confiait pour aumĂŽnes et secours aux ouvriĂšres et dont elle ne rendait pas compte. Fantine s’offrit comme servante dans le pays ; elle alla d’une maison Ă  l’autre. Personne ne voulut d’elle. Elle n’avait pu quitter la ville. Le marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles ! lui avait dit Si vous vous en allez, je vous fais arrĂȘter comme voleuse. » Le propriĂ©taire auquel elle devait son loyer, lui avait dit Vous ĂȘtes jeune et jolie, vous pouvez payer. » Elle partagea les cinquante francs entre le propriĂ©taire et le fripier, rendit au marchand les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nĂ©cessaire, et se trouva sans travail, sans Ă©tat, n’ayant plus que son lit, et devant encore environ cent francs. Elle se mit Ă  coudre de grosses chemises pour les soldats de la garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coĂ»tait dix. C’est en ce moment qu’elle commença Ă  mal payer les ThĂ©nardier. Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir, lui enseigna l’art de vivre dans la misĂšre. DerriĂšre vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres ; la premiĂšre est obscure, la seconde est noire. Fantine apprit comment on se passe tout Ă  fait de feu en hiver, comment on renonce Ă  un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture son jupon, comment on mĂ©nage sa chandelle en prenant son repas Ă  la lumiĂšre de la fenĂȘtre d’en face. On ne sait pas tout ce que certains ĂȘtres faibles, qui ont vieilli dans le dĂ©nĂ»ment et l’honnĂȘtetĂ©, savent tirer d’un sou. Cela finit par ĂȘtre un talent. Fantine acquit ce sublime talent et reprit un peu de courage. À cette Ă©poque, elle disait Ă  une voisine – Bah ! je me dis en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout le reste Ă  mes coutures, je parviendrai bien toujours Ă  gagner Ă  peu prĂšs du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien ! des souffrances, des inquiĂ©tudes, un peu de pain d’un cĂŽtĂ©, des chagrins de l’autre, tout cela me nourrira. Dans cette dĂ©tresse, avoir sa petite fille eĂ»t Ă©tĂ© un Ă©trange bonheur. Elle songea Ă  la faire venir. Mais quoi ! lui faire partager son dĂ©nĂ»ment ! Et puis, elle devait aux ThĂ©nardier ! comment s’acquitter ? Et le voyage ! comment le payer ? La vieille qui lui avait donnĂ© ce qu’on pourrait appeler des leçons de vie indigente Ă©tait une sainte fille nommĂ©e Marguerite, dĂ©vote de la bonne dĂ©votion, pauvre, et charitable pour les pauvres et mĂȘme pour les riches, sachant tout juste assez Ă©crire pour signer Margueritte, et croyant en Dieu, ce qui est la science. Il y a beaucoup de ces vertus-lĂ  en bas ; un jour elles seront en haut. Cette vie a un lendemain. Dans les premiers temps, Fantine avait Ă©tĂ© si honteuse qu’elle n’avait pas osĂ© sortir. Quand elle Ă©tait dans la rue, elle devinait qu’on se retournait derriĂšre elle et qu’on la montrait du doigt ; tout le monde la regardait et personne ne la saluait ; le mĂ©pris Ăącre et froid des passants lui pĂ©nĂ©trait dans la chair et dans l’ñme comme une bise. Dans les petites villes, il semble qu’une malheureuse soit nue sous les sarcasmes et la curiositĂ© de tous. À Paris, du moins, personne ne vous connaĂźt, et cette obscuritĂ© est un vĂȘtement. Oh ! comme elle eĂ»t souhaitĂ© venir Ă  Paris ! Impossible. Il fallut bien s’accoutumer Ă  la dĂ©considĂ©ration, comme elle s’était accoutumĂ©e Ă  l’indigence. Peu Ă  peu elle en prit son parti. AprĂšs deux ou trois mois elle secoua la honte et se remit Ă  sortir comme si de rien n’était. – Cela m’est bien Ă©gal, dit-elle. Elle alla et vint, la tĂȘte haute, avec un sourire amer, et sentit qu’elle devenait effrontĂ©e. Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenĂȘtre, remarquait la dĂ©tresse de cette crĂ©ature », grĂące Ă  elle remise Ă  sa place », et se fĂ©licitait. Les mĂ©chants ont un bonheur noir. L’excĂšs du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sĂšche qu’elle avait augmenta. Elle disait quelquefois Ă  sa voisine Marguerite TĂątez donc comme mes mains sont chaudes. » Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassĂ© ses beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une minute de coquetterie heureuse. Chapitre X – Suite du succĂšs Elle avait Ă©tĂ© congĂ©diĂ©e vers la fin de l’hiver ; l’étĂ© se passa, mais l’hiver revint. Jours courts, moins de travail. L’hiver, point de chaleur, point de lumiĂšre, point de midi, le soir touche au matin, brouillard, crĂ©puscule, la fenĂȘtre est grise, on n’y voit pas clair. Le ciel est un soupirail. Toute la journĂ©e est une cave. Le soleil a l’air d’un pauvre. L’affreuse saison ! L’hiver change en pierre l’eau du ciel et le cƓur de l’homme[155]. Ses crĂ©anciers la harcelaient. Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les ThĂ©nardier, mal payĂ©s, lui Ă©crivaient Ă  chaque instant des lettres dont le contenu la dĂ©solait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui Ă©crivirent que sa petite Cosette Ă©tait toute nue par le froid qu’il faisait, qu’elle avait besoin d’une jupe de laine, et qu’il fallait au moins que la mĂšre envoyĂąt dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue, et dĂ©fit son peigne. Ses admirables cheveux blonds lui tombĂšrent jusqu’aux reins. – Les beaux cheveux ! s’écria le barbier. – Combien m’en donneriez-vous ? dit-elle. – Dix francs. – Coupez-les[156]. Elle acheta une jupe de tricot et l’envoya aux ThĂ©nardier. Cette jupe fit les ThĂ©nardier furieux. C’était de l’argent qu’ils voulaient. Ils donnĂšrent la jupe Ă  Éponine. La pauvre Alouette continua de frissonner. Fantine pensa Mon enfant n’a plus froid. Je l’ai habillĂ©e de mes cheveux. » Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tĂȘte tondue et avec lesquels elle Ă©tait encore jolie. Un travail tĂ©nĂ©breux se faisait dans le cƓur de Fantine. Quand elle vit qu’elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença Ă  tout prendre en haine autour d’elle. Elle avait longtemps partagĂ© la vĂ©nĂ©ration de tous pour le pĂšre Madeleine ; cependant, Ă  force de se rĂ©pĂ©ter que c’était lui qui l’avait chassĂ©e, et qu’il Ă©tait la cause de son malheur, elle en vint Ă  le haĂŻr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la fabrique aux heures oĂč les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de rire et de chanter. Une vieille ouvriĂšre qui la vit une fois chanter et rire de cette façon dit – VoilĂ  une fille qui finira mal. Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu’elle n’aimait pas, par bravade, avec la rage dans le cƓur. C’était un misĂ©rable, une espĂšce de musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta comme elle l’avait pris, avec dĂ©goĂ»t. Elle adorait son enfant. Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d’elle, plus ce doux petit ange rayonnait dans le fond de son Ăąme. Elle disait Quand je serai riche, j’aurai ma Cosette avec moi ; et elle riait. La toux ne la quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos. Un jour elle reçut des ThĂ©nardier une lettre ainsi conçue Cosette est malade d’une maladie qui est dans le pays. Une fiĂšvre miliaire, qu’ils appellent. Il faut des drogues chĂšres. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante francs avant huit jours, la petite est morte. » Elle se mit Ă  rire aux Ă©clats, et elle dit Ă  sa vieille voisine – Ah ! ils sont bons ! quarante francs ! que ça ! ça fait deux napolĂ©ons ! OĂč veulent-ils que je les prenne ? Sont-ils bĂȘtes, ces paysans ! Cependant elle alla dans l’escalier prĂšs d’une lucarne et relut la lettre. Puis elle descendit l’escalier et sortit en courant et en sautant, riant toujours. Quelqu’un qui la rencontra lui dit – Qu’est-ce que vous avez donc Ă  ĂȘtre si gaie ? Elle rĂ©pondit – C’est une bonne bĂȘtise que viennent de m’écrire des gens de la campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va ! Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui entourait une voiture de forme bizarre sur l’impĂ©riale de laquelle pĂ©rorait tout debout un homme vĂȘtu de rouge. C’était un bateleur dentiste en tournĂ©e, qui offrait au public des rĂąteliers complets, des opiats, des poudres et des Ă©lixirs. Fantine se mĂȘla au groupe et se mit Ă  rire comme les autres de cette harangue oĂč il y avait de l’argot pour la canaille et du jargon pour les gens comme il faut. L’arracheur de dents vit cette belle fille qui riait, et s’écria tout Ă  coup – Vous avez de jolies dents, la fille qui riez lĂ . Si vous voulez me vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napolĂ©on d’or. – Qu’est-ce que c’est que ça, mes palettes ? demanda Fantine. – Les palettes, reprit le professeur dentiste, c’est les dents de devant, les deux d’en haut. – Quelle horreur ! s’écria Fantine. – Deux napolĂ©ons ! grommela une vieille Ă©dentĂ©e qui Ă©tait lĂ . Qu’en voilĂ  une qui est heureuse ! Fantine s’enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix enrouĂ©e de l’homme qui lui criait – RĂ©flĂ©chissez, la belle ! deux napolĂ©ons, ça peut servir. Si le cƓur vous en dit, venez ce soir Ă  l’auberge du Tillac d’argent, vous m’y trouverez. Fantine rentra, elle Ă©tait furieuse et conta la chose Ă  sa bonne voisine Marguerite – Comprenez-vous cela ? ne voilĂ -t-il pas un abominable homme ? comment laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays ! M’arracher mes deux dents de devant ! mais je serais horrible ! Les cheveux repoussent, mais les dents ! Ah ! le monstre d’homme ! j’aimerais mieux me jeter d’un cinquiĂšme la tĂȘte la premiĂšre sur le pavĂ© ! Il m’a dit qu’il serait ce soir au Tillac d’argent. – Et qu’est-ce qu’il offrait ? demanda Marguerite. – Deux napolĂ©ons. – Cela fait quarante francs. – Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs. Elle resta pensive, et se mit Ă  son ouvrage. Au bout d’un quart d’heure, elle quitta sa couture et alla relire la lettre des ThĂ©nardier sur l’escalier. En rentrant, elle dit Ă  Marguerite qui travaillait prĂšs d’elle – Qu’est-ce que c’est donc que cela, une fiĂšvre miliaire[157] ? Savez-vous ? – Oui, rĂ©pondit la vieille fille, c’est une maladie. – Ça a donc besoin de beaucoup de drogues ? – Oh ! des drogues terribles. – OĂč ça vous prend-il ? – C’est une maladie qu’on a comme ça. – Cela attaque donc les enfants ? – Surtout les enfants. – Est-ce qu’on en meurt ? – TrĂšs bien, dit Marguerite. Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l’escalier. Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du cĂŽtĂ© de la rue de Paris oĂč sont les auberges. Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette façon n’allumaient qu’une chandelle pour deux, elle trouva Fantine assise sur son lit, pĂąle, glacĂ©e. Elle ne s’était pas couchĂ©e. Son bonnet Ă©tait tombĂ© sur ses genoux. La chandelle avait brĂ»lĂ© toute la nuit et Ă©tait presque entiĂšrement consumĂ©e. Marguerite s’arrĂȘta sur le seuil, pĂ©trifiĂ©e de cet Ă©norme dĂ©sordre, et s’écria – Seigneur ! la chandelle qui est toute brĂ»lĂ©e ! il s’est passĂ© des Ă©vĂ©nements ! Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tĂȘte sans cheveux. Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. – JĂ©sus ! fit Marguerite, qu’est-ce que vous avez, Fantine ? – Je n’ai rien, rĂ©pondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente. En parlant ainsi, elle montrait Ă  la vieille fille deux napolĂ©ons qui brillaient sur la table. – Ah, JĂ©sus Dieu ! dit Marguerite. Mais c’est une fortune ! OĂč avez-vous eu ces louis d’or ? – Je les ai eus, rĂ©pondit Fantine. En mĂȘme temps elle sourit. La chandelle Ă©clairait son visage. C’était un sourire sanglant. Une salive rougeĂątre lui souillait le coin des lĂšvres, et elle avait un trou noir dans la bouche. Les deux dents Ă©taient arrachĂ©es. Elle envoya les quarante francs Ă  Montfermeil. Du reste c’était une ruse des ThĂ©nardier pour avoir de l’argent. Cosette n’était pas malade. Fantine jeta son miroir par la fenĂȘtre. Depuis longtemps elle avait quittĂ© sa cellule du second pour une mansarde fermĂ©e d’un loquet sous le toit ; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et vous heurte Ă  chaque instant la tĂȘte. Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinĂ©e qu’en se courbant de plus en plus. Elle n’avait plus de lit, il lui restait une loque qu’elle appelait sa couverture, un matelas Ă  terre et une chaise dĂ©paillĂ©e. Un petit rosier qu’elle avait s’était dessĂ©chĂ© dans un coin, oubliĂ©. Dans l’autre coin, il y avait un pot Ă  beurre Ă  mettre l’eau, qui gelait l’hiver, et oĂč les diffĂ©rents niveaux de l’eau restaient longtemps marquĂ©s par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit faute de temps, soit indiffĂ©rence, elle ne raccommodait plus son linge. À mesure que les talons s’usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait Ă  de certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset, vieux et usĂ©, avec des morceaux de calicot qui se dĂ©chiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui faisaient des scĂšnes », et ne lui laissaient aucun repos. Elle les trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle passait des nuits Ă  pleurer et Ă  songer. Elle avait les yeux trĂšs brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l’épaule, vers le haut de l’omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haĂŻssait profondĂ©ment le pĂšre Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures par jour ; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait travailler les prisonniĂšres au rabais, fit tout Ă  coup baisser les prix, ce qui rĂ©duisit la journĂ©e des ouvriĂšres libres Ă  neuf sous. Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour ! Ses crĂ©anciers Ă©taient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse Quand me payeras-tu, coquine ? Que voulait-on d’elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquĂ©e et il se dĂ©veloppait en elle quelque chose de la bĂȘte farouche. Vers le mĂȘme temps, le ThĂ©nardier lui Ă©crivit que dĂ©cidĂ©ment il avait attendu avec beaucoup trop de bontĂ©, et qu’il lui fallait cent francs, tout de suite ; sinon qu’il mettrait Ă  la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu’elle deviendrait ce qu’elle pourrait, et qu’elle crĂšverait, si elle voulait. Cent francs, songea Fantine ! Mais oĂč y a-t-il un Ă©tat Ă  gagner cent sous par jour ? » – Allons ! dit-elle, vendons le reste[158]. L’infortunĂ©e se fit fille publique. Chapitre XI – Christus nos liberavit[159] Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Fantine ? C’est la sociĂ©tĂ© achetant une esclave. À qui ? À la misĂšre. À la faim, au froid, Ă  l’isolement, Ă  l’abandon, au dĂ©nĂ»ment. MarchĂ© douloureux. Une Ăąme pour un morceau de pain. La misĂšre offre, la sociĂ©tĂ© accepte. La sainte loi de JĂ©sus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne la pĂ©nĂštre pas encore. On dit que l’esclavage a disparu de la civilisation europĂ©enne. C’est une erreur. Il existe toujours, mais il ne pĂšse plus que sur la femme, et il s’appelle prostitution. Il pĂšse sur la femme, c’est-Ă -dire sur la grĂące, sur la faiblesse, sur la beautĂ©, sur la maternitĂ©. Ceci n’est pas une des moindres hontes de l’homme. Au point de ce douloureux drame oĂč nous sommes arrivĂ©s, il ne reste plus rien Ă  Fantine de ce qu’elle a Ă©tĂ© autrefois. Elle est devenue marbre en devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et elle vous ignore ; elle est la figure dĂ©shonorĂ©e et sĂ©vĂšre. La vie et l’ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivĂ© tout ce qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supportĂ©, tout Ă©prouvĂ©, tout souffert, tout perdu, tout pleurĂ©. Elle est rĂ©signĂ©e de cette rĂ©signation qui ressemble Ă  l’indiffĂ©rence comme la mort ressemble au sommeil. Elle n’évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur elle toute la nuĂ©e et passe sur elle tout l’ocĂ©an ! que lui importe ! c’est une Ă©ponge imbibĂ©e. Elle le croit du moins, mais c’est une erreur de s’imaginer qu’on Ă©puise le sort et qu’on touche le fond de quoi que ce soit. HĂ©las ! qu’est-ce que toutes ces destinĂ©es ainsi poussĂ©es pĂȘle-mĂȘle ? oĂč vont-elles ? pourquoi sont-elles ainsi ? Celui qui sait cela voit toute l’ombre. Il est seul. Il s’appelle Dieu. Chapitre XII – Le dĂ©sƓuvrement de M. Bamatabois Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait Ă  Montreuil-sur-mer en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents livres de rente en province du mĂȘme air dont leurs pareils dĂ©vorent Ă  Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des ĂȘtres de la grande espĂšce neutre ; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu de sottise et un peu d’esprit, qui seraient des rustres dans un salon et se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent mes prĂ©s, mes bois, mes paysans, sifflent les actrices du théùtre pour prouver qu’ils sont gens de goĂ»t, querellent les officiers de la garnison pour montrer qu’ils sont gens de guerre, chassent, fument, bĂąillent, boivent, sentent le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de diligence, vivent au cafĂ©, dĂźnent Ă  l’auberge, ont un chien qui mange les os sous la table et une maĂźtresse qui pose les plats dessus, tiennent Ă  un sou, exagĂšrent les modes, admirent la tragĂ©die, mĂ©prisent les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres Ă  travers Paris et Paris Ă  travers Pont-Ă -Mousson, vieillissent hĂ©bĂ©tĂ©s, ne travaillent pas, ne servent Ă  rien et ne nuisent pas Ă  grand’chose. M. FĂ©lix TholomyĂšs, restĂ© dans sa province et n’ayant jamais vu Paris, serait un de ces hommes-lĂ . S’ils Ă©taient plus riches, on dirait ce sont des Ă©lĂ©gants ; s’ils Ă©taient plus pauvres, on dirait ce sont des fainĂ©ants. Ce sont tout simplement des dĂ©sƓuvrĂ©s. Parmi ces dĂ©sƓuvrĂ©s, il y a des ennuyeux, des ennuyĂ©s, des rĂȘvasseurs, et quelques drĂŽles. Dans ce temps-lĂ , un Ă©lĂ©gant se composait d’un grand col, d’une grande cravate, d’une montre Ă  breloques, de trois gilets superposĂ©s de couleurs diffĂ©rentes, le bleu et le rouge en dedans, d’un habit couleur olive Ă  taille courte, Ă  queue de morue, Ă  double rangĂ©e de boutons d’argent serrĂ©s les uns contre les autres et montant jusque sur l’épaule, et d’un pantalon olive plus clair, ornĂ© sur les deux coutures d’un nombre de cĂŽtes indĂ©terminĂ©, mais toujours impair, variant de une Ă  onze, limite qui n’était jamais franchie. Ajoutez Ă  cela des souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau Ă  haute forme et Ă  bords Ă©troits, des cheveux en touffe, une Ă©norme canne[160], et une conversation rehaussĂ©e des calembours de Potier. Sur le tout des Ă©perons et des moustaches. À cette Ă©poque, des moustaches voulaient dire bourgeois et des Ă©perons voulaient dire piĂ©ton. L’élĂ©gant de province portait les Ă©perons plus longs et les moustaches plus farouches. C’était le temps de la lutte des rĂ©publiques de l’AmĂ©rique mĂ©ridionale contre le roi d’Espagne, de Bolivar contre Morillo. Les chapeaux Ă  petits bords Ă©taient royalistes et se nommaient des morillos ; les libĂ©raux portaient des chapeaux Ă  larges bords qui s’appelaient des bolivars. Huit ou dix mois donc aprĂšs ce qui a Ă©tĂ© racontĂ© dans les pages prĂ©cĂ©dentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu’il avait neigĂ©[161], un de ces Ă©lĂ©gants, un de ces dĂ©sƓuvrĂ©s, un bien pensant », car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppĂ© d’un de ces grands manteaux qui complĂ©taient dans les temps froids le costume Ă  la mode, se divertissait Ă  harceler une crĂ©ature qui rĂŽdait en robe de bal et toute dĂ©colletĂ©e avec des fleurs sur la tĂȘte devant la vitre du cafĂ© des officiers. Cet Ă©lĂ©gant fumait, car c’était dĂ©cidĂ©ment la mode. Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une bouffĂ©e de la fumĂ©e de son cigare, quelque apostrophe qu’il croyait spirituelle et gaie, comme – Que tu es laide ! – Veux-tu te cacher ! – Tu n’as pas de dents ! etc., etc. – Ce monsieur s’appelait monsieur Bamatabois. La femme, triste spectre parĂ© qui allait et venait sur la neige, ne lui rĂ©pondait pas, ne le regardait mĂȘme pas, et n’en accomplissait pas moins en silence et avec une rĂ©gularitĂ© sombre sa promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le sarcasme, comme le soldat condamnĂ© qui revient sous les verges. Ce peu d’effet piqua sans doute l’oisif qui, profitant d’un moment oĂč elle se retournait, s’avança derriĂšre elle Ă  pas de loup et en Ă©touffant son rire, se baissa, prit sur le pavĂ© une poignĂ©e de neige et la lui plongea brusquement dans le dos entre ses deux Ă©paules nues. La fille poussa un rugissement, se tourna, bondit comme une panthĂšre, et se rua sur l’homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le ruisseau. Ces injures, vomies d’une voix enrouĂ©e par l’eau-de-vie, sortaient hideusement d’une bouche Ă  laquelle manquaient en effet les deux dents de devant. C’était la Fantine. Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du cafĂ©, les passants s’amassĂšrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et applaudissant, autour de ce tourbillon composĂ© de deux ĂȘtres oĂč l’on avait peine Ă  reconnaĂźtre un homme et une femme, l’homme se dĂ©battant, son chapeau Ă  terre, la femme frappant des pieds et des poings, dĂ©coiffĂ©e, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colĂšre, horrible. Tout Ă  coup un homme de haute taille sortit vivement de la foule, saisit la femme Ă  son corsage de satin couvert de boue, et lui dit Suis-moi ! La femme leva la tĂȘte ; sa voix furieuse s’éteignit subitement. Ses yeux Ă©taient vitreux, de livide elle Ă©tait devenue pĂąle, et elle tremblait d’un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert. L’élĂ©gant avait profitĂ© de l’incident pour s’esquiver. Chapitre XIII – Solution de quelques questions de police municipale[162] Javert Ă©carta les assistants, rompit le cercle et se mit Ă  marcher Ă  grands pas vers le bureau de police qui est Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la place, traĂźnant aprĂšs lui la misĂ©rable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni elle ne disaient un mot. La nuĂ©e des spectateurs, au paroxysme de la joie, suivait avec des quolibets. La suprĂȘme misĂšre, occasion d’obscĂ©nitĂ©s. ArrivĂ© au bureau de police qui Ă©tait une salle basse chauffĂ©e par un poĂȘle et gardĂ©e par un poste, avec une porte vitrĂ©e et grillĂ©e sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et referma la porte derriĂšre lui, au grand dĂ©sappointement des curieux qui se haussĂšrent sur la pointe du pied et allongĂšrent le cou devant la vitre trouble du corps de garde, cherchant Ă  voir. La curiositĂ© est une gourmandise. Voir, c’est dĂ©vorer. En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette, accroupie comme une chienne qui a peur. Le sergent du poste apporta une chandelle allumĂ©e sur une table. Javert s’assit, tira de sa poche une feuille de papier timbrĂ© et se mit Ă  Ă©crire. Ces classes de femmes sont entiĂšrement remises par nos lois Ă  la discrĂ©tion de la police. Elle en fait ce qu’elle veut, les punit comme bon lui semble, et confisque Ă  son grĂ© ces deux tristes choses qu’elles appellent leur industrie et leur libertĂ©. Javert Ă©tait impassible ; son visage sĂ©rieux ne trahissait aucune Ă©motion. Pourtant il Ă©tait gravement et profondĂ©ment prĂ©occupĂ©. C’était un de ces moments oĂč il exerçait sans contrĂŽle, mais avec tous les scrupules d’une conscience sĂ©vĂšre, son redoutable pouvoir discrĂ©tionnaire. En cet instant, il le sentait, son escabeau d’agent de police Ă©tait un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et il condamnait. Il appelait tout ce qu’il pouvait avoir d’idĂ©es dans l’esprit autour de la grande chose qu’il faisait. Plus il examinait le fait de cette fille, plus il se sentait rĂ©voltĂ©. Il Ă©tait Ă©vident qu’il venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, lĂ  dans la rue, la sociĂ©tĂ©, reprĂ©sentĂ©e par un propriĂ©taire-Ă©lecteur[163], insultĂ©e et attaquĂ©e par une crĂ©ature en dehors de tout. Une prostituĂ©e avait attentĂ© Ă  un bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il Ă©crivait en silence. Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste, en le lui remettant – Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc. Puis se tournant vers la Fantine – Tu en as pour six mois. La malheureuse tressaillit. – Six mois ! six mois de prison ! Six mois Ă  gagner sept sous par jour ! Mais que deviendra Cosette ? ma fille ! ma fille ! Mais je dois encore plus de cent francs aux ThĂ©nardier, monsieur l’inspecteur, savez-vous cela ? Elle se traĂźna sur la dalle mouillĂ©e par les bottes boueuses de tous ces hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec ses genoux. – Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grĂące. Je vous assure que je n’ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu ! je vous jure le bon Dieu que je n’ai pas eu tort. C’est ce monsieur le bourgeois que je ne connais pas qui m’a mis de la neige dans le dos. Est-ce qu’on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal Ă  personne ? Cela m’a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous ! Et puis il y avait dĂ©jĂ  un peu de temps qu’il me disait des raisons. Tu es laide ! tu n’as pas de dents ! Je le sais bien que je n’ai plus mes dents. Je ne faisais rien, moi ; je disais c’est un monsieur qui s’amuse. J’étais honnĂȘte avec lui, je ne lui parlais pas. C’est Ă  cet instant-lĂ  qu’il m’a mis de la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l’inspecteur ! est-ce qu’il n’y a personne lĂ  qui ait vu pour vous dire que c’est bien vrai ? J’ai peut-ĂȘtre eu tort de me fĂącher. Vous savez, dans le premier moment, on n’est pas maĂźtre. On a des vivacitĂ©s. Et puis, quelque chose de si froid qu’on vous met dans le dos Ă  l’heure que vous ne vous y attendez pas ! J’ai eu tort d’abĂźmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s’est-il en allĂ© ? Je lui demanderais pardon. Oh ! mon Dieu, cela me serait bien Ă©gal de lui demander pardon. Faites-moi grĂące pour aujourd’hui cette fois, monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne gagne que sept sous, ce n’est pas la faute du gouvernement, mais on gagne sept sous, et figurez-vous que j’ai cent francs Ă  payer, ou autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu ! je ne peux pas l’avoir avec moi. C’est si vilain ce que je fais ! Ô ma Cosette, ĂŽ mon petit ange de la bonne sainte Vierge, qu’est-ce qu’elle deviendra, pauvre loup ! Je vais vous dire, c’est les ThĂ©nardier, des aubergistes, des paysans, ça n’a pas de raisonnement. Il leur faut de l’argent. Ne me mettez pas en prison ! Voyez-vous, c’est une petite qu’on mettrait Ă  mĂȘme sur la grande route, va comme tu pourras, en plein cƓur d’hiver, il faut avoir pitiĂ© de cette chose-lĂ , mon bon monsieur Javert. Si c’était plus grand, ça gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, Ă  ces Ăąges-lĂ . Je ne suis pas une mauvaise femme au fond. Ce n’est pas la lĂąchetĂ© et la gourmandise qui ont fait de moi ça. J’ai bu de l’eau-de-vie, c’est par misĂšre. Je ne l’aime pas, mais cela Ă©tourdit. Quand j’étais plus heureuse, on n’aurait eu qu’à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n’étais pas une femme coquette qui a du dĂ©sordre. J’avais du linge, beaucoup de linge. Ayez pitiĂ© de moi, monsieur Javert ! Elle parlait ainsi, brisĂ©e en deux, secouĂ©e par les sanglots, aveuglĂ©e par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d’une toux sĂšche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l’agonie. La grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les misĂ©rables. À ce moment-lĂ , la Fantine Ă©tait redevenue belle. À de certains instants, elle s’arrĂȘtait et baisait tendrement le bas de la redingote du mouchard[164]. Elle eĂ»t attendri un cƓur de granit, mais on n’attendrit pas un cƓur de bois. – Allons ! dit Javert, je t’ai Ă©coutĂ©e. As-tu bien tout dit ? Marche Ă  prĂ©sent ! Tu as tes six mois ; le PĂšre Ă©ternel en personne n’y pourrait plus rien. À cette solennelle parole, le PĂšre Ă©ternel en personne n’y pourrait plus rien, elle comprit que l’arrĂȘt Ă©tait prononcĂ©. Elle s’affaissa sur elle-mĂȘme en murmurant – GrĂące ! Javert tourna le dos. Les soldats la saisirent par les bras. Depuis quelques minutes, un homme Ă©tait entrĂ© sans qu’on eĂ»t pris garde Ă  lui. Il avait refermĂ© la porte, s’y Ă©tait adossĂ©, et avait entendu les priĂšres dĂ©sespĂ©rĂ©es de la Fantine. Au moment oĂč les soldats mirent la main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas, sortit de l’ombre, et dit – Un instant, s’il vous plaĂźt ! Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ĂŽta son chapeau, et saluant avec une sorte de gaucherie fĂąchĂ©e – Pardon, monsieur le maire
 Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet Ă©trange. Elle se dressa debout tout d’une piĂšce comme un spectre qui sort de terre, repoussa les soldats des deux bras, marcha droit Ă  M. Madeleine avant qu’on eĂ»t pu la retenir, et le regardant fixement, l’air Ă©garĂ©, elle cria – Ah ! c’est donc toi qui es monsieur le maire ! Puis elle Ă©clata de rire et lui cracha au visage. M. Madeleine s’essuya le visage, et dit – Inspecteur Javert, mettez cette femme en libertĂ©. Javert se sentit au moment de devenir fou. Il Ă©prouvait en cet instant, coup sur coup, et presque mĂȘlĂ©es ensemble, les plus violentes Ă©motions qu’il eĂ»t ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au visage d’un maire, cela Ă©tait une chose si monstrueuse que, dans ses suppositions les plus effroyables, il eĂ»t regardĂ© comme un sacrilĂšge de le croire possible. D’un autre cĂŽtĂ©, dans le fond de sa pensĂ©e, il faisait confusĂ©ment un rapprochement hideux entre ce qu’était cette femme et ce que pouvait ĂȘtre ce maire, et alors il entrevoyait avec horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais quand il vit ce maire, ce magistrat, s’essuyer tranquillement le visage et dire mettez cette femme en libertĂ©, il eut comme un Ă©blouissement de stupeur ; la pensĂ©e et la parole lui manquĂšrent Ă©galement ; la somme de l’étonnement possible Ă©tait dĂ©passĂ©e pour lui. Il resta muet. Ce mot n’avait pas portĂ© un coup moins Ă©trange Ă  la Fantine. Elle leva son bras nu et se cramponna Ă  la clef du poĂȘle comme une personne qui chancelle. Cependant elle regardait tout autour d’elle et elle se mit Ă  parler Ă  voix basse, comme si elle se parlait Ă  elle-mĂȘme. – En libertĂ© ! qu’on me laisse aller ! que je n’aille pas en prison six mois ! Qui est-ce qui a dit cela ? Il n’est pas possible qu’on ait dit cela. J’ai mal entendu. Ça ne peut pas ĂȘtre ce monstre de maire ! Est-ce que c’est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu’on me mette en libertĂ© ? Oh ! voyez-vous ! je vais vous dire et vous me laisserez aller. Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c’est lui qui est cause de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu’il m’a chassĂ©e ! Ă  cause d’un tas de gueuses qui tiennent des propos dans l’atelier. Si ce n’est pas lĂ  une horreur ! renvoyer une pauvre fille qui fait honnĂȘtement son ouvrage ! Alors je n’ai plus gagnĂ© assez, et tout le malheur est venu. D’abord il y a une amĂ©lioration que ces messieurs de la police devraient bien faire, ce serait d’empĂȘcher les entrepreneurs des prisons de faire du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe Ă  neuf sous, il n’y a plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu’on peut. Moi, j’avais ma petite Cosette, j’ai bien Ă©tĂ© forcĂ©e de devenir une mauvaise femme. Vous comprenez Ă  prĂ©sent, que c’est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. AprĂšs cela, j’ai piĂ©tinĂ© le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le cafĂ© des officiers. Mais lui, il m’avait perdu toute ma robe avec sa neige. Nous autres, nous n’avons qu’une robe de soie, pour le soir. Voyez-vous, je n’ai jamais fait de mal exprĂšs, vrai, monsieur Javert, et je vois partout des femmes bien plus mĂ©chantes que moi qui sont bien plus heureuses. Ô monsieur Javert, c’est vous qui avez dit qu’on me mette dehors, n’est-ce pas ? Prenez des informations, parlez Ă  mon propriĂ©taire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je suis honnĂȘte. Ah ! mon Dieu, je vous demande pardon, j’ai touchĂ©, sans faire attention, Ă  la clef du poĂȘle, et cela fait fumer. M. Madeleine l’écoutait avec une attention profonde. Pendant qu’elle parlait, il avait fouillĂ© dans son gilet, en avait tirĂ© sa bourse et l’avait ouverte. Elle Ă©tait vide. Il l’avait remise dans sa poche. Il dit Ă  la Fantine – Combien avez-vous dit que vous deviez ? La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son cĂŽtĂ© – Est-ce que je te parle Ă  toi ! Puis s’adressant aux soldats – Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai crachĂ© Ă  la figure ? Ah ! vieux scĂ©lĂ©rat de maire, tu viens ici pour me faire peur, mais je n’ai pas peur de toi. J’ai peur de monsieur Javert. J’ai peur de mon bon monsieur Javert ! En parlant ainsi elle se retourna vers l’inspecteur – Avec ça, voyez-vous, monsieur l’inspecteur, il faut ĂȘtre juste. Je comprends que vous ĂȘtes juste, monsieur l’inspecteur. Au fait, c’est tout simple, un homme qui joue Ă  mettre un peu de neige dans le dos d’une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu’on se divertisse Ă  quelque chose, nous autres nous sommes lĂ  pour qu’on s’amuse, quoi ! Et puis, vous, vous venez, vous ĂȘtes bien forcĂ© de mettre l’ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y rĂ©flĂ©chissant, comme vous ĂȘtes bon, vous dites qu’on me mette en libertĂ©, c’est pour la petite, parce que six mois en prison, cela m’empĂȘcherait de nourrir mon enfant. Seulement n’y reviens plus, coquine ! Oh ! je n’y reviendrai plus, monsieur Javert ! on me fera tout ce qu’on voudra maintenant, je ne bougerai plus. Seulement, aujourd’hui, voyez-vous, j’ai criĂ© parce que cela m’a fait mal, je ne m’attendais pas du tout Ă  cette neige de ce monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas trĂšs bien, je tousse, j’ai lĂ  dans l’estomac comme une boule qui me brĂ»le, que le mĂ©decin me dit soignez-vous. Tenez, tĂątez, donnez votre main, n’ayez pas peur, c’est ici. Elle ne pleurait plus, sa voix Ă©tait caressante, elle appuyait sur sa gorge blanche et dĂ©licate la grosse main rude de Javert, et elle le regardait en souriant. Tout Ă  coup elle rajusta vivement le dĂ©sordre de ses vĂȘtements, fit retomber les plis de sa robe qui en se traĂźnant s’était relevĂ©e presque Ă  la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant Ă  demi-voix aux soldats avec un signe de tĂȘte amical – Les enfants, monsieur l’inspecteur a dit qu’on me lĂąche, je m’en vas. Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle Ă©tait dans la rue. Javert jusqu’à cet instant Ă©tait restĂ© debout, immobile, l’Ɠil fixĂ© Ă  terre, posĂ© de travers au milieu de cette scĂšne comme une statue dĂ©rangĂ©e qui attend qu’on la mette quelque part. Le bruit que fit le loquet le rĂ©veilla. Il releva la tĂȘte avec une expression d’autoritĂ© souveraine, expression toujours d’autant plus effrayante que le pouvoir se trouve placĂ© plus bas, fĂ©roce chez la bĂȘte fauve, atroce chez l’homme de rien. – Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drĂŽlesse s’en va ! Qui est-ce qui vous a dit de la laisser aller ? – Moi, dit Madeleine. La Fantine Ă  la voix de Javert avait tremblĂ© et lĂąchĂ© le loquet comme un voleur pris lĂąche l’objet volĂ©. À la voix de Madeleine, elle se retourna, et Ă  partir de ce moment, sans qu’elle prononçùt un mot, sans qu’elle osĂąt mĂȘme laisser sortir son souffle librement, son regard alla tour Ă  tour de Madeleine Ă  Javert et de Javert Ă  Madeleine, selon que c’était l’un ou l’autre qui parlait. Il Ă©tait Ă©vident qu’il fallait que Javert eĂ»t Ă©tĂ©, comme on dit, jetĂ© hors des gonds » pour qu’il se fĂ»t permis d’apostropher le sergent comme il l’avait fait, aprĂšs l’invitation du maire de mettre Fantine en libertĂ©. En Ă©tait-il venu Ă  oublier la prĂ©sence de monsieur le maire ? Avait-il fini par se dĂ©clarer Ă  lui-mĂȘme qu’il Ă©tait impossible qu’une autoritĂ© » eĂ»t donnĂ© un pareil ordre, et que bien certainement monsieur le maire avait dĂ» dire sans le vouloir une chose pour une autre ? Ou bien, devant les Ă©normitĂ©s dont il Ă©tait tĂ©moin depuis deux heures, se disait-il qu’il fallait revenir aux suprĂȘmes rĂ©solutions, qu’il Ă©tait nĂ©cessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformĂąt en magistrat, que l’homme de police devĂźnt homme de justice, et qu’en cette extrĂ©mitĂ© prodigieuse l’ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre, se personnifiaient en lui Javert ? Quoi qu’il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu’on vient d’entendre, on vit l’inspecteur de police Javert se tourner vers monsieur le maire, pĂąle, froid, les lĂšvres bleues, le regard dĂ©sespĂ©rĂ©, tout le corps agitĂ© d’un tremblement imperceptible, et, chose inouĂŻe, lui dire, l’Ɠil baissĂ©, mais la voix ferme – Monsieur le maire, cela ne se peut pas. – Comment ? dit M. Madeleine. – Cette malheureuse a insultĂ© un bourgeois. – Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et calme, Ă©coutez. Vous ĂȘtes un honnĂȘte homme, et je ne fais nulle difficultĂ© de m’expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je me suis informĂ©, j’ai tout su, c’est le bourgeois qui a eu tort et qui, en bonne police, eĂ»t dĂ» ĂȘtre arrĂȘtĂ©. Javert reprit – Cette misĂ©rable vient d’insulter monsieur le maire. – Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est Ă  moi peut-ĂȘtre. J’en puis faire ce que je veux. – Je demande pardon Ă  monsieur le maire. Son injure n’est pas Ă  lui, elle est Ă  la justice. – Inspecteur Javert, rĂ©pliqua M. Madeleine, la premiĂšre justice, c’est la conscience. J’ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais. – Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois. – Alors contentez-vous d’obĂ©ir. – J’obĂ©is Ă  mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois de prison. M. Madeleine rĂ©pondit avec douceur – Écoutez bien ceci. Elle n’en fera pas un jour. À cette parole dĂ©cisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui dit, mais avec un son de voix toujours profondĂ©ment respectueux – Je suis au dĂ©sespoir de rĂ©sister Ă  monsieur le maire, c’est la premiĂšre fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste, puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J’étais lĂ . C’est cette fille qui s’est jetĂ©e sur monsieur Bamatabois, qui est Ă©lecteur et propriĂ©taire de cette belle maison Ă  balcon qui fait le coin de l’esplanade, Ă  trois Ă©tages et toute en pierre de taille. Enfin, il y a des choses dans ce monde ! Quoi qu’il en soit, monsieur le maire, cela, c’est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme Fantine. Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sĂ©vĂšre que personne dans la ville n’avait encore entendue – Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d’instruction criminelle, j’en suis juge. J’ordonne que cette femme soit mise en libertĂ©. Javert voulut tenter un dernier effort. – Mais, monsieur le maire
 – Je vous rappelle, Ă  vous, l’article quatrevingt-un de la loi du 13 dĂ©cembre 1799 sur la dĂ©tention arbitraire. – Monsieur le maire, permettez
 – Plus un mot. – Pourtant
 – Sortez, dit M. Madeleine. Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un soldat russe. Il salua jusqu’à terre monsieur le maire, et sortit. Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant elle. Cependant elle aussi Ă©tait en proie Ă  un bouleversement Ă©trange. Elle venait de se voir en quelque sorte disputĂ©e par deux puissances opposĂ©es. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans leurs mains sa libertĂ©, sa vie, son Ăąme, son enfant ; l’un de ces hommes la tirait du cĂŽtĂ© de l’ombre, l’autre la ramenait vers la lumiĂšre. Dans cette lutte, entrevue Ă  travers les grossissements de l’épouvante, ces deux hommes lui Ă©taient apparus comme deux gĂ©ants ; l’un parlait comme son dĂ©mon, l’autre parlait comme son bon ange. L’ange avait vaincu le dĂ©mon, et, chose qui la faisait frissonner de la tĂȘte aux pieds, cet ange, ce libĂ©rateur, c’était prĂ©cisĂ©ment l’homme qu’elle abhorrait, ce maire qu’elle avait si longtemps considĂ©rĂ© comme l’auteur de tous ses maux, ce Madeleine ! et au moment mĂȘme oĂč elle venait de l’insulter d’une façon hideuse, il la sauvait ! S’était-elle donc trompĂ©e ? Devait-elle donc changer toute son Ăąme ?
 Elle ne savait, elle tremblait. Elle Ă©coutait Ă©perdue, elle regardait effarĂ©e, et Ă  chaque parole que disait M. Madeleine, elle sentait fondre et s’écrouler en elle les affreuses tĂ©nĂšbres de la haine et naĂźtre dans son cƓur je ne sais quoi de rĂ©chauffant et d’ineffable qui Ă©tait de la joie, de la confiance et de l’amour. Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit avec une voix lente, ayant peine Ă  parler comme un homme sĂ©rieux qui ne veut pas pleurer – Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je crois que c’est vrai, et je sens que c’est vrai. J’ignorais mĂȘme que vous eussiez quittĂ© mes ateliers. Pourquoi ne vous ĂȘtes-vous pas adressĂ©e Ă  moi ? Mais voici je payerai vos dettes, je ferai venir votre enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, Ă  Paris, oĂč vous voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l’argent qu’il vous faudra. Vous redeviendrez honnĂȘte en redevenant heureuse. Et mĂȘme, Ă©coutez, je vous le dĂ©clare dĂšs Ă  prĂ©sent, si tout est comme vous le dites, et je n’en doute pas, vous n’avez jamais cessĂ© d’ĂȘtre vertueuse et sainte devant Dieu. Oh ! pauvre femme ! C’en Ă©tait plus que la pauvre Fantine n’en pouvait supporter. Avoir Cosette ! sortir de cette vie infĂąme ! vivre libre, riche, heureuse, honnĂȘte, avec Cosette ! voir brusquement s’épanouir au milieu de sa misĂšre toutes ces rĂ©alitĂ©s du paradis ! Elle regarda comme hĂ©bĂ©tĂ©e cet homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots oh ! oh ! oh ! Ses jarrets pliĂšrent, elle se mit Ă  genoux devant M. Madeleine, et, avant qu’il eĂ»t pu l’en empĂȘcher, il sentit qu’elle lui prenait la main et que ses lĂšvres s’y posaient. Puis elle s’évanouit. Livre sixiĂšme – Javert Chapitre I – Commencement du repos M. Madeleine fit transporter la Fantine Ă  cette infirmerie qu’il avait dans sa propre maison. Il la confia aux sƓurs qui la mirent au lit. Une fiĂšvre ardente Ă©tait survenue. Elle passa une partie de la nuit Ă  dĂ©lirer et Ă  parler haut. Cependant elle finit par s’endormir. Le lendemain vers midi Fantine se rĂ©veilla, elle entendit une respiration tout prĂšs de son lit, elle Ă©carta son rideau et vit M. Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tĂȘte. Ce regard Ă©tait plein de pitiĂ© et d’angoisse et suppliait. Elle en suivit la direction et vit qu’il s’adressait Ă  un crucifix clouĂ© au mur. M. Madeleine Ă©tait dĂ©sormais transfigurĂ© aux yeux de Fantine. Il lui paraissait enveloppĂ© de lumiĂšre. Il Ă©tait absorbĂ© dans une sorte de priĂšre. Elle le considĂ©ra longtemps sans oser l’interrompre. Enfin elle lui dit timidement – Que faites-vous donc lĂ  ? M. Madeleine Ă©tait Ă  cette place depuis une heure. Il attendait que Fantine se rĂ©veillĂąt. Il lui prit la main, lui tĂąta le pouls, et rĂ©pondit – Comment ĂȘtes-vous ? – Bien, j’ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera rien. Lui reprit, rĂ©pondant Ă  la question qu’elle lui avait adressĂ©e d’abord, comme s’il ne faisait que de l’entendre – Je priais le martyr qui est lĂ -haut. Et il ajouta dans sa pensĂ©e Pour la martyre qui est ici-bas. » M. Madeleine avait passĂ© la nuit et la matinĂ©e Ă  s’informer. Il savait tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants dĂ©tails l’histoire de Fantine. Il continua – Vous avez bien souffert, pauvre mĂšre. Oh ! ne vous plaignez pas, vous avez Ă  prĂ©sent la dot des Ă©lus. C’est de cette façon que les hommes font des anges. Ce n’est point leur faute ; ils ne savent pas s’y prendre autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la premiĂšre forme du ciel. Il fallait commencer par lĂ . Il soupira profondĂ©ment. Elle cependant lui souriait avec ce sublime sourire auquel il manquait deux dents. Javert dans cette mĂȘme nuit avait Ă©crit une lettre. Il remit lui-mĂȘme cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. Elle Ă©tait pour Paris, et la suscription portait À monsieur Chabouillet, secrĂ©taire de monsieur le prĂ©fet de police. Comme l’affaire du corps de garde s’était Ă©bruitĂ©e, la directrice du bureau de poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le dĂ©part et qui reconnurent l’écriture de Javert sur l’adresse, pensĂšrent que c’était sa dĂ©mission qu’il envoyait. M. Madeleine se hĂąta d’écrire aux ThĂ©nardier. Fantine leur devait cent vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se payer sur cette somme, et d’amener tout de suite l’enfant Ă  Montreuil-sur-mer oĂč sa mĂšre malade la rĂ©clamait. Ceci Ă©blouit le ThĂ©nardier. – Diable ! dit-il Ă  sa femme, ne lĂąchons pas l’enfant. VoilĂ  que cette mauviette va devenir une vache Ă  lait. Je devine. Quelque jocrisse se sera amourachĂ© de la mĂšre. Il riposta par un mĂ©moire de cinq cents et quelques francs fort bien fait. Dans ce mĂ©moire figuraient pour plus de trois cents francs deux notes incontestables, l’une d’un mĂ©decin, l’autre d’un apothicaire, lesquels avaient soignĂ© et mĂ©dicamentĂ© dans deux longues maladies Éponine et Azelma. Cosette, nous l’avons dit, n’avait pas Ă©tĂ© malade. Ce fut l’affaire d’une toute petite substitution de noms. ThĂ©nardier mit au bas du mĂ©moire reçu Ă  compte trois cents francs. M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et Ă©crivit DĂ©pĂȘchez-vous d’amener Cosette. – Christi ! dit le ThĂ©nardier, ne lĂąchons pas l’enfant. Cependant Fantine ne se rĂ©tablissait point. Elle Ă©tait toujours Ă  l’infirmerie. Les sƓurs n’avaient d’abord reçu et soignĂ© cette fille » qu’avec rĂ©pugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du gonflement de la lĂšvre infĂ©rieure des vierges sages regardant les vierges folles. Cet antique mĂ©pris des vestales pour les ambulaĂŻes[165] est un des plus profonds instincts de la dignitĂ© fĂ©minine ; les sƓurs l’avaient Ă©prouvĂ©, avec le redoublement qu’ajoute la religion. Mais, en peu de jours, Fantine les avait dĂ©sarmĂ©es. Elle avait toutes sortes de paroles humbles et douces, et la mĂšre qui Ă©tait en elle attendrissait. Un jour les sƓurs l’entendirent qui disait Ă  travers la fiĂšvre – J’ai Ă©tĂ© une pĂ©cheresse, mais quand j’aurai mon enfant prĂšs de moi, cela voudra dire que Dieu m’a pardonnĂ©. Pendant que j’étais dans le mal, je n’aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n’aurais pas pu supporter ses yeux Ă©tonnĂ©s et tristes. C’était pour elle pourtant que je faisais le mal, et c’est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai la bĂ©nĂ©diction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai, cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout. C’est un ange, voyez-vous, mes sƓurs. À cet Ăąge-lĂ , les ailes, ça n’est pas encore tombĂ©. M. Madeleine l’allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui demandait – Verrai-je bientĂŽt ma Cosette ? Il lui rĂ©pondait – Peut-ĂȘtre demain matin. D’un moment Ă  l’autre elle arrivera, je l’attends. Et le visage pĂąle de la mĂšre rayonnait. – Oh ! disait-elle, comme je vais ĂȘtre heureuse ! Nous venons de dire qu’elle ne se rĂ©tablissait pas. Au contraire, son Ă©tat semblait s’aggraver de semaine en semaine. Cette poignĂ©e de neige appliquĂ©e Ă  nu sur la peau entre les deux omoplates avait dĂ©terminĂ© une suppression subite de transpiration Ă  la suite de laquelle la maladie qu’elle couvait depuis plusieurs annĂ©es finit par se dĂ©clarer violemment. On commençait alors Ă  suivre pour l’étude et le traitement des maladies de poitrine les belles indications de LaĂ«nnec[166]. Le mĂ©decin ausculta Fantine et hocha la tĂȘte. M. Madeleine dit au mĂ©decin – Eh bien ? – N’a-t-elle pas un enfant qu’elle dĂ©sire voir ? dit le mĂ©decin. – Oui. – Eh bien, hĂątez-vous de le faire venir. M. Madeleine eut un tressaillement. Fantine lui demanda – Qu’a dit le mĂ©decin ? M. Madeleine s’efforça de sourire. – Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra la santĂ©. – Oh ! reprit-elle, il a raison ! Mais qu’est-ce qu’ils ont donc ces ThĂ©nardier Ă  me garder ma Cosette ! Oh ! elle va venir. Voici enfin que je vois le bonheur tout prĂšs de moi ! Le ThĂ©nardier cependant ne lĂąchait pas l’enfant » et donnait cent mauvaises raisons. Cosette Ă©tait un peu souffrante pour se mettre en route l’hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc. – J’enverrai quelqu’un chercher Cosette, dit le pĂšre Madeleine. S’il le faut, j’irai moi-mĂȘme. Il Ă©crivit sous la dictĂ©e de Fantine cette lettre qu’il lui fit signer Monsieur ThĂ©nardier, Vous remettrez Cosette Ă  la personne. On vous payera toutes les petites choses. J’ai l’honneur de vous saluer avec considĂ©ration. Fantine. » Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau tailler de notre mieux le bloc mystĂ©rieux dont notre vie est faite, la veine noire de la destinĂ©e y reparaĂźt toujours. Chapitre II – Comment Jean peut devenir Champ Un matin, M. Madeleine Ă©tait dans son cabinet, occupĂ© Ă  rĂ©gler d’avance quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas oĂč il se dĂ©ciderait Ă  ce voyage de Montfermeil, lorsqu’on vint lui dire que l’inspecteur de police Javert demandait Ă  lui parler. En entendant prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se dĂ©fendre d’une impression dĂ©sagrĂ©able. Depuis l’aventure du bureau de police, Javert l’avait plus que jamais Ă©vitĂ©, et M. Madeleine ne l’avait point revu. – Faites entrer, dit-il. Javert entra. M. Madeleine Ă©tait restĂ© assis prĂšs de la cheminĂ©e, une plume Ă  la main, l’Ɠil sur un dossier qu’il feuilletait et qu’il annotait, et qui contenait des procĂšs-verbaux de contraventions Ă  la police de la voirie. Il ne se dĂ©rangea point pour Javert. Il ne pouvait s’empĂȘcher de songer Ă  la pauvre Fantine, et il lui convenait d’ĂȘtre glacial. Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le maire ne le regarda pas et continua d’annoter son dossier. Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s’arrĂȘta sans rompre le silence. Un physionomiste qui eĂ»t Ă©tĂ© familier avec la nature de Javert, qui eĂ»t Ă©tudiĂ© depuis longtemps ce sauvage au service de la civilisation, ce composĂ© bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du caporal, cet espion incapable d’un mensonge, ce mouchard vierge, un physionomiste qui eĂ»t su sa secrĂšte et ancienne aversion pour M. Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eĂ»t considĂ©rĂ© Javert en ce moment, se fĂ»t dit que s’est-il passĂ© ? Il Ă©tait Ă©vident, pour qui eĂ»t connu cette conscience droite, claire, sincĂšre, probe, austĂšre et fĂ©roce, que Javert sortait de quelque grand Ă©vĂ©nement intĂ©rieur. Javert n’avait rien dans l’ñme qu’il ne l’eĂ»t aussi sur le visage. Il Ă©tait, comme les gens violents, sujet aux revirements brusques. Jamais sa physionomie n’avait Ă©tĂ© plus Ă©trange et plus inattendue. En entrant, il s’était inclinĂ© devant M. Madeleine avec un regard oĂč il n’y avait ni rancune, ni colĂšre, ni dĂ©fiance, il s’était arrĂȘtĂ© Ă  quelques pas derriĂšre le fauteuil du maire ; et maintenant il se tenait lĂ , debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la rudesse naĂŻve et froide d’un homme qui n’a jamais Ă©tĂ© doux et qui a toujours Ă©tĂ© patient ; il attendait, sans dire un mot, sans faire un mouvement, dans une humilitĂ© vraie et dans une rĂ©signation tranquille, qu’il plĂ»t Ă  monsieur le maire de se retourner, calme, sĂ©rieux, le chapeau Ă  la main, les yeux baissĂ©s, avec une expression qui tenait le milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu’on eĂ»t pu lui supposer avaient disparu. Il n’y avait plus rien sur ce visage impĂ©nĂ©trable et simple comme le granit, qu’une morne tristesse. Toute sa personne respirait l’abaissement et la fermetĂ©, et je ne sais quel accablement courageux. Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna Ă  demi. – Eh bien ! qu’est-ce ? qu’y a-t-il, Javert ? Javert demeura un instant silencieux comme s’il se recueillait, puis Ă©leva la voix avec une sorte de solennitĂ© triste qui n’excluait pourtant pas la simplicitĂ© – Il y a, monsieur le maire, qu’un acte coupable a Ă©tĂ© commis. – Quel acte ? – Un agent infĂ©rieur de l’autoritĂ© a manquĂ© de respect Ă  un magistrat de la façon la plus grave. Je viens, comme c’est mon devoir, porter le fait Ă  votre connaissance. – Quel est cet agent ? demanda M. Madeleine. – Moi, dit Javert. – Vous ? – Moi. – Et quel est le magistrat qui aurait Ă  se plaindre de l’agent ? – Vous, monsieur le maire. M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l’air sĂ©vĂšre et les yeux toujours baissĂ©s – Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer prĂšs de l’autoritĂ© ma destitution. M. Madeleine stupĂ©fait ouvrit la bouche. Javert l’interrompit. – Vous direz, j’aurais pu donner ma dĂ©mission, mais cela ne suffit pas. Donner sa dĂ©mission, c’est honorable. J’ai failli, je dois ĂȘtre puni. Il faut que je sois chassĂ©. Et aprĂšs une pause, il ajouta – Monsieur le maire, vous avez Ă©tĂ© sĂ©vĂšre pour moi l’autre jour injustement. Soyez-le aujourd’hui justement. – Ah çà ! pourquoi ? s’écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias ? qu’est-ce que cela veut dire ? oĂč y a-t-il un acte coupable commis contre moi par vous ? qu’est-ce que vous m’avez fait ? quels torts avez-vous envers moi ? Vous vous accusez, vous voulez ĂȘtre remplacé  – ChassĂ©, dit Javert. – ChassĂ©, soit. C’est fort bien. Je ne comprends pas. – Vous allez comprendre, monsieur le maire. Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et tristement – Monsieur le maire, il y a six semaines, Ă  la suite de cette scĂšne pour cette fille, j’étais furieux, je vous ai dĂ©noncĂ©. – DĂ©noncĂ© ! – À la prĂ©fecture de police de Paris. M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit Ă  rire. – Comme maire ayant empiĂ©tĂ© sur la police ? – Comme ancien forçat. Le maire devint livide. Javert, qui n’avait pas levĂ© les yeux, continua – Je le croyais. Depuis longtemps j’avais des idĂ©es. Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre Ă  Faverolles, votre force des reins, l’aventure du vieux Fauchelevent, votre adresse au tir, votre jambe qui traĂźne un peu, est-ce que je sais, moi ? des bĂȘtises ! mais enfin je vous prenais pour un nommĂ© Jean Valjean. – Un nommĂ© ?
 Comment dites-vous ce nom-lĂ  ? – Jean Valjean. C’est un forçat que j’avais vu il y a vingt ans quand j’étais adjudant-garde-chiourme Ă  Toulon. En sortant du bagne, ce Jean Valjean avait, Ă  ce qu’il paraĂźt, volĂ© chez un Ă©vĂȘque, puis il avait commis un autre vol Ă  main armĂ©e, dans un chemin public, sur un petit savoyard. Depuis huit ans il s’était dĂ©robĂ©, on ne sait comment, et on le cherchait. Moi je m’étais figuré  – Enfin, j’ai fait cette chose ! La colĂšre m’a dĂ©cidĂ©, je vous ai dĂ©noncĂ© Ă  la prĂ©fecture. M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants, reprit avec un accent de parfaite indiffĂ©rence – Et que vous a-t-on rĂ©pondu ? – Que j’étais fou. – Eh bien ? – Eh bien, on avait raison. – C’est heureux que vous le reconnaissiez ! – Il faut bien, puisque le vĂ©ritable Jean Valjean est trouvĂ©. La feuille que tenait M. Madeleine lui Ă©chappa des mains, il leva la tĂȘte, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable – Ah ! Javert poursuivit – VoilĂ  ce que c’est, monsieur le maire. Il paraĂźt qu’il y avait dans le pays, du cĂŽtĂ© d’Ailly-le-Haut-Clocher, une espĂšce de bonhomme qu’on appelait le pĂšre Champmathieu. C’était trĂšs misĂ©rable. On n’y faisait pas attention. Ces gens-lĂ , on ne sait pas de quoi cela vit. DerniĂšrement, cet automne, le pĂšre Champmathieu a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© pour un vol de pommes Ă  cidre, commis chez
 – enfin n’importe ! Il y a eu vol, mur escaladĂ©, branches de l’arbre cassĂ©es. On a arrĂȘtĂ© mon Champmathieu. Il avait encore la branche de pommier Ă  la main. On coffre le drĂŽle. Jusqu’ici ce n’est pas beaucoup plus qu’une affaire correctionnelle. Mais voici qui est de la providence. La geĂŽle Ă©tant en mauvais Ă©tat, monsieur le juge d’instruction trouve Ă  propos de faire transfĂ©rer Champmathieu Ă  Arras oĂč est la prison dĂ©partementale. Dans cette prison d’Arras, il y a un ancien forçat nommĂ© Brevet qui est dĂ©tenu pour je ne sais quoi et qu’on a fait guichetier de chambrĂ©e parce qu’il se conduit bien. Monsieur le maire, Champmathieu n’est pas plus tĂŽt dĂ©barquĂ© que voilĂ  Brevet qui s’écrie Eh mais ! je connais cet homme-lĂ . C’est un fagot[167]. Regardez-moi donc, bonhomme ! Vous ĂȘtes Jean Valjean ! – Jean Valjean ! qui ça Jean Valjean ? Le Champmathieu joue l’étonnĂ©. – Ne fais donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean ! Tu as Ă©tĂ© au bagne de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y Ă©tions ensemble. – Le Champmathieu nie. Parbleu ! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette aventure-lĂ . Voici ce qu’on trouve ce Champmathieu, il y a une trentaine d’annĂ©es, a Ă©tĂ© ouvrier Ă©mondeur d’arbres dans plusieurs pays, notamment Ă  Faverolles. LĂ  on perd sa trace. Longtemps aprĂšs, on le revoit en Auvergne, puis Ă  Paris, oĂč il dit avoir Ă©tĂ© charron et avoir eu une fille blanchisseuse, mais cela n’est pas prouvĂ© ; enfin dans ce pays-ci. Or, avant d’aller au bagne pour vol qualifiĂ©, qu’était Jean Valjean ? Ă©mondeur. OĂč ? Ă  Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s’appelait de son nom de baptĂȘme Jean et sa mĂšre se nommait de son nom de famille Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu’en sortant du bagne il aura pris le nom de sa mĂšre pour se cacher et se sera fait appeler Jean Mathieu ? Il va en Auvergne. De Jean la prononciation du pays fait Chan, on l’appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le voilĂ  transformĂ© en Champmathieu. Vous me suivez, n’est-ce pas ? On s’informe Ă  Faverolles. La famille de Jean Valjean n’y est plus. On ne sait plus oĂč elle est. Vous savez, dans ces classes-lĂ , il y a souvent de ces Ă©vanouissements d’une famille. On cherche, on ne trouve plus rien. Ces gens-lĂ , quand ce n’est pas de la boue, c’est de la poussiĂšre. Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il n’y a plus personne Ă  Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On s’informe Ă  Toulon. Avec Brevet, il n’y a plus que deux forçats qui aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnĂ©s Ă  vie Cochepaille et Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les confronte au prĂ©tendu Champmathieu. Ils n’hĂ©sitent pas. Pour eux comme pour Brevet, c’est Jean Valjean. MĂȘme Ăąge, il a cinquante-quatre ans, mĂȘme taille, mĂȘme air, mĂȘme homme enfin, c’est lui. C’est en ce moment-lĂ  mĂȘme que j’envoyais ma dĂ©nonciation Ă  la prĂ©fecture de Paris. On me rĂ©pond que je perds l’esprit et que Jean Valjean est Ă  Arras au pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m’étonne, moi qui croyais tenir ici ce mĂȘme Jean Valjean ! J’écris Ă  monsieur le juge d’instruction. Il me fait venir, on m’amĂšne le Champmathieu
 – Eh bien ? interrompit M. Madeleine. Javert rĂ©pondit avec son visage incorruptible et triste – Monsieur le maire, la vĂ©ritĂ© est la vĂ©ritĂ©. J’en suis fĂąchĂ©, mais c’est cet homme-lĂ  qui est Jean Valjean. Moi aussi je l’ai reconnu. M. Madeleine reprit d’une voix trĂšs basse – Vous ĂȘtes sĂ»r ? Javert se mit Ă  rire de ce rire douloureux qui Ă©chappe Ă  une conviction profonde – Oh, sĂ»r ! Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincĂ©es de poudre de bois dans la sĂ©bille Ă  sĂ©cher l’encre qui Ă©tait sur la table, et il ajouta – Et mĂȘme, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends pas comment j’ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur le maire. En adressant cette parole suppliante et grave Ă  celui qui, six semaines auparavant, l’avait humiliĂ© en plein corps de garde et lui avait dit sortez ! » Javert, cet homme hautain, Ă©tait Ă  son insu plein de simplicitĂ© et de dignitĂ©. M. Madeleine ne rĂ©pondit Ă  sa priĂšre que par cette question brusque – Et que dit cet homme ? – Ah, dame ! monsieur le maire, l’affaire est mauvaise. Si c’est Jean Valjean, il y a rĂ©cidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper des pommes, pour un enfant, c’est une polissonnerie ; pour un homme, c’est un dĂ©lit ; pour un forçat, c’est un crime. Escalade et vol, tout y est. Ce n’est plus la police correctionnelle, c’est la cour d’assises. Ce n’est plus quelques jours de prison, ce sont les galĂšres Ă  perpĂ©tuitĂ©. Et puis, il y a l’affaire du petit savoyard que j’espĂšre bien qui reviendra. Diable ! il y a de quoi se dĂ©battre, n’est-ce pas ? Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois. C’est encore lĂ  que je le reconnais. Un autre sentirait que cela chauffe ; il se dĂ©mĂšnerait, il crierait, la bouilloire chante devant le feu, il ne voudrait pas ĂȘtre Jean Valjean, et cĂŠtera. Lui, il n’a pas l’air de comprendre, il dit Je suis Champmathieu, je ne sors pas de lĂ  ! Il a l’air Ă©tonnĂ©, il fait la brute, c’est bien mieux. Oh ! le drĂŽle est habile. Mais c’est Ă©gal, les preuves sont lĂ . Il est reconnu par quatre personnes, le vieux coquin sera condamnĂ©. C’est portĂ© aux assises, Ă  Arras. Je vais y aller pour tĂ©moigner. Je suis citĂ©. M. Madeleine s’était remis Ă  son bureau, avait ressaisi son dossier, et le feuilletait tranquillement, lisant et Ă©crivant tour Ă  tour comme un homme affairĂ©. Il se tourna vers Javert – Assez, Javert. Au fait, tous ces dĂ©tails m’intĂ©ressent fort peu. Nous perdons notre temps, et nous avons des affaires pressĂ©es. Javert, vous allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend des herbes lĂ -bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de dĂ©poser sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est un brutal qui a failli Ă©craser cette femme et son enfant. Il faut qu’il soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue Montre-de-Champigny. Il se plaint qu’il y a une gouttiĂšre de la maison voisine qui verse l’eau de la pluie chez lui, et qui affouille les fondations de sa maison. AprĂšs vous constaterez des contraventions de police qu’on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du Garraud-Blanc chez madame RenĂ©e Le BossĂ©, et vous dresserez procĂšs-verbal. Mais je vous donne lĂ  beaucoup de besogne. N’allez-vous pas ĂȘtre absent ? ne m’avez-vous pas dit que vous alliez Ă  Arras pour cette affaire dans huit ou dix jours ?
 – Plus tĂŽt que cela, monsieur le maire. – Quel jour donc ? – Mais je croyais avoir dit Ă  monsieur le maire que cela se jugeait demain et que je partais par la diligence cette nuit. M. Madeleine fit un mouvement imperceptible. – Et combien de temps durera l’affaire ? – Un jour tout au plus. L’arrĂȘt sera prononcĂ© au plus tard demain dans la nuit. Mais je n’attendrai pas l’arrĂȘt, qui ne peut manquer. SitĂŽt ma dĂ©position faite, je reviendrai ici. – C’est bon, dit M. Madeleine. Et il congĂ©dia Javert d’un signe de main. Javert ne s’en alla pas. – Pardon, monsieur le maire, dit-il. – Qu’est-ce encore ? demanda M. Madeleine. – Monsieur le maire, il me reste une chose Ă  vous rappeler. – Laquelle ? – C’est que je dois ĂȘtre destituĂ©. M. Madeleine se leva. – Javert, vous ĂȘtes un homme d’honneur, et je vous estime. Vous vous exagĂ©rez votre faute. Ceci d’ailleurs est encore une offense qui me concerne. Javert, vous ĂȘtes digne de monter et non de descendre. J’entends que vous gardiez votre place. Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu’on vit cette conscience peu Ă©clairĂ©e, mais rigide et chaste, et il dit d’une voix tranquille – Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela. – Je vous rĂ©pĂšte, rĂ©pliqua M. Madeleine, que la chose me regarde. Mais Javert, attentif Ă  sa seule pensĂ©e, continua – Quant Ă  exagĂ©rer, je n’exagĂšre point. Voici comment je raisonne. Je vous ai soupçonnĂ© injustement. Cela, ce n’est rien. C’est notre droit Ă  nous autres de soupçonner, quoiqu’il y ait pourtant abus Ă  soupçonner au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accĂšs de colĂšre, dans le but de me venger, je vous ai dĂ©noncĂ© comme forçat, vous, un homme respectable, un maire, un magistrat ! ceci est grave. TrĂšs grave. J’ai offensĂ© l’autoritĂ© dans votre personne, moi, agent de l’autoritĂ© ! Si l’un de mes subordonnĂ©s avait fait ce que j’ai fait, je l’aurais dĂ©clarĂ© indigne du service, et chassĂ©. Eh bien ? – Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J’ai souvent Ă©tĂ© sĂ©vĂšre dans ma vie. Pour les autres. C’était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je n’étais pas sĂ©vĂšre pour moi, tout ce que j’ai fait de juste deviendrait injuste. Est-ce que je dois m’épargner plus que les autres ? Non. Quoi ! je n’aurais Ă©tĂ© bon qu’à chĂątier autrui, et pas moi ! mais je serais un misĂ©rable ! mais ceux qui disent ce gueux de Javert ! auraient raison ! Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bontĂ©, votre bontĂ© m’a fait faire assez de mauvais sang quand elle Ă©tait pour les autres. Je n’en veux pas pour moi. La bontĂ© qui consiste Ă  donner raison Ă  la fille publique contre le bourgeois, Ă  l’agent de police contre le maire, Ă  celui qui est en bas contre celui qui est en haut, c’est ce que j’appelle de la mauvaise bontĂ©. C’est avec cette bontĂ©-lĂ  que la sociĂ©tĂ© se dĂ©sorganise. Mon Dieu ! c’est bien facile d’ĂȘtre bon, le malaisĂ© c’est d’ĂȘtre juste. Allez ! si vous aviez Ă©tĂ© ce que je croyais, je n’aurais pas Ă©tĂ© bon pour vous, moi ! vous auriez vu ! Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre. Quand je rĂ©primais des malfaiteurs, quand je sĂ©vissais sur des gredins, je me suis souvent dit Ă  moi-mĂȘme toi, si tu bronches, si jamais je te prends en faute, sois tranquille ! – J’ai bronchĂ©, je me prends en faute, tant pis ! Allons, renvoyĂ©, cassĂ©, chassĂ© ! c’est bon. J’ai des bras, je travaillerai Ă  la terre, cela m’est Ă©gal. Monsieur le maire, le bien du service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de l’inspecteur Javert. Tout cela Ă©tait prononcĂ© d’un accent humble, fier, dĂ©sespĂ©rĂ© et convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre Ă  cet Ă©trange honnĂȘte homme. – Nous verrons, fit M. Madeleine. Et il lui tendit la main. Javert recula, et dit d’un ton farouche – Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas ĂȘtre. Un maire ne donne pas la main Ă  un mouchard. Il ajouta entre ses dents – Mouchard, oui ; du moment oĂč j’ai mĂ©susĂ© de la police, je ne suis plus qu’un mouchard. Puis il salua profondĂ©ment, et se dirigea vers la porte. LĂ  il se retourna, et, les yeux toujours baissĂ©s – Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu’à ce que je sois remplacĂ©. Il sortit. M. Madeleine resta rĂȘveur, Ă©coutant ce pas ferme et assurĂ© qui s’éloignait sur le pavĂ© du corridor. Livre septiĂšme – L’affaire Champmathieu Chapitre I – La sƓur Simplice Les incidents qu’on va lire n’ont pas tous Ă©tĂ© connus Ă  Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percĂ© a laissĂ© dans cette ville un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne les racontions dans leurs moindres dĂ©tails. Dans ces dĂ©tails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vĂ©ritĂ©. Dans l’aprĂšs-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir la Fantine comme d’habitude. Avant de pĂ©nĂ©trer prĂšs de Fantine, il fit demander la sƓur Simplice. Les deux religieuses qui faisaient le service de l’infirmerie, dames lazaristes comme toutes les sƓurs de charitĂ©, s’appelaient sƓur PerpĂ©tue et sƓur Simplice. La sƓur PerpĂ©tue Ă©tait la premiĂšre villageoise venue, grossiĂšrement sƓur de charitĂ©, entrĂ©e chez Dieu comme on entre en place. Elle Ă©tait religieuse comme on est cuisiniĂšre. Ce type n’est point trĂšs rare. Les ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne, aisĂ©ment façonnĂ©e en capucin ou en ursuline. Ces rusticitĂ©s s’utilisent pour les grosses besognes de la dĂ©votion. La transition d’un bouvier Ă  un carme n’a rien de heurtĂ© ; l’un devient l’autre sans grand travail ; le fond commun d’ignorance du village et du cloĂźtre est une prĂ©paration toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le moine. Un peu d’ampleur au sarrau, et voilĂ  un froc. La sƓur PerpĂ©tue Ă©tait une forte religieuse, de Marines, prĂšs Pontoise, patoisant, psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou l’hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l’agonie avec des priĂšres en colĂšre, hardie, honnĂȘte et rougeaude. La sƓur Simplice Ă©tait blanche d’une blancheur de cire. PrĂšs de sƓur PerpĂ©tue, c’était le cierge Ă  cĂŽtĂ© de la chandelle. Vincent de Paul a divinement fixĂ© la figure de la sƓur de charitĂ© dans ces admirables paroles oĂč il mĂȘle tant de libertĂ© Ă  tant de servitude Elles n’auront pour monastĂšre que la maison des malades, pour cellule qu’une chambre de louage, pour chapelle que l’église de leur paroisse, pour cloĂźtre que les rues de la ville ou les salles des hĂŽpitaux, pour clĂŽture que l’obĂ©issance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la modestie. » Cet idĂ©al Ă©tait vivant dans la sƓur Simplice. Personne n’eĂ»t pu dire l’ñge de la sƓur Simplice ; elle n’avait jamais Ă©tĂ© jeune et semblait ne devoir jamais ĂȘtre vieille. C’était une personne – nous n’osons dire une femme – calme, austĂšre, de bonne compagnie, froide, et qui n’avait jamais menti. Elle Ă©tait si douce qu’elle paraissait fragile ; plus solide d’ailleurs que le granit. Elle touchait aux malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi dire, du silence dans sa parole ; elle parlait juste le nĂ©cessaire, et elle avait un son de voix qui eĂ»t tout Ă  la fois Ă©difiĂ© un confessionnal et enchantĂ© un salon. Cette dĂ©licatesse s’accommodait de la robe de bure, trouvant Ă  ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. Insistons sur un dĂ©tail. N’avoir jamais menti, n’avoir jamais dit, pour un intĂ©rĂȘt quelconque, mĂȘme indiffĂ©remment, une chose qui ne fĂ»t la vĂ©ritĂ©, la sainte vĂ©ritĂ©, c’était le trait distinctif de la sƓur Simplice ; c’était l’accent de sa vertu. Elle Ă©tait presque cĂ©lĂšbre dans la congrĂ©gation pour cette vĂ©racitĂ© imperturbable. L’abbĂ© Sicard[168] parle de la sƓur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincĂšres, si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur au moins la fĂȘlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe ? Mentir, c’est l’absolu du mal. Peu mentir n’est pas possible ; celui qui ment, ment tout le mensonge ; mentir, c’est la face mĂȘme du dĂ©mon ; Satan a deux noms, il s’appelle Satan et il s’appelle Mensonge. VoilĂ  ce qu’elle pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en rĂ©sultait cette blancheur dont nous avons parlĂ©, blancheur qui couvrait de son rayonnement mĂȘme ses lĂšvres et ses yeux. Son sourire Ă©tait blanc, son regard Ă©tait blanc. Il n’y avait pas une toile d’araignĂ©e, pas un grain de poussiĂšre Ă  la vitre de cette conscience. En entrant dans l’obĂ©dience de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix spĂ©cial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux se laisser arracher les deux seins que de rĂ©pondre, Ă©tant nĂ©e Ă  Syracuse, qu’elle Ă©tait nĂ©e Ă  SĂ©geste, mensonge qui la sauvait. Cette patronne convenait Ă  cette Ăąme. La sƓur Simplice, en entrant dans l’ordre, avait deux dĂ©fauts dont elle s’était peu Ă  peu corrigĂ©e ; elle avait eu le goĂ»t des friandises et elle avait aimĂ© Ă  recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu’un livre de priĂšres en gros caractĂšres et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, mais elle comprenait le livre. La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement de la vertu latente, et s’était dĂ©vouĂ©e Ă  la soigner presque exclusivement. M. Madeleine emmena Ă  part la sƓur Simplice et lui recommanda Fantine avec un accent singulier dont la sƓur se souvint plus tard. En quittant la sƓur, il s’approcha de Fantine. Fantine attendait chaque jour l’apparition de M. Madeleine comme on attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux sƓurs – Je ne vis que lorsque monsieur le maire est lĂ . Elle avait ce jour-lĂ  beaucoup de fiĂšvre. DĂšs qu’elle vit M. Madeleine, elle lui demanda – Et Cosette ? Il rĂ©pondit en souriant – BientĂŽt. M. Madeleine fut avec Fantine comme Ă  l’ordinaire. Seulement il resta une heure au lieu d’une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il fit mille instances Ă  tout le monde pour que rien ne manquĂąt Ă  la malade. On remarqua qu’il y eut un moment oĂč son visage devint trĂšs sombre. Mais cela s’expliqua quand on sut que le mĂ©decin s’était penchĂ© Ă  son oreille et lui avait dit – Elle baisse beaucoup. Puis il rentra Ă  la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec attention une carte routiĂšre de France qui Ă©tait suspendue dans son cabinet. Il Ă©crivit quelques chiffres au crayon sur un papier. Chapitre II – PerspicacitĂ© de maĂźtre Scaufflaire De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maĂźtre ScaufflaĂ«r, francisĂ© Scaufflaire, qui louait des chevaux et des cabriolets Ă  volontĂ© ». Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court Ă©tait de prendre une rue peu frĂ©quentĂ©e oĂč Ă©tait le presbytĂšre de la paroisse que M. Madeleine habitait. Le curĂ© Ă©tait, disait-on, un homme digne et respectable, et de bon conseil. À l’instant oĂč M. Madeleine arriva devant le presbytĂšre, il n’y avait dans la rue qu’un passant, et ce passant remarqua ceci M. le maire, aprĂšs avoir dĂ©passĂ© la maison curiale, s’arrĂȘta, demeura immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu’à la porte du presbytĂšre, qui Ă©tait une porte bĂątarde avec marteau de fer. Il mit vivement la main au marteau, et le souleva ; puis il s’arrĂȘta de nouveau, et resta court, et comme pensif, et, aprĂšs quelques secondes, au lieu de laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit son chemin avec une sorte de hĂąte qu’il n’avait pas auparavant. M. Madeleine trouva maĂźtre Scaufflaire chez lui occupĂ© Ă  repiquer un harnais. – MaĂźtre Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval ? – Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons. Qu’entendez-vous par un bon cheval ? – J’entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. – Diable ! fit le Flamand, vingt lieues ! – Oui. – AttelĂ© Ă  un cabriolet ? – Oui. – Et combien de temps se reposera-t-il aprĂšs la course ? – Il faut qu’il puisse au besoin repartir le lendemain. – Pour refaire le mĂȘme trajet ? – Oui. – Diable ! diable ! et c’est vingt lieues ? M. Madeleine tira de sa poche le papier oĂč il avait crayonnĂ© des chiffres. Il les montra au Flamand. C’étaient les chiffres 5, 6, 8 œ. – Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues. – Monsieur le maire, reprit le Flamand, j’ai votre affaire. Mon petit cheval blanc. Vous avez dĂ» le voir passer quelquefois. C’est une petite bĂȘte du bas Boulonnais. C’est plein de feu. On a voulu d’abord en faire un cheval de selle. Bah ! il ruait, il flanquait tout le monde par terre. On le croyait vicieux, on ne savait qu’en faire. Je l’ai achetĂ©. Je l’ai mis au cabriolet. Monsieur, c’est cela qu’il voulait ; il est doux comme une fille, il va le vent. Ah ! par exemple, il ne faudrait pas lui monter sur le dos. Ce n’est pas son idĂ©e d’ĂȘtre cheval de selle. Chacun a son ambition. Tirer, oui, porter, non ; il faut croire qu’il s’est dit ça. – Et il fera la course ? – Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures. Mais voici Ă  quelles conditions. – Dites. – PremiĂšrement, vous le ferez souffler une heure Ă  moitiĂ© chemin ; il mangera, et on sera lĂ  pendant qu’il mangera pour empĂȘcher le garçon de l’auberge de lui voler son avoine ; car j’ai remarquĂ© que dans les auberges l’avoine est plus souvent bue par les garçons d’écurie que mangĂ©e par les chevaux. – On sera lĂ . – DeuxiĂšmement
 Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet ? – Oui. – Monsieur le maire sait conduire ? – Oui. – Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne point charger le cheval. – Convenu. – Mais monsieur le maire, n’ayant personne avec lui, sera obligĂ© de prendre la peine de surveiller lui-mĂȘme l’avoine. – C’est dit. – Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payĂ©s. Pas un liard de moins, et la nourriture de la bĂȘte Ă  la charge de monsieur le maire. M. Madeleine tira trois napolĂ©ons de sa bourse et les mit sur la table. – VoilĂ  deux jours d’avance. – QuatriĂšmement, pour une course pareille un cabriolet serait trop lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire consentĂźt Ă  voyager dans un petit tilbury que j’ai. – J’y consens. – C’est lĂ©ger, mais c’est dĂ©couvert. – Cela m’est Ă©gal. – Monsieur le maire a-t-il rĂ©flĂ©chi que nous sommes en hiver ?
 M. Madeleine ne rĂ©pondit pas. Le Flamand reprit – Qu’il fait trĂšs froid ? M. Madeleine garda le silence. MaĂźtre Scaufflaire continua – Qu’il peut pleuvoir ? M. Madeleine leva la tĂȘte et dit – Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain Ă  quatre heures et demie du matin. – C’est entendu, monsieur le maire, rĂ©pondit Scaufflaire, puis, grattant avec l’ongle de son pouce une tache qui Ă©tait dans le bois de la table, il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mĂȘler Ă  leur finesse – Mais voilĂ  que j’y songe Ă  prĂ©sent ! monsieur le maire ne me dit pas oĂč il va. OĂč est-ce que va monsieur le maire ? Il ne songeait pas Ă  autre chose depuis le commencement de la conversation, mais il ne savait pourquoi il n’avait pas osĂ© faire cette question. – Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant ? dit M. Madeleine. – Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. Y a-t-il beaucoup de descentes d’ici oĂč vous allez ? – N’oubliez pas d’ĂȘtre Ă  ma porte Ă  quatre heures et demie du matin, trĂšs prĂ©cises, rĂ©pondit M. Madeleine ; et il sortit. Le Flamand resta tout bĂȘte », comme il disait lui-mĂȘme quelque temps aprĂšs. Monsieur le maire Ă©tait sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la porte se rouvrit ; c’était M. le maire. Il avait toujours le mĂȘme air impassible et prĂ©occupĂ©. – Monsieur Scaufflaire, dit-il, Ă  quelle somme estimez-vous le cheval et le tilbury que vous me louerez, l’un portant l’autre ? – L’un traĂźnant l’autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros rire. – Soit. Eh bien ! – Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter ? – Non, mais Ă  tout Ă©vĂ©nement, je veux vous les garantir. À mon retour vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval ? – À cinq cents francs, monsieur le maire. – Les voici. M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette fois ne rentra plus. MaĂźtre Scaufflaire regretta affreusement de n’avoir point dit mille francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent Ă©cus. Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. OĂč diable monsieur le maire peut-il aller ? Ils tinrent conseil. – Il va Ă  Paris, dit la femme. – Je ne crois pas, dit le mari. M. Madeleine avait oubliĂ© sur la cheminĂ©e le papier oĂč il avait tracĂ© des chiffres. Le Flamand le prit et l’étudia. – Cinq, six, huit et demi ? cela doit marquer des relais de poste. Il se tourna vers sa femme. – J’ai trouvĂ©. – Comment ? – Il y a cinq lieues d’ici Ă  Hesdin, six de Hesdin Ă  Saint-Pol, huit et demie de Saint-Pol Ă  Arras. Il va Ă  Arras. Cependant M. Madeleine Ă©tait rentrĂ© chez lui. Pour revenir de chez maĂźtre Scaufflaire, il avait pris le plus long, comme si la porte du presbytĂšre avait Ă©tĂ© pour lui une tentation, et qu’il eĂ»t voulu l’éviter. Il Ă©tait montĂ© dans sa chambre et s’y Ă©tait enfermĂ©, ce qui n’avait rien que de simple, car il se couchait volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui Ă©tait en mĂȘme temps l’unique servante de M. Madeleine, observa que sa lumiĂšre s’éteignit Ă  huit heures et demie, et elle le dit au caissier qui rentrait, en ajoutant – Est-ce que monsieur le maire est malade ? je lui ai trouvĂ© l’air un peu singulier. Ce caissier habitait une chambre situĂ©e prĂ©cisĂ©ment au-dessous de la chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la portiĂšre, se coucha et s’endormit. Vers minuit, il se rĂ©veilla brusquement ; il avait entendu Ă  travers son sommeil un bruit au-dessus de sa tĂȘte. Il Ă©couta. C’était un pas qui allait et venait, comme si l’on marchait dans la chambre en haut. Il Ă©couta plus attentivement, et reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut Ă©trange ; habituellement aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l’heure de son lever. Un moment aprĂšs le caissier entendit quelque chose qui ressemblait Ă  une armoire qu’on ouvre et qu’on referme. Puis on dĂ©rangea un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se dressa sur son sĂ©ant, s’éveilla tout Ă  fait, regarda, et Ă  travers les vitres de sa croisĂ©e aperçut sur le mur d’en face la rĂ©verbĂ©ration rougeĂątre d’une fenĂȘtre Ă©clairĂ©e. À la direction des rayons, ce ne pouvait ĂȘtre que la fenĂȘtre de la chambre de M. Madeleine. La rĂ©verbĂ©ration tremblait comme si elle venait plutĂŽt d’un feu allumĂ© que d’une lumiĂšre. L’ombre des chĂąssis vitrĂ©s ne s’y dessinait pas, ce qui indiquait que la fenĂȘtre Ă©tait toute grande ouverte. Par le froid qu’il faisait, cette fenĂȘtre ouverte Ă©tait surprenante. Le caissier se rendormit. Une heure ou deux aprĂšs, il se rĂ©veilla encore. Le mĂȘme pas, lent et rĂ©gulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tĂȘte. La rĂ©verbĂ©ration se dessinait toujours sur le mur, mais elle Ă©tait maintenant pĂąle et paisible comme le reflet d’une lampe ou d’une bougie. La fenĂȘtre Ă©tait toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la chambre de M. Madeleine. Chapitre III – Une tempĂȘte sous un crĂąne Le lecteur a sans doute devinĂ© que M. Madeleine n’est autre que Jean Valjean. Nous avons dĂ©jĂ  regardĂ© dans les profondeurs de cette conscience ; le moment est venu d’y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans Ă©motion et sans tremblement. Il n’existe rien de plus terrifiant que cette sorte de contemplation. L’Ɠil de l’esprit ne peut trouver nulle part plus d’éblouissements ni plus de tĂ©nĂšbres que dans l’homme ; il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquĂ©e, plus mystĂ©rieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, c’est le ciel ; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c’est l’intĂ©rieur de l’ñme. Faire le poĂšme de la conscience humaine, ne fĂ»t-ce qu’à propos d’un seul homme, ne fĂ»t-ce qu’à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les Ă©popĂ©es dans une Ă©popĂ©e supĂ©rieure et dĂ©finitive. La conscience, c’est le chaos des chimĂšres, des convoitises et des tentatives, la fournaise des rĂȘves, l’antre des idĂ©es dont on a honte ; c’est le pandĂ©monium[169] des sophismes, c’est le champ de bataille des passions. À de certaines heures, pĂ©nĂ©trez Ă  travers la face livide d’un ĂȘtre humain qui rĂ©flĂ©chit, et regardez derriĂšre, regardez dans cette Ăąme, regardez dans cette obscuritĂ©. Il y a lĂ , sous le silence extĂ©rieur, des combats de gĂ©ants comme dans HomĂšre, des mĂȘlĂ©es de dragons et d’hydres et des nuĂ©es de fantĂŽmes comme dans Milton, des spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec dĂ©sespoir les volontĂ©s de son cerveau et les actions de sa vie ! Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il hĂ©sita[170]. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous hĂ©sitons. Entrons pourtant. Nous n’avons que peu de chose Ă  ajouter Ă  ce que le lecteur connaĂźt dĂ©jĂ  de ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  Jean Valjean depuis l’aventure de Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l’a vu, il fut un autre homme. Ce que l’évĂȘque avait voulu faire de lui, il l’exĂ©cuta. Ce fut plus qu’une transformation, ce fut une transfiguration. Il rĂ©ussit Ă  disparaĂźtre, vendit l’argenterie de l’évĂȘque, ne gardant que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa la France, vint Ă  Montreuil-sur-mer, eut l’idĂ©e que nous avons dite, accomplit ce que nous avons racontĂ©, parvint Ă  se faire insaisissable et inaccessible, et dĂ©sormais, Ă©tabli Ă  Montreuil-sur-mer, heureux de sentir sa conscience attristĂ©e par son passĂ© et la premiĂšre moitiĂ© de son existence dĂ©mentie par la derniĂšre, il vĂ©cut paisible, rassurĂ© et espĂ©rant, n’ayant plus que deux pensĂ©es cacher son nom, et sanctifier sa vie ; Ă©chapper aux hommes, et revenir Ă  Dieu. Ces deux pensĂ©es Ă©taient si Ă©troitement mĂȘlĂ©es dans son esprit qu’elles n’en formaient qu’une seule ; elles Ă©taient toutes deux Ă©galement absorbantes et impĂ©rieuses, et dominaient ses moindres actions. D’ordinaire elles Ă©taient d’accord pour rĂ©gler la conduite de sa vie ; elles le tournaient vers l’ombre ; elles le faisaient bienveillant et simple ; elles lui conseillaient les mĂȘmes choses. Quelquefois cependant il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-lĂ , on s’en souvient, l’homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne balançait pas Ă  sacrifier la premiĂšre Ă  la seconde, sa sĂ©curitĂ© Ă  sa vertu. Ainsi, en dĂ©pit de toute rĂ©serve et de toute prudence, il avait gardĂ© les chandeliers de l’évĂȘque, portĂ© son deuil, appelĂ© et interrogĂ© tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les familles de Faverolles, et sauvĂ© la vie au vieux Fauchelevent, malgrĂ© les inquiĂ©tantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l’avons dĂ©jĂ  remarquĂ©, qu’il pensĂąt, Ă  l’exemple de tous ceux qui ont Ă©tĂ© sages, saints et justes, que son premier devoir n’était pas envers lui. Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s’était encore prĂ©sentĂ©. Jamais les deux idĂ©es qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n’avaient engagĂ© une lutte si sĂ©rieuse. Il le comprit confusĂ©ment, mais profondĂ©ment, dĂšs les premiĂšres paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet. Au moment oĂč fut si Ă©trangement articulĂ© ce nom qu’il avait enseveli sous tant d’épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivrĂ© par la sinistre bizarrerie de sa destinĂ©e, et, Ă  travers cette stupeur, il eut ce tressaillement qui prĂ©cĂšde les grandes secousses ; il se courba comme un chĂȘne Ă  l’approche d’un orage, comme un soldat Ă  l’approche d’un assaut. Il sentit venir sur sa tĂȘte des ombres pleines de foudres et d’éclairs. Tout en Ă©coutant parler Javert, il eut une premiĂšre pensĂ©e d’aller, de courir, de se dĂ©noncer, de tirer ce Champmathieu de prison et de s’y mettre ; cela fut douloureux et poignant comme une incision dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit Voyons ! voyons ! » Il rĂ©prima ce premier mouvement gĂ©nĂ©reux et recula devant l’hĂ©roĂŻsme. Sans doute, il serait beau qu’aprĂšs les saintes paroles de l’évĂȘque, aprĂšs tant d’annĂ©es de repentir et d’abnĂ©gation, au milieu d’une pĂ©nitence admirablement commencĂ©e, cet homme, mĂȘme en prĂ©sence d’une si terrible conjoncture, n’eĂ»t pas bronchĂ© un instant et eĂ»t continuĂ© de marcher du mĂȘme pas vers ce prĂ©cipice ouvert au fond duquel Ă©tait le ciel ; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que nous rendions compte des choses qui s’accomplissaient dans cette Ăąme, et nous ne pouvons dire que ce qui y Ă©tait. Ce qui l’emporta tout d’abord, ce fut l’instinct de la conservation ; il rallia en hĂąte ses idĂ©es, Ă©touffa ses Ă©motions, considĂ©ra la prĂ©sence de Javert, ce grand pĂ©ril, ajourna toute rĂ©solution avec la fermetĂ© de l’épouvante, s’étourdit sur ce qu’il y avait Ă  faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse son bouclier. Le reste de la journĂ©e il fut dans cet Ă©tat, un tourbillon au dedans, une tranquillitĂ© profonde au dehors ; il ne prit que ce qu’on pourrait appeler les mesures conservatoires ». Tout Ă©tait encore confus et se heurtait dans son cerveau ; le trouble y Ă©tait tel qu’il ne voyait distinctement la forme d’aucune idĂ©e ; et lui-mĂȘme n’aurait pu rien dire de lui-mĂȘme, si ce n’est qu’il venait de recevoir un grand coup. Il se rendit comme d’habitude prĂšs du lit de douleur de Fantine et prolongea sa visite, par un instinct de bontĂ©, se disant qu’il fallait agir ainsi et la bien recommander aux sƓurs pour le cas oĂč il arriverait qu’il eĂ»t Ă  s’absenter. Il sentit vaguement qu’il faudrait peut-ĂȘtre aller Ă  Arras, et, sans ĂȘtre le moins du monde dĂ©cidĂ© Ă  ce voyage, il se dit qu’à l’abri de tout soupçon comme il l’était, il n’y avait point d’inconvĂ©nient Ă  ĂȘtre tĂ©moin de ce qui se passerait, et il retint le tilbury de Scaufflaire, afin d’ĂȘtre prĂ©parĂ© Ă  tout Ă©vĂ©nement. Il dĂźna avec assez d’appĂ©tit. RentrĂ© dans sa chambre il se recueillit. Il examina la situation et la trouva inouĂŻe ; tellement inouĂŻe qu’au milieu de sa rĂȘverie, par je ne sais quelle impulsion d’anxiĂ©tĂ© presque inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il craignait qu’il n’entrĂąt encore quelque chose. Il se barricadait contre le possible. Un moment aprĂšs il souffla sa lumiĂšre. Elle le gĂȘnait. Il lui semblait qu’on pouvait le voir. Qui, on ? HĂ©las ! ce qu’il voulait mettre Ă  la porte Ă©tait entrĂ© ; ce qu’il voulait aveugler, le regardait. Sa conscience. Sa conscience, c’est-Ă -dire Dieu. Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion ; il eut un sentiment de sĂ»retĂ© et de solitude ; le verrou tirĂ©, il se crut imprenable ; la chandelle Ă©teinte, il se sentit invisible. Alors il prit possession de lui-mĂȘme ; il posa ses coudes sur la table, appuya la tĂȘte sur sa main, et se mit Ă  songer dans les tĂ©nĂšbres. – OĂč en suis-je ? – Est-ce que je ne rĂȘve pas ? Que m’a-t-on dit ? – Est-il bien vrai que j’aie vu ce Javert et qu’il m’ait parlĂ© ainsi ? – Que peut ĂȘtre ce Champmathieu ? – Il me ressemble donc ? – Est-ce possible ? – Quand je pense qu’hier j’étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! – Qu’est-ce que je faisais donc hier Ă  pareille heure ? – Qu’y a-t-il dans cet incident ? – Comment se dĂ©nouera-t-il ? – Que faire ? VoilĂ  dans quelle tourmente il Ă©tait. Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idĂ©es, elles passaient comme des ondes, et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrĂȘter. De ce tumulte qui bouleversait sa volontĂ© et sa raison, et dont il cherchait Ă  tirer une Ă©vidence et une rĂ©solution, rien ne se dĂ©gageait que l’angoisse. Sa tĂȘte Ă©tait brĂ»lante. Il alla Ă  la fenĂȘtre et l’ouvrit toute grande. Il n’y avait pas d’étoiles au ciel. Il revint s’asseoir prĂšs de la table. La premiĂšre heure s’écoula ainsi. Peu Ă  peu cependant des linĂ©aments vagues commencĂšrent Ă  se former et Ă  se fixer dans sa mĂ©ditation, et il put entrevoir avec la prĂ©cision de la rĂ©alitĂ©, non l’ensemble de la situation, mais quelques dĂ©tails. Il commença par reconnaĂźtre que, si extraordinaire et si critique que fĂ»t cette situation, il en Ă©tait tout Ă  fait le maĂźtre. Sa stupeur ne fit que s’en accroĂźtre. IndĂ©pendamment du but sĂ©vĂšre et religieux que se proposaient ses actions, tout ce qu’il avait fait jusqu’à ce jour n’était autre chose qu’un trou qu’il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu’il avait toujours le plus redoutĂ©, dans ses heures de repli sur lui-mĂȘme, dans ses nuits d’insomnie, c’était d’entendre jamais prononcer ce nom ; il se disait que ce serait lĂ  pour lui la fin de tout ; que le jour oĂč ce nom reparaĂźtrait, il ferait Ă©vanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui sait mĂȘme peut-ĂȘtre ? au dedans de lui sa nouvelle Ăąme. Il frĂ©missait de la seule pensĂ©e que c’était possible. Certes, si quelqu’un lui eĂ»t dit en ces moments-lĂ  qu’une heure viendrait oĂč ce nom retentirait Ă  son oreille, oĂč ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout Ă  coup de la nuit et se dresserait devant lui, oĂč cette lumiĂšre formidable faite pour dissiper le mystĂšre dont il s’enveloppait resplendirait subitement sur sa tĂȘte ; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumiĂšre ne produirait qu’une obscuritĂ© plus Ă©paisse, que ce voile dĂ©chirĂ© accroĂźtrait le mystĂšre ; que ce tremblement de terre consoliderait son Ă©difice, que ce prodigieux incident n’aurait d’autre rĂ©sultat, si bon lui semblait, Ă  lui, que de rendre son existence Ă  la fois plus claire et plus impĂ©nĂ©trable, et que, de sa confrontation avec le fantĂŽme de Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait plus honorĂ©, plus paisible et plus respectĂ© que jamais, – si quelqu’un lui eĂ»t dit cela, il eĂ»t hochĂ© la tĂȘte et regardĂ© ces paroles comme insensĂ©es. Eh bien ! tout cela venait prĂ©cisĂ©ment d’arriver, tout cet entassement de l’impossible Ă©tait un fait, et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses rĂ©elles ! Sa rĂȘverie continuait de s’éclaircir. Il se rendait de plus en plus compte de sa position. Il lui semblait qu’il venait de s’éveiller de je ne sais quel sommeil, et qu’il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord extrĂȘme d’un abĂźme. Il entrevoyait distinctement dans l’ombre un inconnu, un Ă©tranger, que la destinĂ©e prenait pour lui et poussait dans le gouffre Ă  sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermĂąt, que quelqu’un y tombĂąt, lui ou l’autre. Il n’avait qu’à laisser faire. La clartĂ© devint complĂšte, et il s’avoua ceci – Que sa place Ă©tait vide aux galĂšres, qu’il avait beau faire, qu’elle l’y attendait toujours, que le vol de Petit-Gervais l’y ramenait, que cette place vide l’attendrait et l’attirerait jusqu’à ce qu’il y fĂ»t, que cela Ă©tait inĂ©vitable et fatal. – Et puis il se dit – Qu’en ce moment il avait un remplaçant, qu’il paraissait qu’un nommĂ© Champmathieu avait cette mauvaise chance, et que, quant Ă  lui, prĂ©sent dĂ©sormais au bagne dans la personne de ce Champmathieu, prĂ©sent dans la sociĂ©tĂ© sous le nom de M. Madeleine, il n’avait plus rien Ă  redouter, pourvu qu’il n’empĂȘchĂąt pas les hommes de sceller sur la tĂȘte de ce Champmathieu cette pierre de l’infamie qui, comme la pierre du sĂ©pulcre, tombe une fois et ne se relĂšve jamais. Tout cela Ă©tait si violent et si Ă©trange qu’il se fit soudain en lui cette espĂšce de mouvement indescriptible qu’aucun homme n’éprouve plus de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cƓur a de douteux, qui se compose d’ironie, de joie et de dĂ©sespoir, et qu’on pourrait appeler un Ă©clat de rire intĂ©rieur. Il ralluma brusquement sa bougie. – Eh bien quoi ! se dit-il, de quoi est-ce que j’ai peur ? qu’est-ce que j’ai Ă  songer comme cela ? Me voilĂ  sauvĂ©. Tout est fini. Je n’avais plus qu’une porte entr’ouverte par laquelle mon passĂ© pouvait faire irruption dans ma vie ; cette porte, la voilĂ  murĂ©e ! Ă  jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m’avoir devinĂ©, qui m’avait devinĂ©, pardieu ! et qui me suivait partout, cet affreux chien de chasse toujours en arrĂȘt sur moi, le voilĂ  dĂ©routĂ©, occupĂ© ailleurs, absolument dĂ©pistĂ© ! Il est satisfait dĂ©sormais, il me laissera tranquille, il tient son Jean Valjean ! Qui sait mĂȘme, il est probable qu’il voudra quitter la ville ! Et tout cela s’est fait sans moi ! Et je n’y suis pour rien ! Ah çà, mais ! qu’est-ce qu’il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient, parole d’honneur ! croiraient qu’il m’est arrivĂ© une catastrophe ! AprĂšs tout, s’il y a du mal pour quelqu’un, ce n’est aucunement de ma faute. C’est la providence qui a tout fait. C’est qu’elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de dĂ©ranger ce qu’elle arrange ? Qu’est-ce que je demande Ă  prĂ©sent ? De quoi est-ce que je vais me mĂȘler ? Cela ne me regarde pas. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu’est-ce qu’il me faut donc ? Le but auquel j’aspire depuis tant d’annĂ©es, le songe de mes nuits, l’objet de mes priĂšres au ciel, la sĂ©curitĂ©, je l’atteins ! C’est Dieu qui le veut. Je n’ai rien Ă  faire contre la volontĂ© de Dieu. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j’ai commencĂ©, pour que je fasse le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour qu’il soit dit qu’il y a eu enfin un peu de bonheur attachĂ© Ă  cette pĂ©nitence que j’ai subie et Ă  cette vertu oĂč je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j’ai eu peur tantĂŽt d’entrer chez ce brave curĂ© et de tout lui raconter comme Ă  un confesseur, et de lui demander conseil, c’est Ă©videmment lĂ  ce qu’il m’aurait dit. C’est dĂ©cidĂ©, laissons aller les choses ! laissons faire le bon Dieu ! Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penchĂ© sur ce qu’on pourrait appeler son propre abĂźme. Il se leva de sa chaise, et se mit Ă  marcher dans la chambre. – Allons, dit-il, n’y pensons plus. VoilĂ  une rĂ©solution prise ! – Mais il ne sentit aucune joie. Au contraire. On n’empĂȘche pas plus la pensĂ©e de revenir Ă  une idĂ©e que la mer de revenir Ă  un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marĂ©e ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. Dieu soulĂšve l’ñme comme l’ocĂ©an. Au bout de peu d’instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre dialogue dans lequel c’était lui qui parlait et lui qui Ă©coutait, disant ce qu’il eĂ»t voulu taire, Ă©coutant ce qu’il n’eĂ»t pas voulu entendre, cĂ©dant Ă  cette puissance mystĂ©rieuse qui lui disait pense ! comme elle disait il y a deux mille ans Ă  un autre condamnĂ©, marche ! Avant d’aller plus loin et pour ĂȘtre pleinement compris, insistons sur une observation nĂ©cessaire. Il est certain qu’on se parle Ă  soi-mĂȘme, il n’est pas un ĂȘtre pensant qui ne l’ait Ă©prouvĂ©. On peut dire mĂȘme que le verbe n’est jamais un plus magnifique mystĂšre que lorsqu’il va, dans l’intĂ©rieur d’un homme, de la pensĂ©e Ă  la conscience et qu’il retourne de la conscience Ă  la pensĂ©e. C’est dans ce sens seulement qu’il faut entendre les mots souvent employĂ©s dans ce chapitre, il dit, il s’écria. On se dit, on se parle, on s’écrie en soi-mĂȘme, sans que le silence extĂ©rieur soit rompu. Il y a un grand tumulte ; tout parle en nous, exceptĂ© la bouche. Les rĂ©alitĂ©s de l’ñme, pour n’ĂȘtre point visibles et palpables, n’en sont pas moins des rĂ©alitĂ©s. Il se demanda donc oĂč il en Ă©tait. Il s’interrogea sur cette rĂ©solution prise ». Il se confessa Ă  lui-mĂȘme[171] que tout ce qu’il venait d’arranger dans son esprit Ă©tait monstrueux, que laisser aller les choses, laisser faire le bon Dieu », c’était tout simplement horrible. Laisser s’accomplir cette mĂ©prise de la destinĂ©e et des hommes, ne pas l’empĂȘcher, s’y prĂȘter par son silence, ne rien faire enfin, c’était faire tout ! c’était le dernier degrĂ© de l’indignitĂ© hypocrite ! c’était un crime bas, lĂąche, sournois, abject, hideux ! Pour la premiĂšre fois depuis huit annĂ©es, le malheureux homme venait de sentir la saveur amĂšre d’une mauvaise pensĂ©e et d’une mauvaise action. Il la recracha avec dĂ©goĂ»t. Il continua de se questionner. Il se demanda sĂ©vĂšrement ce qu’il avait entendu par ceci Mon but est atteint ! » Il se dĂ©clara que sa vie avait un but en effet. Mais quel but ? cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu’il avait fait tout ce qu’il avait fait ? Est-ce qu’il n’avait pas un autre but, qui Ă©tait le grand, qui Ă©tait le vrai ? Sauver, non sa personne, mais son Ăąme. Redevenir honnĂȘte et bon. Être un juste ! est-ce que ce n’était pas lĂ  surtout, lĂ  uniquement, ce qu’il avait toujours voulu, ce que l’évĂȘque lui avait ordonnĂ© ? – Fermer la porte Ă  son passĂ© ? Mais il ne la fermait pas, grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infĂąme ! mais il redevenait un voleur, et le plus odieux des voleurs ! il volait Ă  un autre son existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait, il tuait moralement un misĂ©rable homme, il lui infligeait cette affreuse mort vivante, cette mort Ă  ciel ouvert, qu’on appelle le bagne ! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappĂ© d’une si lugubre erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, c’était lĂ  vraiment achever sa rĂ©surrection, et fermer Ă  jamais l’enfer d’oĂč il sortait ! Y retomber en apparence, c’était en sortir en rĂ©alitĂ© ! Il fallait faire cela ! il n’avait rien fait s’il ne faisait pas cela ! toute sa vie Ă©tait inutile, toute sa pĂ©nitence Ă©tait perdue, et il n’y avait plus qu’à dire Ă  quoi bon ? Il sentait que l’évĂȘque Ă©tait lĂ , que l’évĂȘque Ă©tait d’autant plus prĂ©sent qu’il Ă©tait mort, que l’évĂȘque le regardait fixement, que dĂ©sormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable, et que le galĂ©rien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais que l’évĂȘque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que l’évĂȘque voyait sa conscience. Il fallait donc aller Ă  Arras, dĂ©livrer le faux Jean Valjean, dĂ©noncer le vĂ©ritable ! HĂ©las ! c’était lĂ  le plus grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas Ă  franchir ; mais il le fallait. Douloureuse destinĂ©e ! il n’entrerait dans la saintetĂ© aux yeux de Dieu que s’il rentrait dans l’infamie aux yeux des hommes ! – Eh bien, dit-il, prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme ! Il prononça ces paroles Ă  haute voix, sans s’apercevoir qu’il parlait tout haut. Il prit ses livres, les vĂ©rifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une liasse de crĂ©ances qu’il avait sur de petits commerçants gĂȘnĂ©s. Il Ă©crivit une lettre qu’il cacheta et sur l’enveloppe de laquelle on aurait pu lire, s’il y avait eu quelqu’un dans sa chambre en cet instant À Monsieur Laffitte, banquier, rue d’Artois, Ă  Paris. Il tira d’un secrĂ©taire un portefeuille qui contenait quelques billets de banque et le passeport dont il s’était servi cette mĂȘme annĂ©e pour aller aux Ă©lections. Qui l’eĂ»t vu pendant qu’il accomplissait ces divers actes auxquels se mĂȘlait une mĂ©ditation si grave, ne se fĂ»t pas doutĂ© de ce qui se passait en lui. Seulement par moments ses lĂšvres remuaient ; dans d’autres instants il relevait la tĂȘte et fixait son regard sur un point quelconque de la muraille, comme s’il y avait prĂ©cisĂ©ment lĂ  quelque chose qu’il voulait Ă©claircir ou interroger. La lettre Ă  M. Laffitte terminĂ©e, il la mit dans sa poche ainsi que le portefeuille, et recommença Ă  marcher. Sa rĂȘverie n’avait point dĂ©viĂ©. Il continuait de voir clairement son devoir Ă©crit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et se dĂ©plaçaient avec son regard – Va ! nomme-toi ! dĂ©nonce-toi ! – Il voyait de mĂȘme, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des formes sensibles, les deux idĂ©es qui avaient Ă©tĂ© jusque-lĂ  la double rĂšgle de sa vie cacher son nom, sanctifier son Ăąme. Pour la premiĂšre fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la diffĂ©rence qui les sĂ©parait. Il reconnaissait que l’une de ces idĂ©es Ă©tait nĂ©cessairement bonne, tandis que l’autre pouvait devenir mauvaise ; que celle-lĂ  Ă©tait le dĂ©vouement et que celle-ci Ă©tait la personnalitĂ© ; que l’une disait le prochain, et que l’autre disait moi ; que l’une venait de la lumiĂšre et que l’autre venait de la nuit. Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu’il songeait, elles avaient grandi devant l’Ɠil de son esprit ; elles avaient maintenant des statures colossales ; et il lui semblait qu’il voyait lutter au dedans de lui-mĂȘme, dans cet infini dont nous parlions tout Ă  l’heure, au milieu des obscuritĂ©s et des lueurs, une dĂ©esse et une gĂ©ante. Il Ă©tait plein d’épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensĂ©e l’emportait. Il sentait qu’il touchait Ă  l’autre moment dĂ©cisif de sa conscience et de sa destinĂ©e ; que l’évĂȘque avait marquĂ© la premiĂšre phase de sa vie nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. AprĂšs la grande crise, la grande Ă©preuve. Cependant la fiĂšvre, un instant apaisĂ©e, lui revenait peu Ă  peu. Mille pensĂ©es le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa rĂ©solution. Un moment il s’était dit – qu’il prenait peut-ĂȘtre la chose trop vivement, qu’aprĂšs tout ce Champmathieu n’était pas intĂ©ressant, qu’en somme il avait volĂ©. Il se rĂ©pondit – Si cet homme a en effet volĂ© quelques pommes, c’est un mois de prison. Il y a loin de lĂ  aux galĂšres. Et qui sait mĂȘme ? a-t-il volĂ© ? est-ce prouvĂ© ? Le nom de Jean Valjean l’accable et semble dispenser de preuves. Les procureurs du roi n’agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur, parce qu’on le sait forçat. Dans un autre instant, cette idĂ©e lui vint que, lorsqu’il se serait dĂ©noncĂ©, peut-ĂȘtre on considĂ©rerait l’hĂ©roĂŻsme de son action, et sa vie honnĂȘte depuis sept ans, et ce qu’il avait fait pour le pays, et qu’on lui ferait grĂące. Mais cette supposition s’évanouit bien vite, et il sourit amĂšrement en songeant que le vol des quarante sous Ă  Petit-Gervais le faisait rĂ©cidiviste, que cette affaire reparaĂźtrait certainement et, aux termes prĂ©cis de la loi, le ferait passible des travaux forcĂ©s Ă  perpĂ©tuitĂ©. Il se dĂ©tourna de toute illusion, se dĂ©tacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu’il fallait faire son devoir ; que peut-ĂȘtre mĂȘme ne serait-il pas plus malheureux aprĂšs avoir fait son devoir qu’aprĂšs l’avoir Ă©ludĂ© ; que s’il laissait faire, s’il restait Ă  Montreuil-sur-mer, sa considĂ©ration, sa bonne renommĂ©e, ses bonnes Ɠuvres, la dĂ©fĂ©rence, la vĂ©nĂ©ration, sa charitĂ©, sa richesse, sa popularitĂ©, sa vertu, seraient assaisonnĂ©es d’un crime ; et quel goĂ»t auraient toutes ces choses saintes liĂ©es Ă  cette chose hideuse ! tandis que, s’il accomplissait son sacrifice, au bagne, au poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relĂąche, Ă  la honte sans pitiĂ©, il se mĂȘlerait une idĂ©e cĂ©leste ! Enfin il se dit qu’il y avait nĂ©cessitĂ©, que sa destinĂ©e Ă©tait ainsi faite, qu’il n’était pas maĂźtre de dĂ©ranger les arrangements d’en haut, que dans tous les cas il fallait choisir ou la vertu au dehors et l’abomination au dedans, ou la saintetĂ© au dedans et l’infamie au dehors. À remuer tant d’idĂ©es lugubres, son courage ne dĂ©faillait pas, mais son cerveau se fatiguait. Il commençait Ă  penser malgrĂ© lui Ă  d’autres choses, Ă  des choses indiffĂ©rentes. Ses artĂšres battaient violemment dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d’abord Ă  la paroisse, puis Ă  la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela Ă  cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche Ă  vendre sur laquelle ce nom Ă©tait Ă©crit Antoine Albin de Romainville[172]. Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas Ă  fermer la fenĂȘtre. Cependant il Ă©tait retombĂ© dans sa stupeur. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler Ă  quoi il songeait avant que minuit sonnĂąt. Il y parvint enfin. – Ah ! oui, se dit-il, j’avais pris la rĂ©solution de me dĂ©noncer. Et puis tout Ă  coup il pensa Ă  la Fantine. – Tiens ! dit-il, et cette pauvre femme ! Ici une crise nouvelle se dĂ©clara. Fantine, apparaissant brusquement dans sa rĂȘverie, y fut comme un rayon d’une lumiĂšre inattendue. Il lui sembla que tout changeait d’aspect autour de lui, il s’écria – Ah çà, mais ! jusqu’ici je n’ai considĂ©rĂ© que moi ! je n’ai eu Ă©gard qu’à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dĂ©noncer, – cacher ma personne ou sauver mon Ăąme, – ĂȘtre un magistrat mĂ©prisable et respectĂ© ou un galĂ©rien infĂąme et vĂ©nĂ©rable, c’est moi, c’est toujours moi, ce n’est que moi ! Mais, mon Dieu, c’est de l’égoĂŻsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l’égoĂŻsme, mais c’est de l’égoĂŻsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La premiĂšre saintetĂ© est de penser Ă  autrui. Voyons, examinons. Moi exceptĂ©, moi effacĂ©, moi oubliĂ©, qu’arrivera-t-il de tout ceci ? – Si je me dĂ©nonce ? on me prend. On lĂąche ce Champmathieu, on me remet aux galĂšres, c’est bien. Et puis ? Que se passe-t-il ici ? Ah ! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pĂšres, des enfants, des pauvres gens ! J’ai créé tout ceci, je fais vivre tout cela ; partout oĂč il y a une cheminĂ©e qui fume, c’est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite ; j’ai fait l’aisance, la circulation, le crĂ©dit ; avant moi il n’y avait rien ; j’ai relevĂ©, vivifiĂ©, animĂ©, fĂ©condĂ©, stimulĂ©, enrichi tout le pays ; moi de moins, c’est l’ñme de moins. Je m’îte, tout meurt. – Et cette femme qui a tant souffert, qui a tant de mĂ©rites dans sa chute, dont j’ai causĂ© sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher, que j’ai promis Ă  la mĂšre ! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose Ă  cette femme, en rĂ©paration du mal que je lui ai fait ? Si je disparais, qu’arrive-t-il ? La mĂšre meurt. L’enfant devient ce qu’il peut. VoilĂ  ce qui se passe, si je me dĂ©nonce. – Si je ne me dĂ©nonce pas ? Voyons, si je ne me dĂ©nonce pas ? AprĂšs s’ĂȘtre fait cette question, il s’arrĂȘta ; il eut comme un moment d’hĂ©sitation et de tremblement ; mais ce moment dura peu, et il se rĂ©pondit avec calme – Eh bien, cet homme va aux galĂšres, c’est vrai, mais, que diable ! il a volĂ© ! J’ai beau me dire qu’il n’a pas volĂ©, il a volĂ© ! Moi, je reste ici, je continue. Dans dix ans j’aurai gagnĂ© dix millions, je les rĂ©pands dans le pays, je n’ai rien Ă  moi, qu’est-ce que cela me fait ? Ce n’est pas pour moi ce que je fais ! La prospĂ©ritĂ© de tous va croissant, les industries s’éveillent et s’excitent, les manufactures et les usines se multiplient, les familles, cent familles, mille familles ! sont heureuses ; la contrĂ©e se peuple ; il naĂźt des villages oĂč il n’y a que des fermes, il naĂźt des fermes oĂč il n’y a rien ; la misĂšre disparaĂźt, et avec la misĂšre disparaissent la dĂ©bauche, la prostitution, le vol, le meurtre, tous les vices, tous les crimes ! Et cette pauvre mĂšre Ă©lĂšve son enfant ! et voilĂ  tout un pays riche et honnĂȘte ! Ah çà, j’étais fou, j’étais absurde, qu’est-ce que je parlais donc de me dĂ©noncer ? Il faut faire attention, vraiment, et ne rien prĂ©cipiter. Quoi ! parce qu’il m’aura plu de faire le grand et le gĂ©nĂ©reux, – c’est du mĂ©lodrame, aprĂšs tout ! – parce que je n’aurai songĂ© qu’à moi, qu’à moi seul, quoi ! pour sauver d’une punition peut-ĂȘtre un peu exagĂ©rĂ©e, mais juste au fond, on ne sait qui, un voleur, un drĂŽle Ă©videmment, il faudra que tout un pays pĂ©risse ! il faudra qu’une pauvre femme crĂšve Ă  l’hĂŽpital ! qu’une pauvre petite fille crĂšve sur le pavĂ© ! comme des chiens ! Ah ! mais c’est abominable ! Sans mĂȘme que la mĂšre ait revu son enfant ! sans que l’enfant ait presque connu sa mĂšre ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui, Ă  coup sĂ»r, a mĂ©ritĂ© les galĂšres pour autre chose, si ce n’est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n’a plus que quelques annĂ©es Ă  vivre au bout du compte et ne sera guĂšre plus malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une population, mĂšres, femmes, enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n’a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces ThĂ©nardier ! VoilĂ  encore des canailles ceux-lĂ  ! Et je manquerais Ă  mes devoirs envers tous ces pauvres ĂȘtres ! Et je m’en irais me dĂ©noncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. Supposons qu’il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d’autrui, ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne compromet que mon Ăąme, c’est lĂ  qu’est le dĂ©vouement, c’est lĂ  qu’est la vertu. Il se leva, il se remit Ă  marcher. Cette fois il lui semblait qu’il Ă©tait content. On ne trouve les diamants que dans les tĂ©nĂšbres de la terre ; on ne trouve les vĂ©ritĂ©s que dans les profondeurs de la pensĂ©e. Il lui semblait qu’aprĂšs ĂȘtre descendu dans ces profondeurs, aprĂšs avoir longtemps tĂątonnĂ© au plus noir de ces tĂ©nĂšbres, il venait enfin de trouver un de ces diamants, une de ces vĂ©ritĂ©s, et qu’il la tenait dans sa main ; et il s’éblouissait Ă  la regarder. – Oui, pensa-t-il, c’est cela. Je suis dans le vrai. J’ai la solution. Il faut finir par s’en tenir Ă  quelque chose. Mon parti est pris. Laissons faire ! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans l’intĂ©rĂȘt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste Madeleine. Malheur Ă  celui qui est Jean Valjean ! Ce n’est plus moi. Je ne connais pas cet homme[173], je ne sais plus ce que c’est, s’il se trouve que quelqu’un est Jean Valjean Ă  cette heure, qu’il s’arrange ! cela ne me regarde pas. C’est un nom de fatalitĂ© qui flotte dans la nuit, s’il s’arrĂȘte et s’abat sur une tĂȘte, tant pis pour elle ! Il se regarda dans le petit miroir qui Ă©tait sur sa cheminĂ©e, et dit – Tiens ! cela m’a soulagĂ© de prendre une rĂ©solution ! Je suis tout autre Ă  prĂ©sent. Il marcha encore quelques pas, puis il s’arrĂȘta court – Allons ! dit-il, il ne faut hĂ©siter devant aucune des consĂ©quences de la rĂ©solution prise. Il y a encore des fils qui m’attachent Ă  ce Jean Valjean. Il faut les briser ! Il y a ici, dans cette chambre mĂȘme, des objets qui m’accuseraient, des choses muettes qui seraient des tĂ©moins, c’est dit, il faut que tout cela disparaisse. Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l’ouvrit, et y prit une petite clef. Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait Ă  peine le trou, perdu qu’il Ă©tait dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collĂ© sur le mur. Une cachette s’ouvrit, une espĂšce de fausse armoire mĂ©nagĂ©e entre l’angle de la muraille et le manteau de la cheminĂ©e. Il n’y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros bĂąton d’épine ferrĂ© aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean Ă  l’époque oĂč il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisĂ©ment reconnu toutes les piĂšces de ce misĂ©rable accoutrement. Il les avait conservĂ©es[174] comme il avait conservĂ© les chandeliers d’argent, pour se rappeler toujours son point de dĂ©part. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l’évĂȘque. Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s’il eĂ»t craint qu’elle ne s’ouvrĂźt malgrĂ© le verrou qui la fermait ; puis d’un mouvement vif et brusque et d’une seule brassĂ©e, sans mĂȘme donner un coup d’Ɠil Ă  ces choses qu’il avait si religieusement et si pĂ©rilleusement gardĂ©es pendant tant d’annĂ©es, il prit tout, haillons, bĂąton, havresac, et jeta tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de prĂ©cautions, dĂ©sormais inutiles puisqu’elle Ă©tait vide, en cacha la porte derriĂšre un gros meuble qu’il y poussa. Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d’en face furent Ă©clairĂ©s d’une grande rĂ©verbĂ©ration rouge et tremblante. Tout brĂ»lait. Le bĂąton d’épine pĂ©tillait et jetait des Ă©tincelles jusqu’au milieu de la chambre. Le havresac, en se consumant avec d’affreux chiffons qu’il contenait, avait mis Ă  nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se penchant, on eĂ»t aisĂ©ment reconnu une piĂšce d’argent. Sans doute la piĂšce de quarante sous volĂ©e au petit savoyard. Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du mĂȘme pas. Tout Ă  coup ses yeux tombĂšrent sur les deux flambeaux d’argent que la rĂ©verbĂ©ration faisait reluire vaguement sur la cheminĂ©e. – Tiens ! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore lĂ -dedans. Il faut aussi dĂ©truire cela. Il prit les deux flambeaux. Il y avait assez de feu pour qu’on pĂ»t les dĂ©former promptement et en faire une sorte de lingot mĂ©connaissable. Il se pencha sur le foyer et s’y chauffa un instant. Il eut un vrai bien-ĂȘtre. – La bonne chaleur ! dit-il. Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et ils Ă©taient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu’il entendait une voix qui criait au dedans de lui – Jean Valjean ! Jean Valjean ! Ses cheveux se dressĂšrent, il devint comme un homme qui Ă©coute une chose terrible. – Oui, c’est cela, achĂšve ! disait la voix. ComplĂšte ce que tu fais ! dĂ©truis ces flambeaux ! anĂ©antis ce souvenir ! oublie l’évĂȘque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va, c’est bien. Applaudis-toi ! Ainsi, c’est convenu, c’est rĂ©solu, c’est dit, voilĂ  un homme, voilĂ  un vieillard qui ne sait ce qu’on lui veut, qui n’a rien fait peut-ĂȘtre, un innocent, dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pĂšse comme un crime, qui va ĂȘtre pris pour toi, qui va ĂȘtre condamnĂ©, qui va finir ses jours dans l’abjection et dans l’horreur ! c’est bien. Sois honnĂȘte homme, toi. Reste monsieur le maire, reste honorable et honorĂ©, enrichis la ville, nourris des indigents, Ă©lĂšve des orphelins, vis heureux, vertueux et admirĂ©, et pendant ce temps-lĂ , pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumiĂšre, il y aura quelqu’un qui aura ta casaque rouge, qui portera ton nom dans l’ignominie et qui traĂźnera ta chaĂźne au bagne ! Oui, c’est bien arrangĂ© ainsi ! Ah ! misĂ©rable ! La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un Ɠil hagard. Cependant ce qui parlait en lui n’avait pas fini. La voix continuait – Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te bĂ©niront, et une seule que personne n’entendra et qui te maudira dans les tĂ©nĂšbres. Eh bien ! Ă©coute, infĂąme ! toutes ces bĂ©nĂ©dictions retomberont avant d’arriver au ciel, et il n’y aura que la malĂ©diction qui montera jusqu’à Dieu ! Cette voix, d’abord toute faible et qui s’était Ă©levĂ©e du plus obscur de sa conscience, Ă©tait devenue par degrĂ©s Ă©clatante et formidable, et il l’entendait maintenant Ă  son oreille. Il lui semblait qu’elle Ă©tait sortie de lui-mĂȘme et qu’elle parlait Ă  prĂ©sent en dehors de lui. Il crut entendre les derniĂšres paroles si distinctement qu’il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur. – Y a-t-il quelqu’un ici ? demanda-t-il Ă  haute voix, et tout Ă©garĂ©. Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d’un idiot – Que je suis bĂȘte ! il ne peut y avoir personne. Il y avait quelqu’un ; mais celui qui y Ă©tait n’était pas de ceux que l’Ɠil humain peut voir. Il posa les flambeaux sur la cheminĂ©e. Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rĂȘves et rĂ©veillait en sursaut l’homme endormi au-dessous de lui. Cette marche le soulageait et l’enivrait en mĂȘme temps. Il semble que parfois dans les occasions suprĂȘmes on se remue pour demander conseil Ă  tout ce qu’on peut rencontrer en se dĂ©plaçant. Au bout de quelques instants il ne savait plus oĂč il en Ă©tait. Il reculait maintenant avec une Ă©gale Ă©pouvante devant les deux rĂ©solutions qu’il avait prises tour Ă  tour. Les deux idĂ©es qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l’une que l’autre. – Quelle fatalitĂ© ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être prĂ©cipitĂ© justement par le moyen que la providence paraissait d’abord avoir employĂ© pour l’affermir ! Il y eut un moment oĂč il considĂ©ra l’avenir. Se dĂ©noncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense dĂ©sespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu Ă  cette existence si bonne, si pure, si radieuse, Ă  ce respect de tous, Ă  l’honneur, Ă  la libertĂ© ! Il n’irait plus se promener dans les champs, il n’entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus l’aumĂŽne aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d’amour fixĂ©s sur lui ! Il quitterait cette maison qu’il avait bĂątie, cette chambre, cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant Ă  cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il n’écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portiĂšre, la seule servante qu’il eĂ»t, ne lui monterait plus son cafĂ© le matin. Grand Dieu ! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste rouge, la chaĂźne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son Ăąge, aprĂšs avoir Ă©tĂ© ce qu’il Ă©tait ! Si encore il Ă©tait jeune ! Mais, vieux, ĂȘtre tutoyĂ© par le premier venu, ĂȘtre fouillĂ© par le garde-chiourme, recevoir le coup de bĂąton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrĂ©s ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiositĂ© des Ă©trangers auxquels on dirait Celui-lĂ , c’est le fameux Jean Valjean, qui a Ă©tĂ© maire Ă  Montreuil-sur-mer ! Le soir, ruisselant de sueur, accablĂ© de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter deux Ă  deux, sous le fouet du sergent, l’escalier-Ă©chelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misĂšre ! La destinĂ©e peut-elle donc ĂȘtre mĂ©chante comme un ĂȘtre intelligent et devenir monstrueuse comme le cƓur humain ! Et, quoi qu’il fĂźt, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui Ă©tait au fond de sa rĂȘverie – rester dans le paradis, et y devenir dĂ©mon ! rentrer dans l’enfer, et y devenir ange ! Que faire, grand Dieu ! que faire ? La tourmente dont il Ă©tait sorti avec tant de peine se dĂ©chaĂźna de nouveau en lui. Ses idĂ©es recommencĂšrent Ă  se mĂȘler. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupĂ©fiĂ© et de machinal qui est propre au dĂ©sespoir. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse Ă  l’esprit avec deux vers d’une chanson qu’il avait entendue autrefois. Il songeait que Romainville est un petit bois prĂšs Paris oĂč les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d’avril. Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit enfant qu’on laisse aller seul. À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort pour ressaisir son intelligence. Il tĂąchait de se poser une derniĂšre fois, et dĂ©finitivement, le problĂšme sur lequel il Ă©tait en quelque sorte tombĂ© d’épuisement. Faut-il se dĂ©noncer ? Faut-il se taire ? – Il ne rĂ©ussissait Ă  rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les raisonnements Ă©bauchĂ©s par sa rĂȘverie tremblaient et se dissipaient l’un aprĂšs l’autre en fumĂ©e. Seulement il sentait que, Ă  quelque parti qu’il s’arrĂȘtĂąt, nĂ©cessairement, et sans qu’il fĂ»t possible d’y Ă©chapper, quelque chose de lui allait mourir ; qu’il entrait dans un sĂ©pulcre Ă  droite comme Ă  gauche ; qu’il accomplissait une agonie, l’agonie de son bonheur ou l’agonie de sa vertu. HĂ©las ! toutes ses irrĂ©solutions l’avaient repris. Il n’était pas plus avancĂ© qu’au commencement. Ainsi se dĂ©battait sous l’angoisse cette malheureuse Ăąme. Dix-huit cents ans avant cet homme infortunĂ©, l’ĂȘtre mystĂ©rieux, en qui se rĂ©sument toutes les saintetĂ©s et toutes les souffrances de l’humanitĂ©, avait aussi lui, pendant que les oliviers frĂ©missaient au vent farouche de l’infini, longtemps Ă©cartĂ© de la main l’effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d’ombre et dĂ©bordant de tĂ©nĂšbres dans des profondeurs pleines d’étoiles. Chapitre IV – Formes que prend la souffrance pendant le sommeil Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures qu’il marchait ainsi, presque sans interruption, lorsqu’il se laissa tomber sur sa chaise. Il s’y endormit et fit un rĂȘve[175]. Ce rĂȘve, comme la plupart des rĂȘves, ne se rapportait Ă  la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l’a Ă©crit. C’est un des papiers Ă©crits de sa main qu’il a laissĂ©s. Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement. Quel que soit ce rĂȘve, l’histoire de cette nuit serait incomplĂšte si nous l’omettions. C’est la sombre aventure d’une Ăąme malade. Le voici. Sur l’enveloppe nous trouvons cette ligne Ă©crite Le rĂȘve que j’ai eu cette nuit-lĂ . J’étais dans une campagne. Une grande campagne triste oĂč il n’y avait pas d’herbe. Il ne me semblait pas qu’il fĂźt jour ni qu’il fĂźt nuit. Je me promenais avec mon frĂšre, le frĂšre de mes annĂ©es d’enfance, ce frĂšre auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus[176]. Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d’une voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu’elle demeurait sur la rue, travaillait la fenĂȘtre toujours ouverte. Tout en causant, nous avions froid Ă  cause de cette fenĂȘtre ouverte. Il n’y avait pas d’arbres dans la campagne. Nous vĂźmes un homme qui passa prĂšs de nous. C’était un homme tout nu, couleur de cendre, montĂ© sur un cheval couleur de terre. L’homme n’avait pas de cheveux ; on voyait son crĂąne et des veines sur son crĂąne. Il tenait Ă  la main une baguette qui Ă©tait souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. Mon frĂšre me dit Prenons par le chemin creux. Il y avait un chemin creux oĂč l’on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. Tout Ă©tait couleur de terre, mĂȘme le ciel. Au bout de quelques pas, on ne me rĂ©pondit plus quand je parlais. Je m’aperçus que mon frĂšre n’était plus avec moi. J’entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait ĂȘtre lĂ  Romainville pourquoi Romainville ? [177]. La premiĂšre rue oĂč j’entrai Ă©tait dĂ©serte. J’entrai dans une seconde rue. DerriĂšre l’angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme debout contre le mur. Je dis Ă  cet homme – Quel est ce pays ? oĂč suis-je ? L’homme ne rĂ©pondit pas. Je vis la porte d’une maison ouverte, j’y entrai. La premiĂšre chambre Ă©tait dĂ©serte. J’entrai dans la seconde. DerriĂšre la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je demandai Ă  cet homme – À qui est cette maison ? oĂč suis-je ? L’homme ne rĂ©pondit pas. La maison avait un jardin. Je sortis de la maison et j’entrai dans le jardin. Le jardin Ă©tait dĂ©sert. DerriĂšre le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait debout. Je dis Ă  cet homme – Quel est ce jardin ? oĂč suis-je ? L’homme ne rĂ©pondit pas. J’errai dans le village, et je m’aperçus que c’était une ville. Toutes les rues Ă©taient dĂ©sertes, toutes les portes Ă©taient ouvertes. Aucun ĂȘtre vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derriĂšre chaque angle de mur, derriĂšre chaque porte, derriĂšre chaque arbre, un homme debout qui se taisait. On n’en voyait jamais qu’un Ă  la fois. Ces hommes me regardaient passer. Je sortis de la ville et je me mis Ă  marcher dans les champs. Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule qui venait derriĂšre moi. Je reconnus tous les hommes que j’avais vus dans la ville. Ils avaient des tĂȘtes Ă©tranges. Ils ne semblaient pas se hĂąter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et m’entoura. Les visages de ces hommes Ă©taient couleur de terre. Alors le premier que j’avais vu et questionnĂ© en entrant dans la ville me dit – OĂč allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous ĂȘtes mort depuis longtemps ? J’ouvris la bouche pour rĂ©pondre, et je m’aperçus qu’il n’y avait personne autour de moi. » Il se rĂ©veilla. Il Ă©tait glacĂ©. Un vent qui Ă©tait froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les chĂąssis de la croisĂ©e restĂ©e ouverte. Le feu s’était Ă©teint. La bougie touchait Ă  sa fin. Il Ă©tait encore nuit noire. Il se leva, il alla Ă  la fenĂȘtre. Il n’y avait toujours pas d’étoiles au ciel. De sa fenĂȘtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et dur qui rĂ©sonna tout Ă  coup sur le sol lui fit baisser les yeux. Il vit au-dessous de lui deux Ă©toiles rouges dont les rayons s’allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l’ombre. Comme sa pensĂ©e Ă©tait encore Ă  demi submergĂ©e dans la brume des rĂȘves, – tiens ! songea-t-il, il n’y en a pas dans le ciel. Elles sont sur la terre maintenant. Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier acheva de le rĂ©veiller ; il regarda, et il reconnut que ces deux Ă©toiles Ă©taient les lanternes d’une voiture. À la clartĂ© qu’elles jetaient, il put distinguer la forme de cette voiture. C’était un tilbury attelĂ© d’un petit cheval blanc. Le bruit qu’il avait entendu, c’étaient les coups de pied du cheval sur le pavĂ©. – Qu’est-ce que c’est que cette voiture ? se dit-il. Qui est-ce qui vient donc si matin ? En ce moment on frappa un petit coup Ă  la porte de sa chambre. Il frissonna de la tĂȘte aux pieds, et cria d’une voix terrible – Qui est lĂ  ? Quelqu’un rĂ©pondit – Moi, monsieur le maire. Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portiĂšre. – Eh bien, reprit-il, qu’est-ce que c’est ? – Monsieur le maire, il est tout Ă  l’heure cinq heures du matin. – Qu’est-ce que cela me fait ? – Monsieur le maire, c’est le cabriolet. – Quel cabriolet ? – Le tilbury. – Quel tilbury ? – Est-ce que monsieur le maire n’a pas fait demander un tilbury ? – Non, dit-il. – Le cocher dit qu’il vient chercher monsieur le maire. – Quel cocher ? – Le cocher de M. Scaufflaire. – M. Scaufflaire ? Ce nom le fit tressaillir comme si un Ă©clair lui eĂ»t passĂ© devant la face. – Ah ! oui ! reprit-il, M. Scaufflaire. Si la vieille femme l’eĂ»t pu voir en ce moment, elle eĂ»t Ă©tĂ© Ă©pouvantĂ©e. Il se fit un assez long silence. Il examinait d’un air stupide la flamme de la bougie et prenait autour de la mĂšche de la cire brĂ»lante qu’il roulait dans ses doigts. La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant Ă  Ă©lever encore la voix – Monsieur le maire, que faut-il que je rĂ©ponde ? – Dites que c’est bien, et que je descends. Chapitre V – BĂątons dans les roues Le service des postes d’Arras Ă  Montreuil-sur-mer se faisait encore Ă  cette Ă©poque par de petites malles du temps de l’empire. Ces malles Ă©taient des cabriolets Ă  deux roues, tapissĂ©s de cuir fauve au dedans, suspendus sur des ressorts Ă  pompe, et n’ayant que deux places, l’une pour le courrier, l’autre pour le voyageur. Les roues Ă©taient armĂ©es de ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures Ă  distance et qu’on voit encore sur les routes d’Allemagne. Le coffre aux dĂ©pĂȘches, immense boĂźte oblongue, Ă©tait placĂ© derriĂšre le cabriolet et faisait corps avec lui. Ce coffre Ă©tait peint en noir et le cabriolet en jaune. Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd’hui, avaient je ne sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route Ă  l’horizon, elles ressemblaient Ă  ces insectes qu’on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit corsage, traĂźnent un gros arriĂšre-train. Elles allaient, du reste, fort vite. La malle partie d’Arras toutes les nuits Ă  une heure, aprĂšs le passage du courrier de Paris, arrivait Ă  Montreuil-sur-mer un peu avant cinq heures du matin. Cette nuit-lĂ , la malle qui descendait Ă  Montreuil-sur-mer par la route de Hesdin accrocha, au tournant d’une rue, au moment oĂč elle entrait dans la ville, un petit tilbury attelĂ© d’un cheval blanc, qui venait en sens inverse et dans lequel il n’y avait qu’une personne, un homme enveloppĂ© d’un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le courrier cria Ă  cet homme d’arrĂȘter, mais le voyageur n’écouta pas, et continua sa route au grand trot. – VoilĂ  un homme diablement pressĂ© ! dit le courrier. L’homme qui se hĂątait ainsi, c’est celui que nous venons de voir se dĂ©battre dans des convulsions dignes Ă  coup sĂ»r de pitiĂ©. OĂč allait-il ? Il n’eĂ»t pu le dire. Pourquoi se hĂątait-il ? Il ne savait. Il allait au hasard devant lui. OĂč ? À Arras sans doute ; mais il allait peut-ĂȘtre ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait. Il s’enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le poussait, quelque chose l’attirait. Ce qui se passait en lui, personne ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n’est entrĂ©, au moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l’inconnu ? Du reste il n’avait rien rĂ©solu, rien dĂ©cidĂ©, rien arrĂȘtĂ©, rien fait. Aucun des actes de sa conscience n’avait Ă©tĂ© dĂ©finitif. Il Ă©tait plus que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il Ă  Arras ? Il se rĂ©pĂ©tait ce qu’il s’était dĂ©jĂ  dit en retenant le cabriolet de Scaufflaire, – que, quel que dĂ»t ĂȘtre le rĂ©sultat, il n’y avait aucun inconvĂ©nient Ă  voir de ses yeux, Ă  juger les choses par lui-mĂȘme ; – que cela mĂȘme Ă©tait prudent, qu’il fallait savoir ce qui se passerait ; qu’on ne pouvait rien dĂ©cider sans avoir observĂ© et scrutĂ© ; – que de loin on se faisait des montagnes de tout ; qu’au bout du compte, lorsqu’il aurait vu ce Champmathieu, quelque misĂ©rable, sa conscience serait probablement fort soulagĂ©e de le laisser aller au bagne Ă  sa place ; – qu’à la vĂ©ritĂ© il y aurait lĂ  Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille, anciens forçats qui l’avaient connu ; mais qu’à coup sĂ»r ils ne le reconnaĂźtraient pas ; – bah ! quelle idĂ©e ! – que Javert en Ă©tait Ă  cent lieues ; – que toutes les conjectures et toutes les suppositions Ă©taient fixĂ©es sur ce Champmathieu, et que rien n’est entĂȘtĂ© comme les suppositions et les conjectures ; – qu’il n’y avait donc aucun danger. Que sans doute c’était un moment noir, mais qu’il en sortirait ; – qu’aprĂšs tout il tenait sa destinĂ©e, si mauvaise qu’elle voulĂ»t ĂȘtre, dans sa main ; – qu’il en Ă©tait le maĂźtre. Il se cramponnait Ă  cette pensĂ©e. Au fond, pour tout dire, il eĂ»t mieux aimĂ© ne point aller Ă  Arras. Cependant il y allait. Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot rĂ©glĂ© et sĂ»r qui fait deux lieues et demie Ă  l’heure. À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui reculait. Au point du jour il Ă©tait en rase campagne ; la ville de Montreuil-sur-mer Ă©tait assez loin derriĂšre lui. Il regarda l’horizon blanchir ; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les froides figures d’une aube d’hiver. Le matin a ses spectres comme le soir. Il ne les voyait pas, mais, Ă  son insu, et par une sorte de pĂ©nĂ©tration presque physique, ces noires silhouettes d’arbres et de collines ajoutaient Ă  l’état violent de son Ăąme je ne sais quoi de morne et de sinistre. Chaque fois qu’il passait devant une de ces maisons isolĂ©es qui cĂŽtoient parfois les routes, il se disait il y a pourtant lĂ -dedans des gens qui dorment ! Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavĂ©, faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-lĂ  sont charmantes quand on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il Ă©tait grand jour lorsqu’il arriva Ă  Hesdin. Il s’arrĂȘta devant une auberge pour laisser souffler le cheval et lui faire donner l’avoine. Ce cheval Ă©tait, comme l’avait dit Scaufflaire, de cette petite race du Boulonnais qui a trop de tĂȘte, trop de ventre et pas assez d’encolure, mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sĂšche et fine et le pied solide ; race laide, mais robuste et saine. L’excellente bĂȘte avait fait cinq lieues en deux heures et n’avait pas une goutte de sueur sur la croupe. Il n’était pas descendu du tilbury. Le garçon d’écurie qui apportait l’avoine se baissa tout Ă  coup et examina la roue de gauche. – Allez-vous loin comme cela ? dit cet homme. Il rĂ©pondit, presque sans sortir de sa rĂȘverie – Pourquoi ? – Venez-vous de loin ? reprit le garçon. – De cinq lieues d’ici. – Ah ! – Pourquoi dites-vous ah ? Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l’Ɠil fixĂ© sur la roue, puis se redressa en disant – C’est que voilĂ  une roue qui vient de faire cinq lieues, c’est possible, mais qui Ă  coup sĂ»r ne fera pas maintenant un quart de lieue. Il sauta Ă  bas du tilbury. – Que dites-vous lĂ , mon ami ? – Je dis que c’est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossĂ© de la grande route. Regardez plutĂŽt. La roue en effet Ă©tait gravement endommagĂ©e. Le choc de la malle-poste avait fendu deux rayons et labourĂ© le moyeu dont l’écrou ne tenait plus. – Mon ami, dit-il au garçon d’écurie, il y a un charron ici ? – Sans doute, monsieur. – Rendez-moi le service de l’aller chercher. – Il est lĂ , Ă  deux pas. HĂ© ! maĂźtre Bourgaillard ! MaĂźtre Bourgaillard, le charron, Ă©tait sur le seuil de sa porte. Il vint examiner la roue et fit la grimace d’un chirurgien qui considĂšre une jambe cassĂ©e. – Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ ? – Oui, monsieur. – Quand pourrai-je repartir ? – Demain. – Demain ! – Il y a une grande journĂ©e d’ouvrage. Est-ce que monsieur est pressĂ© ? – TrĂšs pressĂ©. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. – Impossible, monsieur. – Je payerai tout ce qu’on voudra. – Impossible. – Eh bien ! dans deux heures. – Impossible pour aujourd’hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. Monsieur ne pourra repartir avant demain. – L’affaire que j’ai ne peut attendre Ă  demain. Si, au lieu de raccommoder cette roue, on la remplaçait ? – Comment cela ? – Vous ĂȘtes charron ? – Sans doute, monsieur. – Est-ce que vous n’auriez pas une roue Ă  me vendre ? Je pourrais repartir tout de suite. – Une roue de rechange ? – Oui. – Je n’ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. – En ce cas, vendez-moi une paire de roues. – Monsieur, toutes les roues ne vont pas Ă  tous les essieux. – Essayez toujours. – C’est inutile, monsieur. Je n’ai Ă  vendre que des roues de charrette. Nous sommes un petit pays ici. – Auriez-vous un cabriolet Ă  me louer ? Le maĂźtre charron, du premier coup d’Ɠil, avait reconnu que le tilbury Ă©tait une voiture de louage. Il haussa les Ă©paules. – Vous les arrangez bien, les cabriolets qu’on vous loue ! j’en aurais un que je ne vous le louerais pas. – Eh bien, Ă  me vendre ? – Je n’en ai pas. – Quoi ! pas une carriole ? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez. – Nous sommes un petit pays. J’ai bien lĂ  sous la remise, ajouta le charron, une vieille calĂšche qui est Ă  un bourgeois de la ville qui me l’a donnĂ©e en garde et qui s’en sert tous les trente-six du mois. Je vous la louerais bien, qu’est-ce que cela me fait ? mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vĂźt passer ; et puis, c’est une calĂšche, il faudrait deux chevaux. – Je prendrai des chevaux de poste. – OĂč va monsieur ? – À Arras. – Et monsieur veut arriver aujourd’hui ? – Mais oui. – En prenant des chevaux de poste ? – Pourquoi pas ? – Est-il Ă©gal Ă  monsieur d’arriver cette nuit Ă  quatre heures du matin ? – Non certes. – C’est que, voyez-vous bien, il y a une chose Ă  dire, en prenant des chevaux de poste
 – Monsieur a son passeport ? – Oui. – Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n’arrivera pas Ă  Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont mal servis, les chevaux sont aux champs. C’est la saison des grandes charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l’on prend les chevaux partout, Ă  la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins trois ou quatre heures Ă  chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a beaucoup de cĂŽtes Ă  monter. – Allons, j’irai Ă  cheval. DĂ©telez le cabriolet. On me vendra bien une selle dans le pays. – Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle ? – C’est vrai, vous m’y faites penser. Il ne l’endure pas. – Alors
 – Mais je trouverai bien dans le village un cheval Ă  louer ? – Un cheval pour aller Ă  Arras d’une traite ! – Oui. – Il faudrait un cheval comme on n’en a pas dans nos endroits. Il faudrait l’acheter d’abord, car on ne vous connaĂźt pas. Mais ni Ă  vendre ni Ă  louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le trouveriez pas ! – Comment faire ? – Le mieux, lĂ , en honnĂȘte homme, c’est que je raccommode la roue et que vous remettiez votre voyage Ă  demain. – Demain il sera trop tard. – Dame ! – N’y a-t-il pas la malle-poste qui va Ă  Arras ? Quand passe-t-elle ? – La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui monte comme celle qui descend. – Comment ! il vous faut une journĂ©e pour raccommoder cette roue ? – Une journĂ©e, et une bonne ! – En mettant deux ouvriers ? – En en mettant dix ! – Si on liait les rayons avec des cordes ? – Les rayons, oui ; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais Ă©tat. – Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville ? – Non. – Y a-t-il un autre charron ? Le garçon d’écurie et le maĂźtre charron rĂ©pondirent en mĂȘme temps en hochant la tĂȘte. – Non. Il sentit une immense joie. Il Ă©tait Ă©vident que la providence s’en mĂȘlait. C’était elle qui avait brisĂ© la roue du tilbury et qui l’arrĂȘtait en route. Il ne s’était pas rendu Ă  cette espĂšce de premiĂšre sommation ; il venait de faire tous les efforts possibles pour continuer son voyage ; il avait loyalement et scrupuleusement Ă©puisĂ© tous les moyens ; il n’avait reculĂ© ni devant la saison, ni devant la fatigue, ni devant la dĂ©pense ; il n’avait rien Ă  se reprocher. S’il n’allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce n’était plus sa faute, c’était, non le fait de sa conscience, mais le fait de la providence. Il respira. Il respira librement et Ă  pleine poitrine pour la premiĂšre fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer qui lui serrait le cƓur depuis vingt heures venait de le lĂącher. Il lui paraissait que maintenant Dieu Ă©tait pour lui, et se dĂ©clarait. Il se dit qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait, et qu’à prĂ©sent il n’avait qu’à revenir sur ses pas, tranquillement. Si sa conversation avec le charron eĂ»t eu lieu dans une chambre de l’auberge, elle n’eĂ»t point eu de tĂ©moins, personne ne l’eĂ»t entendue, les choses en fussent restĂ©es lĂ , et il est probable que nous n’aurions eu Ă  raconter aucun des Ă©vĂ©nements qu’on va lire ; mais cette conversation s’était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue produit inĂ©vitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne demandent qu’à ĂȘtre spectateurs. Pendant qu’il questionnait le charron, quelques allants et venants s’étaient arrĂȘtĂ©s autour d’eux. AprĂšs avoir Ă©coutĂ© pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne n’avait pris garde, s’était dĂ©tachĂ© du groupe en courant. Au moment oĂč le voyageur, aprĂšs la dĂ©libĂ©ration intĂ©rieure que nous venons d’indiquer, prenait la rĂ©solution de rebrousser chemin, cet enfant revenait. Il Ă©tait accompagnĂ© d’une vieille femme. – Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer un cabriolet. Cette simple parole, prononcĂ©e par une vieille femme que conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut voir la main qui l’avait lĂąchĂ© reparaĂźtre dans l’ombre derriĂšre lui, toute prĂȘte Ă  le reprendre. Il rĂ©pondit – Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet Ă  louer. Et il se hĂąta d’ajouter – Mais il n’y en a pas dans le pays. – Si fait, dit la vieille. – OĂč ça donc ? reprit le charron. – Chez moi, rĂ©pliqua la vieille. Il tressaillit. La main fatale l’avait ressaisi. La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. Le charron et le garçon d’auberge, dĂ©solĂ©s que le voyageur leur Ă©chappĂąt, intervinrent. – C’était une affreuse guimbarde, – cela Ă©tait posĂ© Ă  cru sur l’essieu, – il est vrai que les banquettes Ă©taient suspendues Ă  l’intĂ©rieur avec des laniĂšres de cuir, – il pleuvait dedans, – les roues Ă©taient rouillĂ©es et rongĂ©es d’humiditĂ©, – cela n’irait pas beaucoup plus loin que le tilbury, – une vraie patache ! – Ce monsieur aurait bien tort de s’y embarquer, – etc., etc. Tout cela Ă©tait vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, quelle qu’elle fĂ»t, roulait sur ses deux roues et pouvait aller Ă  Arras. Il paya ce qu’on voulut, laissa le tilbury Ă  rĂ©parer chez le charron pour l’y retrouver Ă  son retour, fit atteler le cheval blanc Ă  la carriole, y monta, et reprit la route qu’il suivait depuis le matin. Au moment oĂč la carriole s’ébranla, il s’avoua qu’il avait eu l’instant d’auparavant une certaine joie de songer qu’il n’irait point oĂč il allait. Il examina cette joie avec une sorte de colĂšre et la trouva absurde. Pourquoi de la joie Ă  revenir en arriĂšre ? AprĂšs tout, il faisait ce voyage librement. Personne ne l’y forçait. Et, certainement, rien n’arriverait que ce qu’il voudrait bien. Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait arrĂȘtez ! arrĂȘtez ! Il arrĂȘta la carriole d’un mouvement vif dans lequel il y avait encore je ne sais quoi de fĂ©brile et de convulsif qui ressemblait Ă  de l’espĂ©rance. C’était le petit garçon de la vieille. – Monsieur, dit-il, c’est moi qui vous ai procurĂ© la carriole. – Eh bien ! – Vous ne m’avez rien donnĂ©. Lui qui donnait Ă  tous et si facilement, il trouva cette prĂ©tention exorbitante et presque odieuse. – Ah ! c’est toi, drĂŽle ? dit-il, tu n’auras rien ! Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. Il avait perdu beaucoup de temps Ă  Hesdin, il eĂ»t voulu le rattraper. Le petit cheval Ă©tait courageux et tirait comme deux ; mais on Ă©tait au mois de fĂ©vrier, il avait plu, les routes Ă©taient mauvaises. Et puis, ce n’était plus le tilbury. La carriole Ă©tait dure et trĂšs lourde. Avec cela force montĂ©es. Il mit prĂšs de quatre heures pour aller de Hesdin Ă  Saint-Pol. Quatre heures pour cinq lieues. À Saint-Pol il dĂ©tela Ă  la premiĂšre auberge venue, et fit mener le cheval Ă  l’écurie. Comme il l’avait promis Ă  Scaufflaire, il se tint prĂšs du rĂątelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait Ă  des choses tristes et confuses. La femme de l’aubergiste entre dans l’écurie. – Est-ce que monsieur ne veut pas dĂ©jeuner ? – Tiens, c’est vrai, dit-il, j’ai mĂȘme bon appĂ©tit. Il suivit cette femme qui avait une figure fraĂźche et rĂ©jouie. Elle le conduisit dans une salle basse oĂč il y avait des tables ayant pour nappes des toiles cirĂ©es. – DĂ©pĂȘchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressĂ©. Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hĂąte. Il regardait cette fille avec un sentiment de bien-ĂȘtre. – C’est lĂ  ce que j’avais, pensa-t-il. Je n’avais pas dĂ©jeunĂ©. On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchĂ©e, puis le reposa lentement sur la table et n’y toucha plus. Un routier mangeait Ă  une autre table. Il dit Ă  cet homme – Pourquoi leur pain est-il donc si amer ? Le routier Ă©tait allemand et n’entendit pas. Il retourna dans l’écurie prĂšs du cheval. Une heure aprĂšs, il avait quittĂ© Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques qui n’est qu’à cinq lieues d’Arras. Que faisait-il pendant ce trajet ? À quoi pensait-il ? Comme le matin, il regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivĂ©s, et les Ă©vanouissements du paysage qui se disloque Ă  chaque coude du chemin. C’est lĂ  une contemplation qui suffit quelquefois Ă  l’ñme et qui la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la premiĂšre et pour la derniĂšre fois, quoi de plus mĂ©lancolique et de plus profond ! Voyager, c’est naĂźtre et mourir Ă  chaque instant. Peut-ĂȘtre, dans la rĂ©gion la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre ces horizons changeants et l’existence humaine. Toutes les choses de la vie sont perpĂ©tuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et les clartĂ©s s’entremĂȘlent aprĂšs un Ă©blouissement, une Ă©clipse ; on regarde, on se hĂąte, on tend les mains pour saisir ce qui passe ; chaque Ă©vĂ©nement est un tournant de la route ; et tout Ă  coup on est vieux. On sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, ce sombre cheval de la vie qui vous traĂźnait s’arrĂȘte, et l’on voit quelqu’un de voilĂ© et d’inconnu qui le dĂ©telle dans les tĂ©nĂšbres. Le crĂ©puscule tombait au moment oĂč des enfants qui sortaient de l’école regardĂšrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu’on Ă©tait encore aux jours courts de l’annĂ©e. Il ne s’arrĂȘta pas Ă  Tinques. Comme il dĂ©bouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa la tĂȘte et dit – VoilĂ  un cheval bien fatiguĂ©. La pauvre bĂȘte en effet n’allait plus qu’au pas. – Est-ce que vous allez Ă  Arras ? ajouta le cantonnier. – Oui. – Si vous allez de ce train, vous n’y arriverez pas de bonne heure. Il arrĂȘta le cheval et demanda au cantonnier – Combien y a-t-il encore d’ici Ă  Arras ? – PrĂšs de sept grandes lieues. – Comment cela ? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. – Ah ! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en rĂ©paration ? Vous allez la trouver coupĂ©e Ă  un quart d’heure d’ici. Pas moyen d’aller plus loin. – Vraiment. – Vous prendrez Ă  gauche, le chemin qui va Ă  Carency, vous passerez la riviĂšre ; et, quand vous serez Ă  Camblin, vous tournerez Ă  droite ; c’est la route de Mont-Saint-Éloy qui va Ă  Arras. – Mais voilĂ  la nuit, je me perdrai. – Vous n’ĂȘtes pas du pays ? – Non. – Avec ça, c’est tout chemins de traverse. – Tenez, Monsieur, reprit le cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil ? Votre cheval est las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous irez demain Ă  Arras. – Il faut que j’y sois ce soir. – C’est diffĂ©rent. Alors allez tout de mĂȘme Ă  cette auberge et prenez-y un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure aprĂšs il repassait au mĂȘme endroit, mais au grand trot, avec un bon cheval de renfort. Un garçon d’écurie qui s’intitulait postillon Ă©tait assis sur le brancard de la carriole. Cependant il sentait qu’il perdait du temps. Il faisait tout Ă  fait nuit. Ils s’engagĂšrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole tombait d’une orniĂšre dans l’autre. Il dit au postillon – Toujours au trot, et double pourboire. Dans un cahot le palonnier cassa. – Monsieur, dit le postillon, voilĂ  le palonnier cassĂ©, je ne sais plus comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit ; si vous vouliez revenir coucher Ă  Tinques, nous pourrions ĂȘtre demain matin de bonne heure Ă  Arras. Il rĂ©pondit – As-tu un bout de corde et un couteau ? – Oui, monsieur. Il coupa une branche d’arbre et en fit un palonnier. Ce fut encore une perte de vingt minutes ; mais ils repartirent au galop. La plaine Ă©tait tĂ©nĂ©breuse. Des brouillards bas, courts et noirs rampaient sur les collines et s’en arrachaient comme des fumĂ©es. Il y avait des lueurs blanchĂątres dans les nuages. Un grand vent qui venait de la mer faisait dans tous les coins de l’horizon le bruit de quelqu’un qui remue des meubles. Tout ce qu’on entrevoyait avait des attitudes de terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit ! Le froid le pĂ©nĂ©trait. Il n’avait pas mangĂ© depuis la veille. Il se rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux environs de Digne. Il y avait huit ans ; et cela lui semblait hier[178]. Une heure sonna Ă  quelque clocher lointain. Il demanda au garçon – Quelle est cette heure ? – Sept heures, monsieur. Nous serons Ă  Arras Ă  huit. Nous n’avons plus que trois lieues. En ce moment il fit pour la premiĂšre fois cette rĂ©flexion, – en trouvant Ă©trange qu’elle ne lui fĂ»t pas venue plus tĂŽt – que c’était peut-ĂȘtre inutile, toute la peine qu’il prenait ; qu’il ne savait seulement pas l’heure du procĂšs ; qu’il aurait dĂ» au moins s’en informer ; qu’il Ă©tait extravagant d’aller ainsi devant soi sans savoir si cela servirait Ă  quelque chose. – Puis il Ă©baucha quelques calculs dans son esprit – qu’ordinairement les sĂ©ances des cours d’assises commençaient Ă  neuf heures du matin ; – que cela ne devait pas ĂȘtre long, cette affaire-lĂ  ; – que le vol de pommes, ce serait trĂšs court ; – qu’il n’y aurait plus ensuite qu’une question d’identitĂ© ; – quatre ou cinq dĂ©positions, peu de chose Ă  dire pour les avocats ; – qu’il allait arriver lorsque tout serait fini ! Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passĂ© la riviĂšre et laissĂ© derriĂšre eux Mont-Saint-Éloy. La nuit devenait de plus en plus profonde. Chapitre VI – La sƓur Simplice mise Ă  l’épreuve Cependant, en ce moment-lĂ  mĂȘme, Fantine Ă©tait dans la joie. Elle avait passĂ© une trĂšs mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de fiĂšvre ; elle avait eu des songes. Le matin, Ă  la visite du mĂ©decin, elle dĂ©lirait. Il avait eu l’air alarmĂ© et avait recommandĂ© qu’on le prĂ©vĂźnt dĂšs que M. Madeleine viendrait. Toute la matinĂ©e elle fut morne, parla peu, et fit des plis Ă  ses draps en murmurant Ă  voix basse des calculs qui avaient l’air d’ĂȘtre des calculs de distances. Ses yeux Ă©taient caves et fixes. Ils paraissaient presque Ă©teints, et puis, par moments, ils se rallumaient et resplendissaient comme des Ă©toiles. Il semble qu’aux approches d’une certaines heure sombre, la clartĂ© du ciel emplisse ceux que quitte la clartĂ© de la terre. Chaque fois que la sƓur Simplice lui demandait comment elle se trouvait, elle rĂ©pondait invariablement – Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine. Quelques mois auparavant, Ă  ce moment oĂč Fantine venait de perdre sa derniĂšre pudeur, sa derniĂšre honte et sa derniĂšre joie, elle Ă©tait l’ombre d’elle-mĂȘme ; maintenant elle en Ă©tait le spectre. Le mal physique avait complĂ©tĂ© l’Ɠuvre du mal moral. Cette crĂ©ature de vingt-cinq ans avait le front ridĂ©, les joues flasques, les narines pincĂ©es, les dents dĂ©chaussĂ©es, le teint plombĂ©, le cou osseux, les clavicules saillantes, les membres chĂ©tifs, la peau terreuse, et ses cheveux blonds poussaient mĂȘlĂ©s de cheveux gris. HĂ©las ! comme la maladie improvise la vieillesse ! À midi, le mĂ©decin revint, il fit quelques prescriptions, s’informa si M. le maire avait paru Ă  l’infirmerie, et branla la tĂȘte. M. Madeleine venait d’habitude Ă  trois heures voir la malade. Comme l’exactitude Ă©tait de la bontĂ©, il Ă©tait exact. Vers deux heures et demie, Fantine commença Ă  s’agiter. Dans l’espace de vingt minutes, elle demanda plus de dix fois Ă  la religieuse – Ma sƓur, quelle heure est-il ? Trois heures sonnĂšrent. Au troisiĂšme coup, Fantine se dressa sur son sĂ©ant, elle qui d’ordinaire pouvait Ă  peine remuer dans son lit ; elle joignit dans une sorte d’étreinte convulsive ses deux mains dĂ©charnĂ©es et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se tourna et regarda la porte. Personne n’entra ; la porte ne s’ouvrit point. Elle resta ainsi un quart d’heure, l’Ɠil attachĂ© sur la porte, immobile et comme retenant son haleine. La sƓur n’osait lui parler. L’église sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l’oreiller. Elle ne dit rien et se remit Ă  faire des plis Ă  son drap. La demi-heure passa, puis l’heure. Personne ne vint. Chaque fois que l’horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du cĂŽtĂ© de la porte, puis elle retombait. On voyait clairement sa pensĂ©e, mais elle ne prononçait aucun nom, elle ne se plaignait pas, elle n’accusait pas. Seulement elle toussait d’une façon lugubre. On eĂ»t dit que quelque chose d’obscur s’abaissait sur elle. Elle Ă©tait livide et avait les lĂšvres bleues. Elle souriait par moments. Cinq heures sonnĂšrent. Alors la sƓur l’entendit qui disait trĂšs bas et doucement – Mais puisque je m’en vais demain, il a tort de ne pas venir aujourd’hui ! La sƓur Simplice elle-mĂȘme Ă©tait surprise du retard de M. Madeleine. Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l’air de chercher Ă  se rappeler quelque chose. Tout Ă  coup elle se mit Ă  chanter d’une voix faible comme un souffle. La religieuse Ă©couta. Voici ce que Fantine chantait Nous achĂšterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Les bleuets sont bleus, les roses sont roses, Les bleuets sont bleus, j’aime mes amours. La vierge Marie auprĂšs de mon poĂȘle Est venue hier en manteau brodĂ©, Et m’a dit – Voici, cachĂ© sous mon voile, Le petit qu’un jour tu m’as demandĂ©. Courez Ă  la ville, ayez de la toile, Achetez du fil, achetez un dĂ©. Nous achĂšterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Bonne sainte Vierge, auprĂšs de mon poĂȘle J’ai mis un berceau de rubans ornĂ© Dieu me donnerait sa plus belle Ă©toile, J’aime mieux l’enfant que tu m’as donnĂ©. – Madame, que faire avec cette toile ? – Faites un trousseau pour mon nouveau-nĂ©. Les bleuets sont bleus, les roses sont roses, Les bleuets sont bleus, j’aime mes amours. – Lavez cette toile. – OĂč ? – Dans la riviĂšre. Faites-en, sans rien gĂąter ni salir, Une belle jupe avec sa brassiĂšre Que je veux broder et de fleurs emplir. – L’enfant n’est plus lĂ , madame, qu’en faire ? – Faites-en un drap pour m’ensevelir. Nous achĂšterons de bien belles choses En nous promenant le long des faubourgs. Les bleuets sont bleus, les roses sont roses, Les bleuets sont bleus, j’aime mes amours. Cette chanson Ă©tait une vieille romance de berceuse avec laquelle autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s’était pas offerte Ă  son esprit depuis cinq ans qu’elle n’avait plus son enfant. Elle chantait cela d’une voix si triste et sur un air si doux que c’était Ă  faire pleurer, mĂȘme une religieuse. La sƓur, habituĂ©e aux choses austĂšres, sentit une larme lui venir. L’horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait ne plus faire attention Ă  aucune chose autour d’elle. La sƓur Simplice envoya une fille de service s’informer prĂšs de la portiĂšre de la fabrique si M. le maire Ă©tait rentrĂ© et s’il ne monterait pas bientĂŽt Ă  l’infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes. Fantine Ă©tait toujours immobile et paraissait attentive Ă  des idĂ©es qu’elle avait. La servante raconta trĂšs bas Ă  la sƓur Simplice que M. le maire Ă©tait parti le matin mĂȘme avant six heures dans un petit tilbury attelĂ© d’un cheval blanc, par le froid qu’il faisait, qu’il Ă©tait parti seul, pas mĂȘme de cocher, qu’on ne savait pas le chemin qu’il avait pris, que des personnes disaient l’avoir vu tourner par la route d’Arras, que d’autres assuraient l’avoir rencontrĂ© sur la route de Paris. Qu’en s’en allant il avait Ă©tĂ© comme Ă  l’ordinaire trĂšs doux, et qu’il avait seulement dit Ă  la portiĂšre qu’on ne l’attendĂźt pas cette nuit. Pendant que les deux femmes, le dos tournĂ© au lit de la Fantine, chuchotaient, la sƓur questionnant, la servante conjecturant, la Fantine, avec cette vivacitĂ© fĂ©brile de certaines maladies organiques qui mĂȘle les mouvements libres de la santĂ© Ă  l’effrayante maigreur de la mort, s’était mise Ă  genoux sur son lit, ses deux poings crispĂ©s appuyĂ©s sur le traversin, et, la tĂȘte passĂ©e par l’intervalle des rideaux, elle Ă©coutait. Tout Ă  coup elle cria – Vous parlez lĂ  de monsieur Madeleine ! pourquoi parlez-vous tout bas ? Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi ne vient-il pas ? Sa voix Ă©tait si brusque et si rauque que les deux femmes crurent entendre une voix d’homme ; elles se retournĂšrent effrayĂ©es. – RĂ©pondez donc ! cria Fantine. La servante balbutia – La portiĂšre m’a dit qu’il ne pourrait pas venir aujourd’hui. – Mon enfant, dit la sƓur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous. Fantine, sans changer d’attitude, reprit d’une voix haute et avec un accent tout Ă  la fois impĂ©rieux et dĂ©chirant – Il ne pourra venir ? Pourquoi cela ? Vous savez la raison. Vous la chuchotiez lĂ  entre vous. Je veux la savoir. La servante se hĂąta de dire Ă  l’oreille de la religieuse – RĂ©pondez qu’il est occupĂ© au conseil municipal. La sƓur Simplice rougit lĂ©gĂšrement ; c’était un mensonge que la servante lui proposait. D’un autre cĂŽtĂ© il lui semblait bien que dire la vĂ©ritĂ© Ă  la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela Ă©tait grave dans l’état oĂč Ă©tait Fantine. Cette rougeur dura peu. La sƓur leva sur Fantine son Ɠil calme et triste, et dit – Monsieur le maire est parti. Fantine se redressa et s’assit sur ses talons. Ses yeux Ă©tincelĂšrent. Une joie inouĂŻe rayonna sur cette physionomie douloureuse. – Parti ! s’écria-t-elle. Il est allĂ© chercher Cosette ! Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint ineffable. Ses lĂšvres remuaient ; elle priait Ă  voix basse. Quand sa priĂšre fut finie – Ma sƓur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce qu’on voudra ; tout Ă  l’heure j’ai Ă©tĂ© mĂ©chante, je vous demande pardon d’avoir parlĂ© si haut, c’est trĂšs mal de parler haut, je le sais bien, ma bonne sƓur, mais voyez-vous, je suis trĂšs contente. Le bon Dieu est bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu’il est allĂ© chercher ma petite Cosette Ă  Montfermeil. Elle se recoucha, aida la religieuse Ă  arranger l’oreiller et baisa une petite croix d’argent qu’elle avait au cou et que la sƓur Simplice lui avait donnĂ©e. – Mon enfant, dit la sƓur, tĂąchez de reposer maintenant, et ne parlez plus. Fantine prit dans ses mains moites la main de la sƓur, qui souffrait de lui sentir cette sueur. – Il est parti ce matin pour aller Ă  Paris. Au fait il n’a pas mĂȘme besoin de passer par Paris. Montfermeil, c’est un peu Ă  gauche en venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais de Cosette bientĂŽt, bientĂŽt ? C’est une surprise qu’il veut me faire. Vous savez ? il m’avait fait signer une lettre pour la reprendre aux ThĂ©nardier. Ils n’auront rien Ă  dire, pas vrai ? Ils rendront Cosette. Puisqu’ils sont payĂ©s. Les autoritĂ©s ne souffriraient pas qu’on garde un enfant quand on est payĂ©. Ma sƓur, ne me faites pas signe qu’il ne faut pas que je parle. Je suis extrĂȘmement heureuse, je vais trĂšs bien, je n’ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j’ai mĂȘme trĂšs faim. Il y a prĂšs de cinq ans que je ne l’ai vue. Vous ne vous figurez pas, vous, comme cela vous tient, les enfants ! Et puis elle sera si gentille, vous verrez ! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses ! D’abord elle aura de trĂšs belles mains. À un an, elle avait des mains ridicules. Ainsi ! – Elle doit ĂȘtre grande Ă  prĂ©sent. Cela vous a sept ans. C’est une demoiselle. Je l’appelle Cosette, mais elle s’appelle Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussiĂšre qui Ă©tait sur la cheminĂ©e et j’avais bien l’idĂ©e comme cela que je reverrais bientĂŽt Cosette. Mon Dieu ! comme on a tort d’ĂȘtre des annĂ©es sans voir ses enfants ! on devrait bien rĂ©flĂ©chir que la vie n’est pas Ă©ternelle ! Oh ! comme il est bon d’ĂȘtre parti, monsieur le maire ! C’est vrai ça, qu’il fait bien froid ? avait-il son manteau au moins ? Il sera ici demain, n’est-ce pas ? Ce sera demain fĂȘte. Demain matin, ma sƓur, vous me ferez penser Ă  mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, c’est un pays. J’ai fait cette route-lĂ , Ă  pied, dans le temps. Il y a eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont trĂšs vite ! Il sera ici demain avec Cosette. Combien y a-t-il d’ici Montfermeil ? La sƓur, qui n’avait aucune idĂ©e des distances, rĂ©pondit – Oh ! je crois bien qu’il pourra ĂȘtre ici demain. – Demain ! demain ! dit Fantine, je verrai Cosette demain ! Voyez-vous, bonne sƓur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je danserais, si on voulait. Quelqu’un qui l’eĂ»t vue un quart d’heure auparavant n’y eĂ»t rien compris. Elle Ă©tait maintenant toute rose, elle parlait d’une voix vive et naturelle, toute sa figure n’était qu’un sourire. Par moments elle riait en se parlant tout bas. Joie de mĂšre, c’est presque joie d’enfant. – Eh bien, reprit la religieuse, vous voilĂ  heureuse, obĂ©issez-moi, ne parlez plus. Fantine posa sa tĂȘte sur l’oreiller et dit Ă  demi-voix – Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a raison, sƓur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison. Et puis, sans bouger, sans remuer la tĂȘte, elle se mit Ă  regarder partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne dit plus rien. La sƓur referma ses rideaux, espĂ©rant qu’elle s’assoupirait. Entre sept et huit heures le mĂ©decin vint. N’entendant aucun bruit, il crut que Fantine dormait, entra doucement et s’approcha du lit sur la pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et Ă  la lueur de la veilleuse il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. Elle lui dit – Monsieur, n’est-ce pas, on me laissera la coucher Ă  cĂŽtĂ© de moi dans un petit lit ? Le mĂ©decin crut qu’elle dĂ©lirait. Elle ajouta – Regardez plutĂŽt, il y a juste de la place. Le mĂ©decin prit Ă  part la sƓur Simplice qui lui expliqua la chose, que M. Madeleine Ă©tait absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, on n’avait pas cru devoir dĂ©tromper la malade qui croyait monsieur le maire parti pour Montfermeil ; qu’il Ă©tait possible en somme qu’elle eĂ»t devinĂ© juste. Le mĂ©decin approuva. Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit – C’est que, voyez-vous, le matin, quand elle s’éveillera, je lui dirai bonjour Ă  ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je l’entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du bien. – Donnez-moi votre main, dit le mĂ©decin. Elle tendit son bras, et s’écria en riant. – Ah ! tiens ! au fait, c’est vrai, vous ne savez pas c’est que je suis guĂ©rie. Cosette arrive demain. Le mĂ©decin fut surpris. Elle Ă©tait mieux. L’oppression Ă©tait moindre. Le pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout Ă  coup ranimait ce pauvre ĂȘtre Ă©puisĂ©. – Monsieur le docteur, reprit-elle, la sƓur vous a-t-elle dit que monsieur le maire Ă©tait allĂ© chercher le chiffon ? Le mĂ©decin recommanda le silence et qu’on Ă©vitĂąt toute Ă©motion pĂ©nible. Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas oĂč la fiĂšvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s’en allant, il dit Ă  la sƓur – Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu’en effet monsieur le maire arrivĂąt demain avec l’enfant, qui sait ? il y a des crises si Ă©tonnantes, on a vu de grandes joies arrĂȘter court des maladies ; je sais bien que celle-ci est une maladie organique, et bien avancĂ©e, mais c’est un tel mystĂšre que tout cela ! Nous la sauverions peut-ĂȘtre. Chapitre VII – Le voyageur arrivĂ© prend ses prĂ©cautions pour repartir Il Ă©tait prĂšs de huit heures du soir quand la carriole que nous avons laissĂ©e en route entra sous la porte cochĂšre de l’hĂŽtel de la Poste Ă  Arras. L’homme que nous avons suivi jusqu’à ce moment en descendit, rĂ©pondit d’un air distrait aux empressements des gens de l’auberge, renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-mĂȘme le petit cheval blanc Ă  l’écurie ; puis il poussa la porte d’une salle de billard qui Ă©tait au rez-de-chaussĂ©e, s’y assit, et s’accouda sur une table. Il avait mis quatorze heures Ă  ce trajet qu’il comptait faire en six. Il se rendait la justice que ce n’était pas sa faute ; mais au fond il n’en Ă©tait pas fĂąchĂ©. La maĂźtresse de l’hĂŽtel entra. – Monsieur couche-t-il ? monsieur soupe-t-il ? Il fit un signe de tĂȘte nĂ©gatif. – Le garçon d’écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatiguĂ© ! Ici il rompit le silence. – Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin ? – Oh ! monsieur ! il lui faut au moins deux jours de repos. Il demanda – N’est-ce pas ici le bureau de poste ? – Oui, monsieur. L’hĂŽtesse le mena Ă  ce bureau ; il montra son passeport et s’informa s’il y avait moyen de revenir cette nuit mĂȘme Ă  Montreuil-sur-mer par la malle ; la place Ă  cĂŽtĂ© du courrier Ă©tait justement vacante ; il la retint et la paya. – Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d’ĂȘtre ici pour partir Ă  une heure prĂ©cise du matin. Cela fait, il sortit de l’hĂŽtel et se mit Ă  marcher dans la ville. Il ne connaissait pas Arras, les rues Ă©taient obscures, et il allait au hasard. Cependant il semblait s’obstiner Ă  ne pas demander son chemin aux passants. Il traversa la petite riviĂšre Crinchon et se trouva dans un dĂ©dale de ruelles Ă©troites oĂč il se perdit. Un bourgeois cheminait avec un falot. AprĂšs quelque hĂ©sitation, il prit le parti de s’adresser Ă  ce bourgeois, non sans avoir d’abord regardĂ© devant et derriĂšre lui, comme s’il craignait que quelqu’un n’entendit la question qu’il allait faire. – Monsieur, dit-il, le palais de justice, s’il vous plaĂźt ? – Vous n’ĂȘtes pas de la ville, monsieur ? rĂ©pondit le bourgeois qui Ă©tait un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais prĂ©cisĂ©ment du cĂŽtĂ© du palais de justice, c’est-Ă -dire du cĂŽtĂ© de l’hĂŽtel de la prĂ©fecture. Car on rĂ©pare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux ont leurs audiences Ă  la prĂ©fecture. – Est-ce lĂ , demanda-t-il, qu’on tient les assises ? – Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la prĂ©fecture aujourd’hui Ă©tait l’évĂȘchĂ© avant la rĂ©volution. Monsieur de ConziĂ©, qui Ă©tait Ă©vĂȘque en quatrevingt-deux, y a fait bĂątir une grande salle. C’est dans cette grande salle qu’on juge. Chemin faisant, le bourgeois lui dit – Si c’est un procĂšs que monsieur veut voir, il est un peu tard. Ordinairement les sĂ©ances finissent Ă  six heures. Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui montra quatre longues fenĂȘtres Ă©clairĂ©es sur la façade d’un vaste bĂątiment tĂ©nĂ©breux. – Ma foi, monsieur, vous arrivez Ă  temps, vous avez du bonheur. Voyez-vous ces quatre fenĂȘtres ? c’est la cour d’assises. Il y a de la lumiĂšre. Donc ce n’est pas fini. L’affaire aura traĂźnĂ© en longueur et on fait une audience du soir. Vous vous intĂ©ressez Ă  cette affaire ? Est-ce que c’est un procĂšs criminel ? Est-ce que vous ĂȘtes tĂ©moin ? Il rĂ©pondit – Je ne viens pour aucune affaire, j’ai seulement Ă  parler Ă  un avocat. – C’est diffĂ©rent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. OĂč est le factionnaire. Vous n’aurez qu’à monter le grand escalier. Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes aprĂšs, il Ă©tait dans une salle oĂč il y avait beaucoup de monde et oĂč des groupes mĂȘlĂ©s d’avocats en robe chuchotaient çà et lĂ . C’est toujours une chose qui serre le cƓur de voir ces attroupements d’hommes vĂȘtus de noir qui murmurent entre eux Ă  voix basse sur le seuil des chambres de justice. Il est rare que la charitĂ© et la pitiĂ© sortent de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des condamnations faites d’avance. Tous ces groupes semblent Ă  l’observateur qui passe et qui rĂȘve autant de ruches sombres oĂč des espĂšces d’esprits bourdonnants construisent en commun toutes sortes d’édifices tĂ©nĂ©breux. Cette salle, spacieuse et Ă©clairĂ©e d’une seule lampe, Ă©tait une ancienne antichambre de l’évĂȘchĂ© et servait de salle des pas perdus. Une porte Ă  deux battants, fermĂ©e en ce moment, la sĂ©parait de la grande chambre oĂč siĂ©geait la cour d’assises. L’obscuritĂ© Ă©tait telle qu’il ne craignit pas de s’adresser au premier avocat qu’il rencontra. – Monsieur, dit-il, oĂč en est-on ? – C’est fini, dit l’avocat. – Fini ! Ce mot fut rĂ©pĂ©tĂ© d’un tel accent que l’avocat se retourna. – Pardon, monsieur, vous ĂȘtes peut-ĂȘtre un parent ? – Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation ? – Sans doute. Cela n’était guĂšre possible autrement. – Aux travaux forcĂ©s ?
 – À perpĂ©tuitĂ©. Il reprit d’une voix tellement faible qu’on l’entendait Ă  peine – L’identitĂ© a donc Ă©tĂ© constatĂ©e ? – Quelle identitĂ© ? rĂ©pondit l’avocat. Il n’y avait pas d’identitĂ© Ă  constater. L’affaire Ă©tait simple. Cette femme avait tuĂ© son enfant, l’infanticide a Ă©tĂ© prouvĂ©, le jury a Ă©cartĂ© la prĂ©mĂ©ditation, on l’a condamnĂ©e Ă  vie. – C’est donc une femme ? dit-il. – Mais sĂ»rement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc ? – De rien. Mais puisque c’est fini, comment se fait-il que la salle soit encore Ă©clairĂ©e ? – C’est pour l’autre affaire qu’on a commencĂ©e il y a Ă  peu prĂšs deux heures. – Quelle autre affaire ? – Oh ! celle-lĂ  est claire aussi. C’est une espĂšce de gueux, un rĂ©cidiviste, un galĂ©rien, qui a volĂ©. Je ne sais plus trop son nom. En voilĂ  un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette figure-lĂ , je l’enverrais aux galĂšres. – Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pĂ©nĂ©trer dans la salle ? – Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant l’audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, Ă  la reprise de l’audience, vous pourrez essayer. – Par oĂč entre-t-on ? – Par cette grande porte. L’avocat le quitta. En quelques instants, il avait Ă©prouvĂ©, presque en mĂȘme temps, presque mĂȘlĂ©es, toutes les Ă©motions possibles. Les paroles de cet indiffĂ©rent lui avaient tour Ă  tour traversĂ© le cƓur comme des aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien n’était terminĂ©, il respira ; mais il n’eĂ»t pu dire si ce qu’il ressentait Ă©tait du contentement ou de la douleur. Il s’approcha de plusieurs groupes et il Ă©couta ce qu’on disait. Le rĂŽle de la session Ă©tant trĂšs chargĂ©, le prĂ©sident avait indiquĂ© pour ce mĂȘme jour deux affaires simples et courtes. On avait commencĂ© par l’infanticide, et maintenant on en Ă©tait au forçat, au rĂ©cidiviste, au cheval de retour ». Cet homme avait volĂ© des pommes, mais cela ne paraissait pas bien prouvĂ© ; ce qui Ă©tait prouvĂ©, c’est qu’il avait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  aux galĂšres Ă  Toulon. C’est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du reste, l’interrogatoire de l’homme Ă©tait terminĂ© et les dĂ©positions des tĂ©moins ; mais il y avait encore les plaidoiries de l’avocat et le rĂ©quisitoire du ministĂšre public ; cela ne devait guĂšre finir avant minuit. L’homme serait probablement condamnĂ© ; l’avocat gĂ©nĂ©ral Ă©tait trĂšs bon, – et ne manquait pas ses accusĂ©s ; – c’était un garçon d’esprit qui faisait des vers. Un huissier se tenait debout prĂšs de la porte qui communiquait avec la salle des assises. Il demanda Ă  cet huissier – Monsieur, la porte va-t-elle bientĂŽt s’ouvrir ? – Elle ne s’ouvrira pas, dit l’huissier. – Comment ! on ne l’ouvrira pas Ă  la reprise de l’audience ? est-ce que l’audience n’est pas suspendue ? – L’audience vient d’ĂȘtre reprise, rĂ©pondit l’huissier, mais la porte ne se rouvrira pas. – Pourquoi ? – Parce que la salle est pleine. – Quoi ? il n’y a plus une place ? – Plus une seule. La porte est fermĂ©e. Personne ne peut plus entrer. L’huissier ajouta aprĂšs un silence – Il y a bien encore deux ou trois places derriĂšre monsieur le prĂ©sident, mais monsieur le prĂ©sident n’y admet que les fonctionnaires publics. Cela dit, l’huissier lui tourna le dos. Il se retira la tĂȘte baissĂ©e, traversa l’antichambre et redescendit l’escalier lentement, comme hĂ©sitant Ă  chaque marche. Il est probable qu’il tenait conseil avec lui-mĂȘme. Le violent combat qui se livrait en lui depuis la veille n’était pas fini ; et, Ă  chaque instant, il en traversait quelque nouvelle pĂ©ripĂ©tie. ArrivĂ© sur le palier de l’escalier, il s’adossa Ă  la rampe et croisa les bras. Tout Ă  coup il ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, dĂ©chira une feuille, et Ă©crivit rapidement sur cette feuille Ă  la lueur du rĂ©verbĂšre cette ligne – M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. Puis il remonta l’escalier Ă  grands pas, fendit la foule, marcha droit Ă  l’huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autoritĂ© – Portez ceci Ă  monsieur le prĂ©sident. L’huissier prit le papier, y jeta un coup d’Ɠil et obĂ©it. Chapitre VIII – EntrĂ©e de faveur Sans qu’il s’en doutĂąt, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de cĂ©lĂ©britĂ©. Depuis sept ans que sa rĂ©putation de vertu remplissait tout le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d’un petit pays et s’était rĂ©pandue dans les deux ou trois dĂ©partements voisins. Outre le service considĂ©rable qu’il avait rendu au chef-lieu en y restaurant l’industrie des verroteries noires, il n’était pas une des cent quarante et une communes de l’arrondissement de Montreuil-sur-mer qui ne lui dĂ»t quelque bienfait. Il avait su mĂȘme au besoin aider et fĂ©conder les industries des autres arrondissements. C’est ainsi qu’il avait dans l’occasion soutenu de son crĂ©dit et de ses fonds la fabrique de tulle de Boulogne, la filature de lin Ă  la mĂ©canique de FrĂ©vent et la manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on prononçait avec vĂ©nĂ©ration le nom de M. Madeleine. Arras et Douai enviaient son maire Ă  l’heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer. Le conseiller Ă  la cour royale de Douai, qui prĂ©sidait cette session des assises Ă  Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondĂ©ment et si universellement honorĂ©. Quand l’huissier, ouvrant discrĂštement la porte qui communiquait de la chambre du conseil Ă  l’audience, se pencha derriĂšre le fauteuil du prĂ©sident et lui remit le papier oĂč Ă©tait Ă©crite la ligne qu’on vient de lire, en ajoutant Ce monsieur dĂ©sire assister Ă  l’audience, le prĂ©sident fit un vif mouvement de dĂ©fĂ©rence, saisit une plume, Ă©crivit quelques mots au bas du papier, et le rendit Ă  l’huissier en lui disant Faites entrer. L’homme malheureux dont nous racontons l’histoire Ă©tait restĂ© prĂšs de la porte de la salle Ă  la mĂȘme place et dans la mĂȘme attitude oĂč l’huissier l’avait quittĂ©. Il entendit, Ă  travers sa rĂȘverie, quelqu’un qui lui disait Monsieur veut-il bien me faire l’honneur de me suivre ? C’était ce mĂȘme huissier qui lui avait tournĂ© le dos l’instant d’auparavant et qui maintenant le saluait jusqu’à terre. L’huissier en mĂȘme temps lui remit le papier. Il le dĂ©plia, et, comme il se rencontrait qu’il Ă©tait prĂšs de la lampe, il put lire Le prĂ©sident de la cour d’assises prĂ©sente son respect Ă  M. Madeleine. » Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent eu pour lui un arriĂšre-goĂ»t Ă©trange et amer. Il suivit l’huissier. Quelques minutes aprĂšs, il se trouvait seul dans une espĂšce de cabinet lambrissĂ©, d’un aspect sĂ©vĂšre, Ă©clairĂ© par deux bougies posĂ©es sur une table Ă  tapis vert. Il avait encore dans l’oreille les derniĂšres paroles de l’huissier qui venait de le quitter – Monsieur, vous voici dans la chambre du conseil ; vous n’avez qu’à tourner le bouton de cuivre de cette porte, et vous vous trouverez dans l’audience derriĂšre le fauteuil de monsieur le prĂ©sident. » – Ces paroles se mĂȘlaient dans sa pensĂ©e Ă  un souvenir vague de corridors Ă©troits et d’escaliers noirs qu’il venait de parcourir. L’huissier l’avait laissĂ© seul. Le moment suprĂȘme Ă©tait arrivĂ©. Il cherchait Ă  se recueillir sans pouvoir y parvenir. C’est surtout aux heures oĂč l’on aurait le plus besoin de les rattacher aux rĂ©alitĂ©s poignantes de la vie que tous les fils de la pensĂ©e se rompent dans le cerveau. Il Ă©tait dans l’endroit mĂȘme oĂč les juges dĂ©libĂšrent et condamnent. Il regardait avec une tranquillitĂ© stupide cette chambre paisible et redoutable oĂč tant d’existences avaient Ă©tĂ© brisĂ©es, oĂč son nom allait retentir tout Ă  l’heure, et que sa destinĂ©e traversait en ce moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-mĂȘme, s’étonnant que ce fĂ»t cette chambre et que ce fĂ»t lui. Il n’avait pas mangĂ© depuis plus de vingt-quatre heures, il Ă©tait brisĂ© par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas ; il lui semblait qu’il ne sentait rien. Il s’approcha d’un cadre noir qui Ă©tait accrochĂ© au mur et qui contenait sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de Paris et ministre, datĂ©e, sans doute par erreur, du 9 juin an II[179], et dans laquelle Pache envoyait Ă  la commune la liste des ministres et des dĂ©putĂ©s tenus en arrestation chez eux. Un tĂ©moin qui l’eĂ»t pu voir et qui l’eĂ»t observĂ© en cet instant eĂ»t sans doute imaginĂ© que cette lettre lui paraissait bien curieuse, car il n’en dĂ©tachait pas ses yeux, et il la lut deux ou trois fois. Il la lisait sans y faire attention et Ă  son insu. Il pensait Ă  Fantine et Ă  Cosette. Tout en rĂȘvant, il se retourna, et ses yeux rencontrĂšrent le bouton de cuivre de la porte qui le sĂ©parait de la salle des assises. Il avait presque oubliĂ© cette porte. Son regard, d’abord calme, s’y arrĂȘta, resta attachĂ© Ă  ce bouton de cuivre, puis devint effarĂ© et fixe, et s’empreignit peu Ă  peu d’épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient d’entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. À un certain moment, il fit avec une sorte d’autoritĂ© mĂȘlĂ©e de rĂ©bellion ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien Pardieu ! qui est-ce qui m’y force ? Puis il se tourna vivement, vit devant lui la porte par laquelle il Ă©tait entrĂ©, y alla, l’ouvrit, et sortit. Il n’était plus dans cette chambre, il Ă©tait dehors, dans un corridor, un corridor long, Ă©troit, coupĂ© de degrĂ©s et de guichets, faisant toutes sortes d’angles, Ă©clairĂ© çà et lĂ  de rĂ©verbĂšres pareils Ă  des veilleuses de malades, le corridor par oĂč il Ă©tait venu. Il respira, il Ă©couta ; aucun bruit derriĂšre lui, aucun bruit devant lui ; il se mit Ă  fuir comme si on le poursuivait. Quand il eut doublĂ© plusieurs des coudes de ce couloir, il Ă©couta encore. C’était toujours le mĂȘme silence et la mĂȘme ombre autour de lui. Il Ă©tait essoufflĂ©, il chancelait, il s’appuya au mur. La pierre Ă©tait froide, sa sueur Ă©tait glacĂ©e sur son front, il se redressa en frissonnant. Alors, lĂ , seul, debout dans cette obscuritĂ©, tremblant de froid et d’autre chose peut-ĂȘtre, il songea. Il avait songĂ© toute la nuit, il avait songĂ© toute la journĂ©e ; il n’entendait plus en lui qu’une voix qui disait hĂ©las ! Un quart d’heure s’écoula ainsi. Enfin, il pencha la tĂȘte, soupira avec angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait lentement et comme accablĂ©. Il semblait que quelqu’un l’eĂ»t atteint dans sa fuite et le ramenĂąt. Il rentra dans la chambre du conseil. La premiĂšre chose qu’il aperçut, ce fut la gĂąchette de la porte. Cette gĂąchette, ronde et en cuivre poli, resplendissait pour lui comme une effroyable Ă©toile. Il la regardait comme une brebis regarderait l’Ɠil d’un tigre. Ses yeux ne pouvaient s’en dĂ©tacher. De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. S’il eĂ»t Ă©coutĂ©, il eĂ»t entendu, comme une sorte de murmure confus, le bruit de la salle voisine ; mais il n’écoutait pas, et il n’entendait pas. Tout Ă  coup, sans qu’il sĂ»t lui-mĂȘme comment, il se trouva prĂšs de la porte. Il saisit convulsivement le bouton ; la porte s’ouvrit. Il Ă©tait dans la salle d’audience. Chapitre IX – Un lieu oĂč des convictions sont en train de se former Il fit un pas, referma machinalement la porte derriĂšre lui, et resta debout, considĂ©rant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte Ă  peine Ă©clairĂ©e, tantĂŽt pleine de rumeur, tantĂŽt pleine de silence, oĂč tout l’appareil d’un procĂšs criminel se dĂ©veloppait avec sa gravitĂ© mesquine et lugubre au milieu de la foule. À un bout de la salle, celui oĂč il se trouvait, des juges Ă  l’air distrait, en robe usĂ©e, se rongeant les ongles ou fermant les paupiĂšres ; Ă  l’autre bout, une foule en haillons ; des avocats dans toutes sortes d’attitudes ; des soldats au visage honnĂȘte et dur ; de vieilles boiseries tachĂ©es, un plafond sale, des tables couvertes d’une serge plutĂŽt jaune que verte, des portes noircies par les mains ; Ă  des clous plantĂ©s dans le lambris, des quinquets d’estaminet donnant plus de fumĂ©e que de clartĂ© ; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre ; l’obscuritĂ©, la laideur, la tristesse ; et de tout cela se dĂ©gageait une impression austĂšre et auguste, car on y sentait cette grande chose humaine qu’on appelle la loi et cette grande chose divine qu’on appelle la justice. Personne dans cette foule ne fit attention Ă  lui. Tous les regards convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossĂ© Ă  une petite porte, le long de la muraille, Ă  gauche du prĂ©sident. Sur ce banc, que plusieurs chandelles Ă©clairaient, il y avait un homme entre deux gendarmes. Cet homme, c’était l’homme[180]. Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allĂšrent lĂ  naturellement, comme s’ils avaient su d’avance oĂč Ă©tait cette figure. Il crut se voir lui-mĂȘme, vieilli, non pas sans doute absolument semblable de visage, mais tout pareil d’attitude et d’aspect, avec ces cheveux hĂ©rissĂ©s, avec cette prunelle fauve et inquiĂšte, avec cette blouse, tel qu’il Ă©tait le jour oĂč il entrait Ă  Digne, plein de haine et cachant dans son Ăąme ce hideux trĂ©sor de pensĂ©es affreuses qu’il avait mis dix-neuf ans Ă  ramasser sur le pavĂ© du bagne. Il se dit avec un frĂ©missement – Mon Dieu ! est-ce que je redeviendrai ainsi ? Cet ĂȘtre paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de rude, de stupide et d’effarouchĂ©. Au bruit de la porte, on s’était rangĂ© pour lui faire place, le prĂ©sident avait tournĂ© la tĂȘte, et comprenant que le personnage qui venait d’entrer Ă©tait M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l’avait saluĂ©. L’avocat gĂ©nĂ©ral, qui avait vu M. Madeleine Ă  Montreuil-sur-mer oĂč des opĂ©rations de son ministĂšre l’avaient plus d’une fois appelĂ©, le reconnut, et salua Ă©galement. Lui s’en aperçut Ă  peine. Il Ă©tait en proie Ă  une sorte d’hallucination ; il regardait. Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de tĂȘtes cruellement curieuses, il avait dĂ©jĂ  vu cela une fois, autrefois, il y avait vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait ; elles Ă©taient lĂ , elles remuaient, elles existaient. Ce n’était plus un effort de sa mĂ©moire, un mirage de sa pensĂ©e, c’étaient de vrais gendarmes et de vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C’en Ă©tait fait, il voyait reparaĂźtre et revivre autour de lui, avec tout ce que la rĂ©alitĂ© a de formidable, les aspects monstrueux de son passĂ©. Tout cela Ă©tait bĂ©ant devant lui. Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s’écria au plus profond de son Ăąme jamais ! Et par un jeu tragique de la destinĂ©e qui faisait trembler toutes ses idĂ©es et le rendait presque fou, c’était un autre lui-mĂȘme qui Ă©tait lĂ  ! Cet homme qu’on jugeait, tous l’appelaient Jean Valjean ! Il avait sous les yeux, vision inouĂŻe, une sorte de reprĂ©sentation du moment le plus horrible de sa vie, jouĂ©e par son fantĂŽme. Tout y Ă©tait, c’était le mĂȘme appareil, la mĂȘme heure de nuit, presque les mĂȘmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement, au-dessus de la tĂȘte du prĂ©sident, il y avait un crucifix, chose qui manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l’avait jugĂ©, Dieu Ă©tait absent. Une chaise Ă©tait derriĂšre lui ; il s’y laissa tomber, terrifiĂ© de l’idĂ©e qu’on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d’une pile de cartons qui Ă©tait sur le bureau des juges pour dĂ©rober son visage Ă  toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans ĂȘtre vu. Peu Ă  peu il se remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du rĂ©el ; il arriva Ă  cette phase de calme oĂč l’on peut Ă©couter. M. Bamatabois Ă©tait au nombre des jurĂ©s. Il chercha Javert, mais il ne le vit pas. Le banc des tĂ©moins lui Ă©tait cachĂ© par la table du greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle Ă©tait Ă  peine Ă©clairĂ©e. Au moment oĂč il Ă©tait entrĂ©, l’avocat de l’accusĂ© achevait sa plaidoirie. L’attention de tous Ă©tait excitĂ©e au plus haut point ; l’affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule regardait plier peu Ă  peu sous le poids d’une vraisemblance terrible un homme, un inconnu, une espĂšce d’ĂȘtre misĂ©rable, profondĂ©ment stupide ou profondĂ©ment habile. Cet homme, on le sait dĂ©jĂ , Ă©tait un vagabond qui avait Ă©tĂ© trouvĂ© dans un champ, emportant une branche chargĂ©e de pommes mĂ»res, cassĂ©e Ă  un pommier dans un clos voisin, appelĂ© le clos Pierron[181]. Qui Ă©tait cet homme ? Une enquĂȘte avait eu lieu ; des tĂ©moins venaient d’ĂȘtre entendus, ils avaient Ă©tĂ© unanimes, des lumiĂšres avaient jailli de tout le dĂ©bat. L’accusation disait – Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur ; nous tenons lĂ , dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un ancien forçat, un scĂ©lĂ©rat des plus dangereux, un malfaiteur appelĂ© Jean Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin Ă  main armĂ©e sur la personne d’un enfant savoyard appelĂ© Petit-Gervais, crime prĂ©vu par l’article 383 du code pĂ©nal, pour lequel nous nous rĂ©servons de le poursuivre ultĂ©rieurement, quand l’identitĂ© sera judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C’est un cas de rĂ©cidive. Condamnez-le pour le fait nouveau ; il sera jugĂ© plus tard pour le fait ancien. Devant cette accusation, devant l’unanimitĂ© des tĂ©moins, l’accusĂ© paraissait surtout Ă©tonnĂ©. Il faisait des gestes et des signes qui voulaient dire non, ou bien il considĂ©rait le plafond. Il parlait avec peine, rĂ©pondait avec embarras, mais de la tĂȘte aux pieds toute sa personne niait. Il Ă©tait comme un idiot en prĂ©sence de toutes ces intelligences rangĂ©es en bataille autour de lui, et comme un Ă©tranger au milieu de cette sociĂ©tĂ© qui le saisissait. Cependant il y allait pour lui de l’avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait Ă  chaque minute, et toute cette foule regardait avec plus d’anxiĂ©tĂ© que lui-mĂȘme cette sentence pleine de calamitĂ©s qui penchait sur lui de plus en plus. Une Ă©ventualitĂ© laissait mĂȘme entrevoir, outre le bagne, la peine de mort possible, si l’identitĂ© Ă©tait reconnue et si l’affaire Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu’était-ce que cet homme ? De quelle nature Ă©tait son apathie ? Était-ce imbĂ©cillitĂ© ou ruse ? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout ? Questions qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans ce procĂšs ce qui effraye et ce qui intrigue ; le drame n’était pas seulement sombre, il Ă©tait obscur. Le dĂ©fenseur avait assez bien plaidĂ©, dans cette langue de province qui a longtemps constituĂ© l’éloquence du barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien Ă  Paris qu’à Romorantin ou Ă  Montbrison, et qui aujourd’hui, Ă©tant devenue classique, n’est plus guĂšre parlĂ©e que par les orateurs officiels du parquet, auxquels elle convient par sa sonoritĂ© grave et son allure majestueuse ; langue oĂč un mari s’appelle un Ă©poux, une femme, une Ă©pouse, Paris, le centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur l’évĂȘque, un saint pontife, l’avocat gĂ©nĂ©ral, l’éloquent interprĂšte de la vindicte, la plaidoirie, les accents qu’on vient d’entendre, le siĂšcle de Louis XIV, le grand siĂšcle, un théùtre, le temple de MelpomĂšne, la famille rĂ©gnante, l’auguste sang de nos rois, un concert, une solennitĂ© musicale, monsieur le gĂ©nĂ©ral commandant le dĂ©partement, l’illustre guerrier qui, etc., les Ă©lĂšves du sĂ©minaire, ces tendres lĂ©vites, les erreurs imputĂ©es aux journaux, l’imposture qui distille son venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc. – L’avocat donc avait commencĂ© par s’expliquer sur le vol des pommes, – chose malaisĂ©e en beau style ; mais BĂ©nigne Bossuet lui-mĂȘme a Ă©tĂ© obligĂ© de faire allusion Ă  une poule en pleine oraison funĂšbre, et il s’en est tirĂ© avec pompe[182]. L’avocat avait Ă©tabli que le vol de pommes n’était pas matĂ©riellement prouvĂ©. – Son client, qu’en sa qualitĂ© de dĂ©fenseur, il persistait Ă  appeler Champmathieu, n’avait Ă©tĂ© vu de personne escaladant le mur ou cassant la branche. On l’avait arrĂȘtĂ© nanti de cette branche que l’avocat appelait plus volontiers rameau ; mais il disait l’avoir trouvĂ©e Ă  terre et ramassĂ©e. OĂč Ă©tait la preuve du contraire ? – Sans doute cette branche avait Ă©tĂ© cassĂ©e et dĂ©robĂ©e aprĂšs escalade, puis jetĂ©e lĂ  par le maraudeur alarmĂ© ; sans doute il y avait un voleur. Mais qu’est-ce qui prouvait que ce voleur Ă©tait Champmathieu ? Une seule chose. Sa qualitĂ© d’ancien forçat. L’avocat ne niait pas que cette qualitĂ© ne parĂ»t malheureusement bien constatĂ©e ; l’accusĂ© avait rĂ©sidĂ© Ă  Faverolles ; l’accusĂ© y avait Ă©tĂ© Ă©mondeur ; le nom de Champmathieu pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu ; tout cela Ă©tait vrai ; enfin quatre tĂ©moins reconnaissaient sans hĂ©siter et positivement Champmathieu pour ĂȘtre le galĂ©rien Jean Valjean ; Ă  ces indications, Ă  ces tĂ©moignages, l’avocat ne pouvait opposer que la dĂ©nĂ©gation de son client, dĂ©nĂ©gation intĂ©ressĂ©e ; mais en supposant qu’il fĂ»t le forçat Jean Valjean, cela prouvait-il qu’il fĂ»t le voleur des pommes ? C’était une prĂ©somption, tout au plus ; non une preuve. L’accusĂ©, cela Ă©tait vrai, et le dĂ©fenseur dans sa bonne foi » devait en convenir, avait adoptĂ© un mauvais systĂšme de dĂ©fense » – Il s’obstinait Ă  nier tout, le vol et sa qualitĂ© de forçat. Un aveu sur ce dernier point eĂ»t mieux valu, Ă  coup sĂ»r, et lui eĂ»t conciliĂ© l’indulgence de ses juges ; l’avocat le lui avait conseillĂ© ; mais l’accusĂ© s’y Ă©tait refusĂ© obstinĂ©ment, croyant sans doute sauver tout en n’avouant rien. C’était un tort ; mais ne fallait-il pas considĂ©rer la briĂšvetĂ© de cette intelligence ? Cet homme Ă©tait visiblement stupide. Un long malheur au bagne, une longue misĂšre hors du bagne, l’avaient abruti, etc., etc. Il se dĂ©fendait mal, Ă©tait-ce une raison pour le condamner ? Quant Ă  l’affaire Petit-Gervais, l’avocat n’avait pas Ă  la discuter, elle n’était point dans la cause. L’avocat concluait en suppliant le jury et la cour, si l’identitĂ© de Jean Valjean leur paraissait Ă©vidente, de lui appliquer les peines de police qui s’adressent au condamnĂ© en rupture de ban, et non le chĂątiment Ă©pouvantable qui frappe le forçat rĂ©cidiviste. L’avocat gĂ©nĂ©ral rĂ©pliqua au dĂ©fenseur. Il fut violent et fleuri, comme sont habituellement les avocats gĂ©nĂ©raux. Il fĂ©licita le dĂ©fenseur de sa loyautĂ© », et profita habilement de cette loyautĂ©. Il atteignit l’accusĂ© par toutes les concessions que l’avocat avait faites. L’avocat semblait accorder que l’accusĂ© Ă©tait Jean Valjean. Il en prit acte. Cet homme Ă©tait donc Jean Valjean. Ceci Ă©tait acquis Ă  l’accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la criminalitĂ©, l’avocat gĂ©nĂ©ral tonna contre l’immoralitĂ© de l’école romantique, alors Ă  son aurore sous le nom d’école satanique que lui avaient dĂ©cernĂ© les critiques de l’Oriflamme et de la Quotidienne, il attribua, non sans vraisemblance, Ă  l’influence de cette littĂ©rature perverse le dĂ©lit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean. Ces considĂ©rations Ă©puisĂ©es, il passa Ă  Jean Valjean lui-mĂȘme. Qu’était-ce que Jean Valjean ? Description de Jean Valjean. Un monstre vomi, etc. Le modĂšle de ces sortes de descriptions est dans le rĂ©cit de ThĂ©ramĂšne, lequel n’est pas utile Ă  la tragĂ©die, mais rend tous les jours de grands services Ă  l’éloquence judiciaire. L’auditoire et les jurĂ©s frĂ©mirent ». La description achevĂ©e, l’avocat gĂ©nĂ©ral reprit, dans un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain matin l’enthousiasme du Journal de la PrĂ©fecture – Et c’est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans moyens d’existence, etc., etc., – accoutumĂ© par sa vie passĂ©e aux actions coupables et peu corrigĂ© par son sĂ©jour au bagne, comme le prouve le crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc., – c’est un homme pareil qui, trouvĂ© sur la voie publique en flagrant dĂ©lit de vol, Ă  quelques pas d’un mur escaladĂ©, tenant encore Ă  la main l’objet volĂ©, nie le flagrant dĂ©lit, le vol, l’escalade, nie tout, nie jusqu’à son nom, nie jusqu’à son identitĂ© ! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons pas, quatre tĂ©moins le reconnaissent, Javert, l’intĂšgre inspecteur de police Javert, et trois de ses anciens compagnons d’ignominie, les forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu’oppose-t-il Ă  cette unanimitĂ© foudroyante ? Il nie. Quel endurcissement ! Vous ferez justice, messieurs les jurĂ©s, etc., etc. Pendant que l’avocat gĂ©nĂ©ral parlait, l’accusĂ© Ă©coutait, la bouche ouverte, avec une sorte d’étonnement oĂč il entrait bien quelque admiration. Il Ă©tait Ă©videmment surpris qu’un homme pĂ»t parler comme cela. De temps en temps, aux moments les plus Ă©nergiques » du rĂ©quisitoire, dans ces instants oĂč l’éloquence, qui ne peut se contenir, dĂ©borde dans un flux d’épithĂštes flĂ©trissantes et enveloppe l’accusĂ© comme un orage, il remuait lentement la tĂȘte de droite Ă  gauche et de gauche Ă  droite, sorte de protestation triste et muette dont il se contentait depuis le commencement des dĂ©bats. Deux ou trois fois les spectateurs placĂ©s le plus prĂšs de lui l’entendirent dire Ă  demi-voix – VoilĂ  ce que c’est, de n’avoir pas demandĂ© Ă  M. Baloup ! L’avocat gĂ©nĂ©ral fit remarquer au jury cette attitude hĂ©bĂ©tĂ©e, calculĂ©e Ă©videmment, qui dĂ©notait, non l’imbĂ©cillitĂ©, mais l’adresse, la ruse, l’habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour la profonde perversitĂ© » de cet homme. Il termina en faisant ses rĂ©serves pour l’affaire Petit-Gervais, et en rĂ©clamant une condamnation sĂ©vĂšre. C’était, pour l’instant, on s’en souvient, les travaux forcĂ©s Ă  perpĂ©tuitĂ©. Le dĂ©fenseur se leva, commença par complimenter monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral » sur son admirable parole », puis rĂ©pliqua comme il put, mais il faiblissait ; le terrain Ă©videmment se dĂ©robait sous lui. Chapitre X – Le systĂšme de dĂ©nĂ©gations L’instant de clore les dĂ©bats Ă©tait venu. Le prĂ©sident fit lever l’accusĂ© et lui adressa la question d’usage – Avez-vous quelque chose Ă  ajouter Ă  votre dĂ©fense ? L’homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu’il avait, sembla ne pas entendre. Le prĂ©sident rĂ©pĂ©ta la question. Cette fois l’homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de quelqu’un qui se rĂ©veille, promena ses yeux autour de lui, regarda le public, les gendarmes, son avocat, les jurĂ©s, la cour, posa son poing monstrueux sur le rebord de la boiserie placĂ©e devant son banc, regarda encore, et tout Ă  coup, fixant son regard sur l’avocat gĂ©nĂ©ral, il se mit Ă  parler. Ce fut comme une Ă©ruption. Il sembla, Ă  la façon dont les paroles s’échappaient de sa bouche, incohĂ©rentes, impĂ©tueuses, heurtĂ©es, pĂȘle-mĂȘle, qu’elles s’y pressaient toutes Ă  la fois pour sortir en mĂȘme temps. Il dit – J’ai Ă  dire ça. Que j’ai Ă©tĂ© charron Ă  Paris, mĂȘme que c’était chez monsieur Baloup. C’est un Ă©tat dur. Dans la chose de charron, on travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez les bons maĂźtres, jamais dans des ateliers fermĂ©s, parce qu’il faut des espaces, voyez-vous. L’hiver, on a si froid qu’on se bat les bras pour se rĂ©chauffer ; mais les maĂźtres ne veulent pas, ils disent que cela perd du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavĂ©s, c’est rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet Ă©tat-lĂ . À quarante ans, un homme est fini. Moi, j’en avais cinquante-trois, j’avais bien du mal. Et puis c’est si mĂ©chant les ouvriers ! Quand un bonhomme n’est plus jeune, on vous l’appelle pour tout vieux serin, vieille bĂȘte ! Je ne gagnais plus que trente sous par jour, on me payait le moins cher qu’on pouvait, les maĂźtres profitaient de mon Ăąge. Avec ça, j’avais ma fille qui Ă©tait blanchisseuse Ă  la riviĂšre. Elle gagnait un peu de son cĂŽtĂ©. À nous deux, cela allait. Elle avait de la peine aussi. Toute la journĂ©e dans un baquet jusqu’à mi-corps, Ă  la pluie, Ă  la neige, avec le vent qui vous coupe la figure ; quand il gĂšle, c’est tout de mĂȘme, il faut laver ; il y a des personnes qui n’ont pas beaucoup de linge et qui attendent aprĂšs ; si on ne lavait pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous tombe des gouttes d’eau partout. On a ses jupes toutes mouillĂ©es, dessus et dessous. Ça pĂ©nĂštre. Elle a aussi travaillĂ© au lavoir des Enfants-Rouges, oĂč l’eau arrive par des robinets. On n’est pas dans le baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derriĂšre soi dans le bassin. Comme c’est fermĂ©, on a moins froid au corps. Mais il y a une buĂ©e d’eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle revenait Ă  sept heures du soir, et se couchait bien vite ; elle Ă©tait si fatiguĂ©e. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n’avons pas Ă©tĂ© bien heureux. C’était une brave fille qui n’allait pas au bal, qui Ă©tait bien tranquille. Je me rappelle un mardi gras oĂč elle Ă©tait couchĂ©e Ă  huit heures[183]. VoilĂ . Je dis vrai. Vous n’avez qu’à demander. Ah, bien oui, demander ! que je suis bĂȘte ! Paris, c’est un gouffre. Qui est-ce qui connaĂźt le pĂšre Champmathieu ? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. Voyez chez monsieur Baloup. AprĂšs ça, je ne sais pas ce qu’on me veut. L’homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d’une voix haute, rapide, rauque, dure et enrouĂ©e, avec une sorte de naĂŻvetĂ© irritĂ©e et sauvage. Une fois il s’était interrompu pour saluer quelqu’un dans la foule. Les espĂšces d’affirmations qu’il semblait jeter au hasard devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait Ă  chacune d’elles le geste d’un bĂ»cheron qui fend du bois. Quand il eut fini, l’auditoire Ă©clata de rire. Il regarda le public, et voyant qu’on riait, et ne comprenant pas, il se mit Ă  rire lui-mĂȘme[184]. Cela Ă©tait sinistre. Le prĂ©sident, homme attentif et bienveillant, Ă©leva la voix. Il rappela Ă  messieurs les jurĂ©s » que le sieur Baloup, l’ancien maĂźtre charron chez lequel l’accusĂ© disait avoir servi, avait Ă©tĂ© inutilement citĂ©. Il Ă©tait en faillite, et n’avait pu ĂȘtre retrouvĂ©. » Puis se tournant vers l’accusĂ©, il l’engagea Ă  Ă©couter ce qu’il allait lui dire et ajouta – Vous ĂȘtes dans une situation oĂč il faut rĂ©flĂ©chir. Les prĂ©somptions les plus graves pĂšsent sur vous et peuvent entraĂźner des consĂ©quences capitales. AccusĂ©, dans votre intĂ©rĂȘt, je vous interpelle une derniĂšre fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits – PremiĂšrement, avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassĂ© la branche et volĂ© les pommes, c’est-Ă -dire commis le crime de vol avec escalade ? DeuxiĂšmement, oui ou non, ĂȘtes-vous le forçat libĂ©rĂ© Jean Valjean ? L’accusĂ© secoua la tĂȘte d’un air capable, comme un homme qui a bien compris et qui sait ce qu’il va rĂ©pondre. Il ouvrit la bouche, se tourna vers le prĂ©sident et dit – D’abord
 Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut. – AccusĂ©, reprit l’avocat gĂ©nĂ©ral d’une voix sĂ©vĂšre, faites attention. Vous ne rĂ©pondez Ă  rien de ce qu’on vous demande. Votre trouble vous condamne. Il est Ă©vident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que vous ĂȘtes le forçat Jean Valjean cachĂ© d’abord sous le nom de Jean Mathieu qui Ă©tait le nom de sa mĂšre, que vous ĂȘtes allĂ© en Auvergne, que vous ĂȘtes nĂ© Ă  Faverolles oĂč vous avez Ă©tĂ© Ă©mondeur. Il est Ă©vident que vous avez volĂ© avec escalade des pommes mĂ»res dans le clos Pierron. Messieurs les jurĂ©s apprĂ©cieront. L’accusĂ© avait fini par se rasseoir ; il se leva brusquement quand l’avocat gĂ©nĂ©ral eut fini, et s’écria – Vous ĂȘtes trĂšs mĂ©chant, vous ! VoilĂ  ce que je voulais dire. Je ne trouvais pas d’abord. Je n’ai rien volĂ©. Je suis un homme qui ne mange pas tous les jours. Je venais d’Ailly, je marchais dans le pays aprĂšs une ondĂ©e qui avait fait la campagne toute jaune, mĂȘme que les mares dĂ©bordaient et qu’il ne sortait plus des sables que de petits brins d’herbe au bord de la route, j’ai trouvĂ© une branche cassĂ©e par terre oĂč il y avait des pommes, j’ai ramassĂ© la branche sans savoir qu’elle me ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et qu’on me trimballe. AprĂšs ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi, on me dit rĂ©pondez ! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude et me dit tout bas rĂ©ponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n’ai pas fait les Ă©tudes, je suis un pauvre homme. VoilĂ  ce qu’on a tort de ne pas voir. Je n’ai pas volĂ©, j’ai ramassĂ© par terre des choses qu’il y avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu ! Je ne connais pas ces personnes-lĂ . C’est des villageois. J’ai travaillĂ© chez monsieur Baloup, boulevard de l’HĂŽpital[185]. Je m’appelle Champmathieu. Vous ĂȘtes bien malins de me dire oĂč je suis nĂ©. Moi, je l’ignore. Tout le monde n’a pas des maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon pĂšre et ma mĂšre Ă©taient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais pas d’ailleurs. Quand j’étais enfant, on m’appelait Petit, maintenant, on m’appelle Vieux. VoilĂ  mes noms de baptĂȘme. Prenez ça comme vous voudrez. J’ai Ă©tĂ© en Auvergne, j’ai Ă©tĂ© Ă  Faverolles, pardi ! Eh bien ? est-ce qu’on ne peut pas avoir Ă©tĂ© en Auvergne et avoir Ă©tĂ© Ă  Faverolles sans avoir Ă©tĂ© aux galĂšres ? Je vous dis que je n’ai pas volĂ©, et que je suis le pĂšre Champmathieu. J’ai Ă©tĂ© chez monsieur Baloup, j’ai Ă©tĂ© domiciliĂ©. Vous m’ennuyez avec vos bĂȘtises Ă  la fin ! Pourquoi donc est-ce que le monde est aprĂšs moi comme des acharnĂ©s ! L’avocat gĂ©nĂ©ral Ă©tait demeurĂ© debout ; il s’adressa au prĂ©sident – Monsieur le prĂ©sident, en prĂ©sence des dĂ©nĂ©gations confuses, mais fort habiles de l’accusĂ©, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais qui n’y parviendra pas, – nous l’en prĂ©venons, – nous requĂ©rons qu’il vous plaise et qu’il plaise Ă  la cour appeler de nouveau dans cette enceinte les condamnĂ©s Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l’inspecteur de police Javert, et les interpeller une derniĂšre fois sur l’identitĂ© de l’accusĂ© avec le forçat Jean Valjean. – Je fais remarquer Ă  monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral, dit le prĂ©sident, que l’inspecteur de police Javert, rappelĂ© par ses fonctions au chef-lieu d’un arrondissement voisin, a quittĂ© l’audience et mĂȘme la ville, aussitĂŽt sa dĂ©position faite. Nous lui en avons accordĂ© l’autorisation, avec l’agrĂ©ment de monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral et du dĂ©fenseur de l’accusĂ©. – C’est juste, monsieur le prĂ©sident, reprit l’avocat gĂ©nĂ©ral. En l’absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler Ă  messieurs les jurĂ©s ce qu’il a dit ici-mĂȘme, il y a peu d’heures. Javert est un homme estimĂ© qui honore par sa rigoureuse et stricte probitĂ© des fonctions infĂ©rieures, mais importantes. Voici en quels termes il a dĂ©posĂ© – Je n’ai pas mĂȘme besoin des prĂ©somptions morales et des preuves matĂ©rielles qui dĂ©mentent les dĂ©nĂ©gations de l’accusĂ©. Je le reconnais parfaitement. Cet homme ne s’appelle pas Champmathieu ; c’est un ancien forçat trĂšs mĂ©chant et trĂšs redoutĂ© nommĂ© Jean Valjean. On ne l’a libĂ©rĂ© Ă  l’expiration de sa peine qu’avec un extrĂȘme regret. Il a subi dix-neuf ans de travaux forcĂ©s pour vol qualifiĂ©. Il avait cinq ou six fois tentĂ© de s’évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le soupçonne encore d’un vol commis chez sa grandeur le dĂ©funt Ă©vĂȘque de Digne. Je l’ai souvent vu, Ă  l’époque oĂč j’étais adjudant garde-chiourme au bagne de Toulon. Je rĂ©pĂšte que je le reconnais parfaitement. » Cette dĂ©claration si prĂ©cise parut produire une vive impression sur le public et le jury. L’avocat gĂ©nĂ©ral termina en insistant pour qu’à dĂ©faut de Javert, les trois tĂ©moins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent entendus de nouveau et interpellĂ©s solennellement. Le prĂ©sident transmit un ordre Ă  un huissier, et un moment aprĂšs la porte de la chambre des tĂ©moins s’ouvrit. L’huissier, accompagnĂ© d’un gendarme prĂȘt Ă  lui prĂȘter main-forte, introduisit le condamnĂ© Brevet. L’auditoire Ă©tait en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme si elles n’eussent eu qu’une seule Ăąme. L’ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons centrales. Brevet Ă©tait un personnage d’une soixantaine d’annĂ©es qui avait une espĂšce de figure d’homme d’affaires et l’air d’un coquin. Cela va quelquefois ensemble. Il Ă©tait devenu, dans la prison oĂč de nouveaux mĂ©faits l’avaient ramenĂ©, quelque chose comme guichetier. C’était un homme dont les chefs disaient Il cherche Ă  se rendre utile. Les aumĂŽniers portaient bon tĂ©moignage de ses habitudes religieuses. Il ne faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. – Brevet, dit le prĂ©sident, vous avez subi une condamnation infamante et vous ne pouvez prĂȘter serment
 Brevet baissa les yeux. – Cependant, reprit le prĂ©sident, mĂȘme dans l’homme que la loi a dĂ©gradĂ©, il peut rester, quand la pitiĂ© divine le permet, un sentiment d’honneur et d’équitĂ©. C’est Ă  ce sentiment que je fais appel Ă  cette heure dĂ©cisive. S’il existe encore en vous, et je l’espĂšre, rĂ©flĂ©chissez avant de me rĂ©pondre, considĂ©rez d’une part cet homme qu’un mot de vous peut perdre, d’autre part la justice qu’un mot de vous peut Ă©clairer. L’instant est solennel, et il est toujours temps de vous rĂ©tracter, si vous croyez vous ĂȘtre trompĂ©. – AccusĂ©, levez-vous. – Brevet, regardez bien l’accusĂ©, recueillez vos souvenirs, et dites-nous, en votre Ăąme et conscience, si vous persistez Ă  reconnaĂźtre cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. Brevet regarda l’accusĂ©, puis se retourna vers la cour. – Oui, monsieur le prĂ©sident. C’est moi qui l’ai reconnu le premier et je persiste. Cet homme est Jean Valjean. EntrĂ© Ă  Toulon en 1796 et sorti en 1815. Je suis sorti l’an d’aprĂšs. Il a l’air d’une brute maintenant, alors ce serait que l’ñge l’a abruti ; au bagne il Ă©tait sournois. Je le reconnais positivement. – Allez vous asseoir, dit le prĂ©sident. AccusĂ©, restez debout. On introduisit Chenildieu, forçat Ă  vie, comme l’indiquaient sa casaque rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d’oĂč on l’avait extrait pour cette affaire. C’était un petit homme d’environ cinquante ans, vif, ridĂ©, chĂ©tif, jaune, effrontĂ©, fiĂ©vreux, qui avait dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne l’avaient surnommĂ© Je-nie-Dieu. Le prĂ©sident lui adressa Ă  peu prĂšs les mĂȘmes paroles qu’à Brevet. Au moment oĂč il lui rappela que son infamie lui ĂŽtait le droit de prĂȘter serment, Chenildieu leva la tĂȘte et regarda la foule en face. Le prĂ©sident l’invita Ă  se recueillir et lui demanda, comme Ă  Brevet, s’il persistait Ă  reconnaĂźtre l’accusĂ©. Chenildieu Ă©clata de rire. – Pardine ! si je le reconnais ! nous avons Ă©tĂ© cinq ans attachĂ©s Ă  la mĂȘme chaĂźne. Tu boudes donc, mon vieux ? – Allez vous asseoir, dit le prĂ©sident. L’huissier amena Cochepaille. Cet autre condamnĂ© Ă  perpĂ©tuitĂ©, venu du bagne et vĂȘtu de rouge comme Chenildieu, Ă©tait un paysan de Lourdes et un demi-ours des PyrĂ©nĂ©es. Il avait gardĂ© des troupeaux dans la montagne, et de pĂątre il avait glissĂ© brigand. Cochepaille n’était pas moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l’accusĂ©. C’était un de ces malheureux hommes que la nature Ă  Ă©bauchĂ©s en bĂȘtes fauves et que la sociĂ©tĂ© termine en galĂ©riens. Le prĂ©sident essaya de le remuer par quelques paroles pathĂ©tiques et graves et lui demanda, comme aux deux autres, s’il persistait, sans hĂ©sitation et sans trouble, Ă  reconnaĂźtre l’homme debout devant lui. – C’est Jean Valjean, dit Cochepaille. MĂȘme qu’on l’appelait Jean-le-Cric, tant il Ă©tait fort. Chacune des affirmations de ces trois hommes, Ă©videmment sincĂšres et de bonne foi, avait soulevĂ© dans l’auditoire un murmure de fĂącheux augure pour l’accusĂ©, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps chaque fois qu’une dĂ©claration nouvelle venait s’ajouter Ă  la prĂ©cĂ©dente. L’accusĂ©, lui, les avait Ă©coutĂ©es avec ce visage Ă©tonnĂ© qui, selon l’accusation, Ă©tait son principal moyen de dĂ©fense. À la premiĂšre, les gendarmes ses voisins l’avaient entendu grommeler entre ses dents Ah bien ! en voilĂ  un ! AprĂšs la seconde il dit un peu plus haut, d’un air presque satisfait Bon ! À la troisiĂšme il s’écria Fameux ! Le prĂ©sident l’interpella. – AccusĂ©, vous avez entendu. Qu’avez-vous Ă  dire ? Il rĂ©pondit – Je dis – Fameux ! Une rumeur Ă©clata dans le public et gagna presque le jury. Il Ă©tait Ă©vident que l’homme Ă©tait perdu. – Huissiers, dit le prĂ©sident, faites faire silence. Je vais clore les dĂ©bats. En ce moment un mouvement se fit tout Ă  cĂŽtĂ© du prĂ©sident. On entendit une voix qui criait – Brevet, Chenildieu, Cochepaille ! regardez de ce cĂŽtĂ©-ci. Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacĂ©s, tant elle Ă©tait lamentable et terrible. Les yeux se tournĂšrent vers le point d’oĂč elle venait. Un homme, placĂ© parmi les spectateurs privilĂ©giĂ©s qui Ă©taient assis derriĂšre la cour, venait de se lever, avait poussĂ© la porte Ă  hauteur d’appui qui sĂ©parait le tribunal du prĂ©toire, et Ă©tait debout au milieu de la salle. Le prĂ©sident, l’avocat gĂ©nĂ©ral, M. Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s’écriĂšrent Ă  la fois – Monsieur Madeleine ! Chapitre XI – Champmathieu de plus en plus Ă©tonnĂ© C’était lui en effet. La lampe du greffier Ă©clairait son visage. Il tenait son chapeau Ă  la main, il n’y avait aucun dĂ©sordre dans ses vĂȘtements, sa redingote Ă©tait boutonnĂ©e avec soin. Il Ă©tait trĂšs pĂąle et il tremblait lĂ©gĂšrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son arrivĂ©e Ă  Arras, Ă©taient maintenant tout Ă  fait blancs. Ils avaient blanchi depuis une heure qu’il Ă©tait lĂ . Toutes les tĂȘtes se dressĂšrent. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans l’auditoire un instant d’hĂ©sitation. La voix avait Ă©tĂ© si poignante, l’homme qui Ă©tait lĂ  paraissait si calme, qu’au premier abord on ne comprit pas. On se demanda qui avait criĂ©. On ne pouvait croire que ce fĂ»t cet homme tranquille qui eĂ»t jetĂ© ce cri effrayant. Cette indĂ©cision ne dura que quelques secondes. Avant mĂȘme que le prĂ©sident et l’avocat gĂ©nĂ©ral eussent pu dire un mot, avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l’homme que tous appelaient encore en ce moment M. Madeleine s’était avancĂ© vers les tĂ©moins Cochepaille, Brevet et Chenildieu. – Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il. Tous trois demeurĂšrent interdits et indiquĂšrent par un signe de tĂȘte qu’ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidĂ© fit le salut militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurĂ©s et vers la cour et dit d’une voix douce – Messieurs les jurĂ©s, faites relĂącher l’accusĂ©. Monsieur le prĂ©sident, faites-moi arrĂȘter. L’homme que vous cherchez, ce n’est pas lui, c’est moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la premiĂšre commotion de l’étonnement avait succĂ©dĂ© un silence de sĂ©pulcre. On sentait dans la salle cette espĂšce de terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s’accomplit. Cependant le visage du prĂ©sident s’était empreint de sympathie et de tristesse ; il avait Ă©changĂ© un signe rapide avec l’avocat et quelques paroles Ă  voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s’adressa au public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous – Y a-t-il un mĂ©decin ici ? L’avocat gĂ©nĂ©ral prit la parole – Messieurs les jurĂ©s, l’incident si Ă©trange et si inattendu qui trouble l’audience ne nous inspire, ainsi qu’à vous, qu’un sentiment que nous n’avons pas besoin d’exprimer. Vous connaissez tous, au moins de rĂ©putation, l’honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S’il y a un mĂ©decin dans l’auditoire, nous nous joignons Ă  monsieur le prĂ©sident pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire Ă  sa demeure. M. Madeleine ne laissa point achever l’avocat gĂ©nĂ©ral. Il l’interrompit d’un accent plein de mansuĂ©tude et d’autoritĂ©. Voici les paroles qu’il prononça ; les voici littĂ©ralement, telles qu’elles furent Ă©crites immĂ©diatement aprĂšs l’audience par un des tĂ©moins de cette scĂšne ; telles qu’elles sont encore dans l’oreille de ceux qui les ont entendues, il y a prĂšs de quarante ans aujourd’hui. – Je vous remercie, monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral, mais je ne suis pas fou. Vous allez voir. Vous Ă©tiez sur le point de commettre une grande erreur, lĂąchez cet homme, j’accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamnĂ©. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vĂ©ritĂ©. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est lĂ -haut, le regarde, et cela suffit. Vous pouvez me prendre, puisque me voilĂ . J’avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis cachĂ© sous un nom ; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j’ai voulu rentrer parmi les honnĂȘtes gens. Il paraĂźt que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J’ai volĂ© monseigneur l’évĂȘque, cela est vrai ; j’ai volĂ© Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean Ă©tait un malheureux trĂšs mĂ©chant. Toute la faute n’est peut-ĂȘtre pas Ă  lui. Écoutez, messieurs les juges, un homme aussi abaissĂ© que moi n’a pas de remontrance Ă  faire Ă  la providence ni de conseil Ă  donner Ă  la sociĂ©tĂ© ; mais, voyez-vous, l’infamie d’oĂč j’avais essayĂ© de sortir est une chose nuisible. Les galĂšres font le galĂ©rien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan trĂšs peu intelligent, une espĂšce d’idiot ; le bagne m’a changĂ©. J’étais stupide, je suis devenu mĂ©chant ; j’étais bĂ»che, je suis devenu tison. Plus tard l’indulgence et la bontĂ© m’ont sauvĂ©, comme la sĂ©vĂ©ritĂ© m’avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis lĂ . Vous trouverez chez moi, dans les cendres de la cheminĂ©e, la piĂšce de quarante sous que j’ai volĂ©e il y a sept ans Ă  Petit-Gervais. Je n’ai plus rien Ă  ajouter. Prenez-moi. Mon Dieu ! monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral remue la tĂȘte, vous dites M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas ! VoilĂ  qui est affligeant. N’allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fĂ»t ici. Il me reconnaĂźtrait, lui ! Rien ne pourrait rendre ce qu’il y avait de mĂ©lancolie bienveillante et sombre dans l’accent qui accompagnait ces paroles. Il se tourna vers les trois forçats – Eh bien, je vous reconnais, moi ! Brevet ! vous rappelez-vous ?
 Il s’interrompit, hĂ©sita un moment, et dit – Te rappelles-tu ces bretelles en tricot Ă  damier que tu avais au bagne ? Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tĂȘte aux pieds d’un air effrayĂ©. Lui continua – Chenildieu, qui te surnommais toi-mĂȘme Je-nie-Dieu, tu as toute l’épaule droite brĂ»lĂ©e profondĂ©ment, parce que tu t’es couchĂ© un jour l’épaule sur un rĂ©chaud plein de braise, pour effacer les trois lettres T. F. P., qu’on y voit toujours cependant. RĂ©ponds, est-ce vrai ? – C’est vrai, dit Chenildieu. Il s’adressa Ă  Cochepaille – Cochepaille, tu as prĂšs de la saignĂ©e du bras gauche une date gravĂ©e en lettres bleues avec de la poudre brĂ»lĂ©e. Cette date, c’est celle du dĂ©barquement de l’empereur Ă  Cannes, 1er mars 1815. RelĂšve ta manche. Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchĂšrent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe ; la date y Ă©tait. Le malheureux homme se tourna vers l’auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l’ont vu sont encore navrĂ©s lorsqu’ils y songent. C’était le sourire du triomphe, c’était aussi le sourire du dĂ©sespoir. – Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean. Il n’y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni gendarmes ; il n’y avait que des yeux fixes et des cƓurs Ă©mus. Personne ne se rappelait plus le rĂŽle que chacun pouvait avoir Ă  jouer ; l’avocat gĂ©nĂ©ral oubliait qu’il Ă©tait lĂ  pour requĂ©rir, le prĂ©sident qu’il Ă©tait lĂ  pour prĂ©sider, le dĂ©fenseur qu’il Ă©tait lĂ  pour dĂ©fendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autoritĂ© n’intervint. Le propre des spectacles sublimes, c’est de prendre toutes les Ăąmes et de faire de tous les tĂ©moins des spectateurs. Aucun peut-ĂȘtre ne se rendait compte de ce qu’il Ă©prouvait ; aucun, sans doute, ne se disait qu’il voyait resplendir lĂ  une grande lumiĂšre ; tous intĂ©rieurement se sentaient Ă©blouis. Il Ă©tait Ă©vident qu’on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. L’apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clartĂ© cette aventure si obscure le moment d’auparavant. Sans qu’il fĂ»t besoin d’aucune explication dĂ©sormais, toute cette foule, comme par une sorte de rĂ©vĂ©lation Ă©lectrique, comprit tout de suite et d’un seul coup d’Ɠil cette simple et magnifique histoire d’un homme qui se livrait pour qu’un autre homme ne fĂ»t pas condamnĂ© Ă  sa place. Les dĂ©tails, les hĂ©sitations, les petites rĂ©sistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux. Impression qui passa vite, mais qui dans l’instant fut irrĂ©sistible[186]. – Je ne veux pas dĂ©ranger davantage l’audience, reprit Jean Valjean. Je m’en vais, puisqu’on ne m’arrĂȘte pas. J’ai plusieurs choses Ă  faire. Monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral sait qui je suis, il sait oĂč je vais, il me fera arrĂȘter quand il voudra. Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s’éleva, pas un bras ne s’étendit pour l’empĂȘcher. Tous s’écartĂšrent. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. Il traversa la foule Ă  pas lents. On n’a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se trouva ouverte lorsqu’il y parvint. ArrivĂ© lĂ , il se retourna et dit – Monsieur l’avocat gĂ©nĂ©ral, je reste Ă  votre disposition. Puis il s’adressa Ă  l’auditoire – Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitiĂ©, n’est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense Ă  ce que j’ai Ă©tĂ© sur le point de faire, je me trouve digne d’envie. Cependant j’aurais mieux aimĂ© que tout ceci n’arrivĂąt pas. Il sortit, et la porte se referma comme elle avait Ă©tĂ© ouverte, car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sĂ»rs d’ĂȘtre servis par quelqu’un dans la foule. Moins d’une heure aprĂšs, le verdict du jury dĂ©chargeait de toute accusation le nommĂ© Champmathieu ; et Champmathieu, mis en libertĂ© immĂ©diatement, s’en allait stupĂ©fait, croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien Ă  cette vision. Livre huitiĂšme – Contre-coup Chapitre I – Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux Le jour commençait Ă  poindre. Fantine avait eu une nuit de fiĂšvre et d’insomnie, pleine d’ailleurs d’images heureuses ; au matin, elle s’endormit. La sƓur Simplice qui l’avait veillĂ©e profita de ce sommeil pour aller prĂ©parer une nouvelle potion de quinquina. La digne sƓur Ă©tait depuis quelques instants dans le laboratoire de l’infirmerie, penchĂ©e sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de trĂšs prĂšs Ă  cause de cette brume que le crĂ©puscule rĂ©pand sur les objets. Tout Ă  coup elle tourna la tĂȘte et fit un lĂ©ger cri. M. Madeleine Ă©tait devant elle. Il venait d’entrer silencieusement. – C’est vous, monsieur le maire ! s’écria-t-elle. Il rĂ©pondit, Ă  voix basse – Comment va cette pauvre femme ? – Pas mal en ce moment. Mais nous avons Ă©tĂ© bien inquiets, allez ! Elle lui expliqua ce qui s’était passĂ©, que Fantine Ă©tait bien mal la veille et que maintenant elle Ă©tait mieux, parce qu’elle croyait que monsieur le maire Ă©tait allĂ© chercher son enfant Ă  Montfermeil. La sƓur n’osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien Ă  son air que ce n’était point de lĂ  qu’il venait. – Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la dĂ©tromper. – Oui, reprit la sƓur, mais maintenant, monsieur le maire, qu’elle va vous voir et qu’elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous ? Il resta un moment rĂȘveur. – Dieu nous inspirera, dit-il. – On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la sƓur Ă  demi-voix. Le plein jour s’était fait dans la chambre. Il Ă©clairait en face le visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la sƓur leva les yeux. – Mon Dieu, monsieur ! s’écria-t-elle, que vous est-il donc arrivĂ© ? vos cheveux sont tout blancs ! – Blancs ! dit-il. La sƓur Simplice n’avait point de miroir ; elle fouilla dans une trousse et en tira une petite glace dont se servait le mĂ©decin de l’infirmerie pour constater qu’un malade Ă©tait mort et ne respirait plus. M. Madeleine prit la glace, y considĂ©ra ses cheveux, et dit – Tiens ! Il prononça ce mot avec indiffĂ©rence et comme s’il pensait Ă  autre chose. La sƓur se sentit glacĂ©e par je ne sais quoi d’inconnu qu’elle entrevoyait dans tout ceci. Il demanda – Puis-je la voir ? – Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant ? dit la sƓur, osant Ă  peine hasarder une question. – Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours. – Si elle ne voyait pas monsieur le maire d’ici lĂ , reprit timidement la sƓur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il serait aisĂ© de lui faire prendre patience, et quand l’enfant arriverait elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivĂ© avec l’enfant. On n’aurait pas de mensonge Ă  faire. M. Madeleine parut rĂ©flĂ©chir quelques instants, puis il dit avec sa gravitĂ© calme – Non, ma sƓur, il faut que je la voie. Je suis peut-ĂȘtre pressĂ©. La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot peut-ĂȘtre », qui donnait un sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle rĂ©pondit en baissant les yeux et la voix respectueusement – En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer. Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le bruit pouvait rĂ©veiller la malade, puis il entra dans la chambre de Fantine, s’approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre Ă  ces maladies, et qui navre les pauvres mĂšres lorsqu’elles veillent la nuit prĂšs de leur enfant condamnĂ© et endormi. Mais cette respiration pĂ©nible troublait Ă  peine une sorte de sĂ©rĂ©nitĂ© ineffable, rĂ©pandue sur son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pĂąleur Ă©tait devenue de la blancheur ; ses joues Ă©taient vermeilles. Ses longs cils blonds, la seule beautĂ© qui lui fĂ»t restĂ©e de sa virginitĂ© et de sa jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissĂ©s. Toute sa personne tremblait de je ne sais quel dĂ©ploiement d’ailes prĂȘtes Ă  s’entrouvrir et Ă  l’emporter, qu’on sentait frĂ©mir, mais qu’on ne voyait pas. À la voir ainsi, on n’eĂ»t jamais pu croire que c’était lĂ  une malade presque dĂ©sespĂ©rĂ©e. Elle ressemblait plutĂŽt Ă  ce qui va s’envoler qu’à ce qui va mourir. La branche, lorsqu’une main s’approche pour dĂ©tacher la fleur, frissonne, et semble Ă  la fois se dĂ©rober et s’offrir. Le corps humain a quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l’instant oĂč les doigts mystĂ©rieux de la mort vont cueillir l’ñme. M. Madeleine resta quelque temps immobile prĂšs de ce lit, regardant tour Ă  tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant, le jour oĂč il Ă©tait venu pour la premiĂšre fois la voir dans cet asile. Ils Ă©taient encore lĂ  tous les deux dans la mĂȘme attitude, elle dormant, lui priant ; seulement maintenant, depuis ces deux mois Ă©coulĂ©s, elle avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. La sƓur n’était pas entrĂ©e avec lui. Il se tenait prĂšs de ce lit, debout, le doigt sur la bouche, comme s’il y eĂ»t eu dans la chambre quelqu’un Ă  faire taire. Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire – Et Cosette ? Chapitre II – Fantine heureuse Elle n’eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie ; elle Ă©tait la joie mĂȘme. Cette simple question Et Cosette ? » fut faite avec une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si complĂšte d’inquiĂ©tude et de doute, qu’il ne trouva pas une parole. Elle continua – Je savais que vous Ă©tiez lĂ . Je dormais, mais je vous voyais. Il y a longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. Vous Ă©tiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de figures cĂ©lestes. Il leva son regard vers le crucifix. – Mais, reprit-elle, dites-moi donc oĂč est Cosette ? Pourquoi ne l’avoir pas mise sur mon lit pour le moment oĂč je m’éveillerais ? Il rĂ©pondit machinalement quelque chose qu’il n’a jamais pu se rappeler plus tard. Heureusement le mĂ©decin, averti, Ă©tait survenu. Il vint en aide Ă  M. Madeleine. – Mon enfant, dit le mĂ©decin, calmez-vous. Votre enfant est lĂ . Les yeux de Fantine s’illuminĂšrent et couvrirent de clartĂ© tout son visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la priĂšre peut avoir Ă  la fois de plus violent et de plus doux. – Oh ! s’écria-t-elle, apportez-la-moi ! Touchante illusion de mĂšre ! Cosette Ă©tait toujours pour elle le petit enfant qu’on apporte. – Pas encore, reprit le mĂ©decin, pas en ce moment. Vous avez un reste de fiĂšvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il faut d’abord vous guĂ©rir. Elle l’interrompit impĂ©tueusement. – Mais je suis guĂ©rie ! je vous dis que je suis guĂ©rie ! Est-il Ăąne, ce mĂ©decin ! Ah çà ! je veux voir mon enfant, moi ! – Vous voyez, dit le mĂ©decin, comme vous vous emportez. Tant que vous serez ainsi, je m’opposerai Ă  ce que vous ayez votre enfant. Il ne suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez raisonnable, je vous l’amĂšnerai moi-mĂȘme. La pauvre mĂšre courba la tĂȘte. – Monsieur le mĂ©decin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment bien pardon. Autrefois, je n’aurais pas parlĂ© comme je viens de faire, il m’est arrivĂ© tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que je dis. Je comprends, vous craignez l’émotion, j’attendrai tant que vous voudrez, mais je vous jure que cela ne m’aurait pas fait de mal de voir ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. Savez-vous ? on me l’apporterait maintenant que je me mettrais Ă  lui parler doucement. VoilĂ  tout. Est-ce que ce n’est pas bien naturel que j’aie envie de voir mon enfant qu’on a Ă©tĂ© me chercher exprĂšs Ă  Montfermeil ? Je ne suis pas en colĂšre. Je sais bien que je vais ĂȘtre heureuse. Toute la nuit j’ai vu des choses blanches et des personnes qui me souriaient. Quand monsieur le mĂ©decin voudra, il m’apportera ma Cosette. Je n’ai plus de fiĂšvre, puisque je suis guĂ©rie ; je sens bien que je n’ai plus rien du tout ; mais je vais faire comme si j’étais malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d’ici. Quand on verra que je suis bien tranquille, on dira il faut lui donner son enfant. M. Madeleine s’était assis sur une chaise qui Ă©tait Ă  cĂŽtĂ© du lit. Elle se tourna vers lui ; elle faisait visiblement effort pour paraĂźtre calme et bien sage », comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie qui ressemble Ă  l’enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fĂźt pas difficultĂ© de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant, elle ne pouvait s’empĂȘcher d’adresser Ă  M. Madeleine mille questions. – Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire ? Oh ! comme vous ĂȘtes bon d’avoir Ă©tĂ© me la chercher ! Dites-moi seulement comment elle est. A-t-elle bien supportĂ© la route ? HĂ©las ! elle ne me reconnaĂźtra pas ! Depuis le temps, elle m’a oubliĂ©e, pauvre chou ! Les enfants, cela n’a pas de mĂ©moire. C’est comme des oiseaux. Aujourd’hui cela voit une chose et demain une autre, et cela ne pense plus Ă  rien. Avait-elle du linge blanc seulement ? Ces ThĂ©nardier la tenaient-ils proprement ? Comment la nourrissait-on ? Oh ! comme j’ai souffert, si vous saviez ! de me faire toutes ces questions-lĂ  dans le temps de ma misĂšre ! Maintenant, c’est passĂ©. Je suis joyeuse. Oh ! que je voudrais donc la voir ! Monsieur le maire, l’avez-vous trouvĂ©e jolie ? N’est-ce pas qu’elle est belle, ma fille ? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence ! Est-ce qu’on ne pourrait pas l’amener rien qu’un petit moment ? On la remporterait tout de suite aprĂšs. Dites ! vous qui ĂȘtes le maĂźtre, si vous vouliez ! Il lui prit la main – Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez bientĂŽt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser. En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque Ă  chaque mot. Fantine ne murmura pas, elle craignait d’avoir compromis par quelques plaintes trop passionnĂ©es la confiance qu’elle voulait inspirer, et elle se mit Ă  dire des paroles indiffĂ©rentes. – C’est assez joli, Montfermeil, n’est-ce-pas ? L’étĂ©, on va y faire des parties de plaisir. Ces ThĂ©nardier font-ils de bonnes affaires ? Il ne passe pas grand monde dans leur pays. C’est une espĂšce de gargote que cette auberge-lĂ . M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considĂ©rait avec anxiĂ©tĂ© ; il Ă©tait Ă©vident qu’il Ă©tait venu pour lui dire des choses devant lesquelles sa pensĂ©e hĂ©sitait maintenant. Le mĂ©decin, sa visite faite, s’était retirĂ©. La sƓur Simplice Ă©tait seule restĂ©e auprĂšs d’eux. Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s’écria – Je l’entends ! mon Dieu ! je l’entends ! Elle Ă©tendit le bras pour qu’on se tĂ»t autour d’elle, retint son souffle, et se mit Ă  Ă©couter avec ravissement. Il y avait un enfant qui jouait dans la cour ; l’enfant de la portiĂšre ou d’une ouvriĂšre quelconque. C’est lĂ  un de ces hasards qu’on retrouve toujours et qui semblent faire partie de la mystĂ©rieuse mise en scĂšne des Ă©vĂ©nements lugubres. L’enfant, c’était une petite fille, allait, venait, courait pour se rĂ©chauffer, riait et chantait Ă  haute voix. HĂ©las ! Ă  quoi les jeux des enfants ne se mĂȘlent-ils pas ! C’était cette petite fille que Fantine entendait chanter. – Oh ! reprit-elle, c’est ma Cosette ! je reconnais sa voix ! L’enfant s’éloigna comme il Ă©tait venu, la voix s’éteignit, Fantine Ă©couta encore quelque temps, puis son visage s’assombrit, et M. Madeleine l’entendit qui disait Ă  voix basse – Comme ce mĂ©decin est mĂ©chant de ne pas me laisser voir ma fille ! Il a une mauvaise figure, cet homme-lĂ  ! Cependant le fond riant de ses idĂ©es revint. Elle continua de se parler Ă  elle-mĂȘme, la tĂȘte sur l’oreiller. – Comme nous allons ĂȘtre heureuses ! Nous aurons un petit jardin, d’abord ! M. Madeleine me l’a promis. Ma fille jouera dans le jardin. Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai Ă©peler. Elle courra dans l’herbe aprĂšs les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa premiĂšre communion. Ah çà ! quand fera-t-elle sa premiĂšre communion ? Elle se mit Ă  compter sur ses doigts. – 
 Un, deux, trois, quatre
 elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle aura un voile blanc, des bas Ă  jour, elle aura l’air d’une petite femme. Ô ma bonne sƓur, vous ne savez pas comme je suis bĂȘte, voilĂ  que je pense Ă  la premiĂšre communion de ma fille ! Et elle se mit Ă  rire. Il avait quittĂ© la main de Fantine. Il Ă©coutait ces paroles comme on Ă©coute un vent qui souffle, les yeux Ă  terre, l’esprit plongĂ© dans des rĂ©flexions sans fond. Tout Ă  coup elle cessa de parler, cela lui fit lever machinalement la tĂȘte. Fantine Ă©tait devenue effrayante. Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus ; elle s’était soulevĂ©e Ă  demi sur son sĂ©ant, son Ă©paule maigre sortait de sa chemise, son visage, radieux le moment d’auparavant, Ă©tait blĂȘme, et elle paraissait fixer sur quelque chose de formidable, devant elle, Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© de la chambre, son Ɠil agrandi par la terreur. – Mon Dieu ! s’écria-t-il. Qu’avez-vous, Fantine ? Elle ne rĂ©pondit pas, elle ne quitta point des yeux l’objet quelconque qu’elle semblait voir, elle lui toucha le bras d’une main et de l’autre lui fit signe de regarder derriĂšre lui. Il se retourna, et vit Javert. Chapitre III – Javert content Voici ce qui s’était passĂ©. Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine Ă©tait sorti de la salle des assises d’Arras. Il Ă©tait rentrĂ© Ă  son auberge juste Ă  temps pour repartir par la malle-poste oĂč l’on se rappelle qu’il avait retenu sa place. Un peu avant six heures du matin, il Ă©tait arrivĂ© Ă  Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait Ă©tĂ© de jeter Ă  la poste sa lettre Ă  M. Laffitte, puis d’entrer Ă  l’infirmerie et de voir Fantine. Cependant, Ă  peine avait-il quittĂ© la salle d’audience de la cour d’assises, que l’avocat gĂ©nĂ©ral, revenu du premier saisissement, avait pris la parole pour dĂ©plorer l’acte de folie de l’honorable maire de Montreuil-sur-mer, dĂ©clarer que ses convictions n’étaient en rien modifiĂ©es par cet incident bizarre qui s’éclaircirait plus tard, et requĂ©rir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, Ă©videmment le vrai Jean Valjean. La persistance de l’avocat gĂ©nĂ©ral Ă©tait visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la cour et du jury. Le dĂ©fenseur avait eu peu de peine Ă  rĂ©futer cette harangue et Ă  Ă©tablir que, par suite des rĂ©vĂ©lations de M. Madeleine, c’est-Ă -dire du vrai Jean Valjean, la face de l’affaire Ă©tait bouleversĂ©e de fond en comble, et que le jury n’avait plus devant les yeux qu’un innocent. L’avocat avait tirĂ© de lĂ  quelques Ă©piphonĂšmes, malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le prĂ©sident dans son rĂ©sumĂ© s’était joint au dĂ©fenseur, et le jury en quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. Cependant il fallait un Jean Valjean Ă  l’avocat gĂ©nĂ©ral, et, n’ayant plus Champmathieu, il prit Madeleine. ImmĂ©diatement aprĂšs la mise en libertĂ© de Champmathieu, l’avocat gĂ©nĂ©ral s’enferma avec le prĂ©sident. Ils confĂ©rĂšrent de la nĂ©cessitĂ© de se saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer ». Cette phrase, oĂč il y a beaucoup de de, est de M. l’avocat gĂ©nĂ©ral, entiĂšrement Ă©crite de sa main sur la minute de son rapport au procureur gĂ©nĂ©ral. La premiĂšre Ă©motion passĂ©e, le prĂ©sident fit peu d’objections. Il fallait bien que justice eĂ»t son cours. Et puis, pour tout dire, quoique le prĂ©sident fĂ»t homme bon et assez intelligent, il Ă©tait en mĂȘme temps fort royaliste et presque ardent, et il avait Ă©tĂ© choquĂ© que le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du dĂ©barquement Ă  Cannes, eĂ»t dit l’empereur et non Buonaparte. L’ordre d’arrestation fut donc expĂ©diĂ©. L’avocat gĂ©nĂ©ral l’envoya Ă  Montreuil-sur-mer par un exprĂšs, Ă  franc Ă©trier, et en chargea l’inspecteur de police Javert. On sait que Javert Ă©tait revenu Ă  Montreuil-sur-mer immĂ©diatement aprĂšs avoir fait sa dĂ©position. Javert se levait au moment oĂč l’exprĂšs lui remit l’ordre d’arrestation et le mandat d’amener. L’exprĂšs Ă©tait lui-mĂȘme un homme de police fort entendu qui, en deux mots, mit Javert au fait de ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  Arras. L’ordre d’arrestation, signĂ© de l’avocat gĂ©nĂ©ral, Ă©tait ainsi conçu – L’inspecteur Javert apprĂ©hendera au corps le sieur Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l’audience de ce jour, a Ă©tĂ© reconnu pour ĂȘtre le forçat libĂ©rĂ© Jean Valjean. Quelqu’un qui n’eĂ»t pas connu Javert et qui l’eĂ»t vu au moment oĂč il pĂ©nĂ©tra dans l’antichambre de l’infirmerie n’eĂ»t pu rien deviner de ce qui se passait, et lui eĂ»t trouvĂ© l’air le plus ordinaire du monde. Il Ă©tait froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissĂ©s sur les tempes et venait de monter l’escalier avec sa lenteur habituelle. Quelqu’un qui l’eĂ»t connu Ă  fond et qui l’eĂ»t examinĂ© attentivement eĂ»t frĂ©mi. La boucle de son col de cuir, au lieu d’ĂȘtre sur sa nuque, Ă©tait sur son oreille gauche. Ceci rĂ©vĂ©lait une agitation inouĂŻe. Javert Ă©tait un caractĂšre complet, ne laissant faire de pli ni Ă  son devoir, ni Ă  son uniforme ; mĂ©thodique avec les scĂ©lĂ©rats, rigide avec les boutons de son habit. Pour qu’il eĂ»t mal mis la boucle de son col, il fallait qu’il y eĂ»t en lui une de ces Ă©motions qu’on pourrait appeler des tremblements de terre intĂ©rieurs. Il Ă©tait venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin, avait laissĂ© les soldats dans la cour, et s’était fait indiquer la chambre de Fantine par la portiĂšre sans dĂ©fiance, accoutumĂ©e qu’elle Ă©tait Ă  voir des gens armĂ©s demander monsieur le maire. ArrivĂ© Ă  la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra. À proprement parler, il n’entra pas. Il se tint debout dans la porte entrebĂąillĂ©e, le chapeau sur la tĂȘte, la main gauche dans sa redingote fermĂ©e jusqu’au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son Ă©norme canne, laquelle disparaissait derriĂšre lui. Il resta ainsi prĂšs d’une minute sans qu’on s’aperçût de sa prĂ©sence. Tout Ă  coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M. Madeleine. À l’instant oĂč le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint Ă©pouvantable. Aucun sentiment humain ne rĂ©ussit Ă  ĂȘtre effroyable comme la joie. Ce fut le visage d’un dĂ©mon qui vient de retrouver son damnĂ©. La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaĂźtre sur sa physionomie tout ce qu’il avait dans l’ñme. Le fond remuĂ© monta Ă  la surface. L’humiliation d’avoir un peu perdu la piste et de s’ĂȘtre mĂ©pris quelques minutes sur ce Champmathieu, s’effaçait sous l’orgueil d’avoir si bien devinĂ© d’abord et d’avoir eu si longtemps un instinct juste. Le contentement de Javert Ă©clata dans son attitude souveraine. La difformitĂ© du triomphe s’épanouit sur ce front Ă©troit. Ce fut tout le dĂ©ploiement d’horreur que peut donner une figure satisfaite. Javert en ce moment Ă©tait au ciel. Sans qu’il s’en rendit nettement compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nĂ©cessitĂ© et de son succĂšs, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumiĂšre et la vĂ©ritĂ© dans leur fonction cĂ©leste d’écrasement du mal. Il avait derriĂšre lui et autour de lui, Ă  une profondeur infinie, l’autoritĂ©, la raison, la chose jugĂ©e, la conscience lĂ©gale, la vindicte publique, toutes les Ă©toiles ; il protĂ©geait l’ordre, il faisait sortir de la loi la foudre, il vengeait la sociĂ©tĂ©, il prĂȘtait main-forte Ă  l’absolu ; il se dressait dans une gloire ; il y avait dans sa victoire un reste de dĂ©fi et de combat ; debout, altier, Ă©clatant, il Ă©talait en plein azur la bestialitĂ© surhumaine d’un archange fĂ©roce ; l’ombre redoutable de l’action qu’il accomplissait faisait visible Ă  son poing crispĂ© le vague flamboiement de l’épĂ©e sociale ; heureux et indignĂ©, il tenait sous son talon le crime, le vice, la rĂ©bellion, la perdition, l’enfer, il rayonnait, il exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux. Javert, effroyable, n’avait rien d’ignoble. La probitĂ©, la sincĂ©ritĂ©, la candeur, la conviction, l’idĂ©e du devoir, sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, mĂȘme hideuses, restent grandes ; leur majestĂ©, propre Ă  la conscience humaine, persiste dans l’horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, l’erreur. L’impitoyable joie honnĂȘte d’un fanatique en pleine atrocitĂ© conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vĂ©nĂ©rable. Sans qu’il s’en doutĂąt, Javert, dans son bonheur formidable, Ă©tait Ă  plaindre comme tout ignorant qui triomphe. Rien n’était poignant et terrible comme cette figure oĂč se montrait ce qu’on pourrait appeler tout le mauvais du bon. Chapitre IV – L’autoritĂ© reprend ses droits La Fantine n’avait point vu Javert depuis le jour oĂč M. le maire l’avait arrachĂ©e Ă  cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien, seulement elle ne douta pas qu’il ne revint la chercher. Elle ne put supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son visage de ses deux mains et cria avec angoisse – Monsieur Madeleine, sauvez-moi ! Jean Valjean, – nous ne le nommerons plus dĂ©sormais autrement, – s’était levĂ©. Il dit Ă  Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme – Soyez tranquille. Ce n’est pas pour vous qu’il vient. Puis il s’adressa Ă  Javert et lui dit – Je sais ce que vous voulez. Javert rĂ©pondit – Allons, vite ! Il y eut dans l’inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi de fauve et de frĂ©nĂ©tique. Javert ne dit pas Allons, vite ! » il dit Allonouaite ! » Aucune orthographe ne pourrait rendre l’accent dont cela fut prononcĂ© ; ce n’était plus une parole humaine, c’était un rugissement. Il ne fit point comme d’habitude ; il n’entra point en matiĂšre ; il n’exhiba point de mandat d’amener. Pour lui, Jean Valjean Ă©tait une sorte de combattant mystĂ©rieux et insaisissable, un lutteur tĂ©nĂ©breux qu’il Ă©treignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette arrestation n’était pas un commencement, mais une fin. Il se borna Ă  dire Allons, vite ! » En parlant ainsi, il ne fit point un pas ; il lança sur Jean Valjean ce regard qu’il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de tirer violemment les misĂ©rables Ă  lui[187]. C’était ce regard que la Fantine avait senti pĂ©nĂ©trer jusque dans la moelle de ses os deux mois auparavant. Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire Ă©tait lĂ . Que pouvait-elle craindre ? Javert avança au milieu de la chambre et cria – Ah çà ! viendras-tu ? La malheureuse regarda autour d’elle. Il n’y avait personne que la religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s’adresser ce tutoiement abject ? À elle seulement. Elle frissonna. Alors elle vit une chose inouĂŻe, tellement inouĂŻe que jamais rien de pareil ne lui Ă©tait apparu dans les plus noirs dĂ©lires de la fiĂšvre. Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire ; elle vit monsieur le maire courber la tĂȘte. Il lui sembla que le monde s’évanouissait. Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet. – Monsieur le maire ! cria Fantine. Javert Ă©clata de rire, de cet affreux rire qui lui dĂ©chaussait toutes les dents. – Il n’y a plus de monsieur le maire ici ! Jean Valjean n’essaya pas de dĂ©ranger la main qui tenait le col de sa redingote. Il dit – Javert
 Javert l’interrompit – Appelle-moi monsieur l’inspecteur. – Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en particulier. – Tout haut ! parle tout haut ! rĂ©pondit Javert ; on me parle tout haut Ă  moi ! Jean Valjean continua en baissant la voix – C’est une priĂšre que j’ai Ă  vous faire
 – Je te dis de parler tout haut. – Mais cela ne doit ĂȘtre entendu que de vous seul
 – Qu’est-ce que cela me fait ? je n’écoute pas ! Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et trĂšs bas – Accordez-moi trois jours ! trois jours pour aller chercher l’enfant de cette malheureuse femme ! Je payerai ce qu’il faudra. Vous m’accompagnerez si vous voulez. – Tu veux rire ! cria Javert. Ah çà ! je ne te croyais pas bĂȘte ! Tu me demandes trois jours pour t’en aller ! Tu dis que c’est pour aller chercher l’enfant de cette fille ! Ah ! ah ! c’est bon ! voilĂ  qui est bon ! Fantine eut un tremblement. – Mon enfant ! s’écria-t-elle, aller chercher mon enfant ! Elle n’est donc pas ici ! Ma sƓur, rĂ©pondez-moi, oĂč est Cosette ? Je veux mon enfant ! Monsieur Madeleine ! monsieur le maire ! Javert frappa du pied. – VoilĂ  l’autre, Ă  prĂ©sent ! Te tairas-tu, drĂŽlesse ! Gredin de pays oĂč les galĂ©riens sont magistrats et oĂč les filles publiques sont soignĂ©es comme des comtesses ! Ah mais ! tout ça va changer ; il Ă©tait temps ! Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant Ă  poignĂ©e la cravate, la chemise et le collet de Jean Valjean – Je te dis qu’il n’y a point de monsieur Madeleine et qu’il n’y a point de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un forçat appelĂ© Jean Valjean ! c’est lui que je tiens ! voilĂ  ce qu’il y a ! Fantine se dressa en sursaut, appuyĂ©e sur ses bras roides et sur ses deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un rĂąle sortit du fond de sa gorge, ses dents claquĂšrent, elle Ă©tendit les bras avec angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d’elle comme quelqu’un qui se noie, puis elle s’affaissa subitement sur l’oreiller. Sa tĂȘte heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa poitrine, la bouche bĂ©ante, les yeux ouverts et Ă©teints. Elle Ă©tait morte. Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et l’ouvrit comme il eĂ»t ouvert la main d’un enfant, puis il dit Ă  Javert – Vous avez tuĂ© cette femme. – Finirons-nous ! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de suite, ou les poucettes ! Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez mauvais Ă©tat qui servait de lit de camp aux sƓurs quand elles veillaient. Jean Valjean alla Ă  ce lit, disloqua en un clin d’Ɠil le chevet dĂ©jĂ  fort dĂ©labrĂ©, chose facile Ă  des muscles comme les siens, saisit Ă  poigne-main la maĂźtresse-tringle, et considĂ©ra Javert. Javert recula vers la porte. Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit Ă  Javert d’une voix qu’on entendait Ă  peine – Je ne vous conseille pas de me dĂ©ranger en ce moment. Ce qui est certain, c’est que Javert tremblait. Il eut l’idĂ©e d’aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s’évader. Il resta donc, saisit sa canne par le petit bout, et s’adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean. Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main, et se mit Ă  contempler Fantine immobile et Ă©tendue. Il demeura ainsi, absorbĂ©, muet, et ne songeant Ă©videmment plus Ă  aucune chose de cette vie. Il n’y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu’une inexprimable pitiĂ©. AprĂšs quelques instants de cette rĂȘverie, il se pencha vers Fantine et lui parla Ă  voix basse. Que lui dit-il ? Que pouvait dire cet homme qui Ă©tait rĂ©prouvĂ© Ă  cette femme qui Ă©tait morte ? Qu’était-ce que ces paroles ? Personne sur la terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle ? Il y a des illusions touchantes qui sont peut-ĂȘtre des rĂ©alitĂ©s sublimes. Ce qui est hors de doute, c’est que la sƓur Simplice, unique tĂ©moin de la chose qui se passait, a souvent racontĂ© qu’au moment oĂč Jean Valjean parla Ă  l’oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un ineffable sourire sur ces lĂšvres pĂąles et dans ces prunelles vagues, pleines de l’étonnement du tombeau. Jean Valjean prit dans ses deux mains la tĂȘte de Fantine et l’arrangea sur l’oreiller comme une mĂšre eĂ»t fait pour son enfant, il lui rattacha le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela fait, il lui ferma les yeux. La face de Fantine en cet instant semblait Ă©trangement Ă©clairĂ©e. La mort, c’est l’entrĂ©e dans la grande lueur. La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s’agenouilla devant cette main, la souleva doucement, et la baisa. Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert – Maintenant, dit-il, je suis Ă  vous. Chapitre V – Tombeau convenable Javert dĂ©posa Jean Valjean Ă  la prison de la ville. L’arrestation de M. Madeleine produisit Ă  Montreuil-sur-mer une sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot c’était un galĂ©rien, tout le monde Ă  peu prĂšs l’abandonna. En moins de deux heures tout le bien qu’il avait fait fut oubliĂ©, et ce ne fut plus qu’un galĂ©rien ». Il est juste de dire qu’on ne connaissait pas encore les dĂ©tails de l’évĂ©nement d’Arras. Toute la journĂ©e on entendait dans toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci – Vous ne savez pas ? c’était un forçat libĂ©rĂ© ! – Qui ça ? – Le maire. – Bah ! M. Madeleine ? – Oui. – Vraiment ? – Il ne s’appelait pas Madeleine, il a un affreux nom, BĂ©jean, Bojean, Boujean. – Ah, mon Dieu ! – Il est arrĂȘtĂ©. – ArrĂȘtĂ© ! – En prison Ă  la prison de la ville, en attendant qu’on le transfĂšre. – Qu’on le transfĂšre ! On va le transfĂ©rer ! OĂč va-t-on le transfĂ©rer ? – Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu’il a fait autrefois. – Eh bien ! je m’en doutais. Cet homme Ă©tait trop bon, trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous Ă  tous les petits drĂŽles qu’il rencontrait. J’ai toujours pensĂ© qu’il y avait lĂ -dessous quelque mauvaise histoire. Les salons » surtout abondĂšrent dans ce sens. Une vieille dame, abonnĂ©e au Drapeau blanc, fit cette rĂ©flexion dont il est presque impossible de sonder la profondeur – Je n’en suis pas fĂąchĂ©e. Cela apprendra aux buonapartistes ! C’est ainsi que ce fantĂŽme qui s’était appelĂ© M. Madeleine se dissipa Ă  Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la ville restĂšrent fidĂšles Ă  cette mĂ©moire. La vieille portiĂšre qui l’avait servi fut du nombre. Le soir de ce mĂȘme jour, cette digne vieille Ă©tait assise dans sa loge, encore tout effarĂ©e et rĂ©flĂ©chissant tristement. La fabrique avait Ă©tĂ© fermĂ©e toute la journĂ©e, la porte cochĂšre Ă©tait verrouillĂ©e, la rue Ă©tait dĂ©serte. Il n’y avait dans la maison que deux religieuses, sƓur PerpĂ©tue et sƓur Simplice, qui veillaient prĂšs du corps de Fantine. Vers l’heure oĂč M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portiĂšre se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui, puis elle accrocha la clef au clou oĂč il la prenait d’habitude, et plaça le bougeoir Ă  cĂŽtĂ©, comme si elle l’attendait. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit Ă  songer. La pauvre bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. Ce ne fut qu’au bout de plus de deux heures qu’elle sortit de sa rĂȘverie et s’écria Tiens ! mon bon Dieu JĂ©sus ! moi qui ai mis sa clef au clou ! » En ce moment la vitre de la loge s’ouvrit, une main[188] passa par l’ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie Ă  la chandelle qui brĂ»lait. La portiĂšre leva les yeux et resta bĂ©ante, avec un cri dans le gosier qu’elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de redingote. C’était M. Madeleine. Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle le disait elle-mĂȘme plus tard en racontant son aventure. – Mon Dieu, monsieur le maire, s’écria-t-elle enfin, je vous croyais
 Elle s’arrĂȘta, la fin de sa phrase eĂ»t manquĂ© de respect au commencement. Jean Valjean Ă©tait toujours pour elle monsieur le maire. Il acheva sa pensĂ©e. – En prison, dit-il. J’y Ă©tais. J’ai brisĂ© un barreau d’une fenĂȘtre, je me suis laissĂ© tomber du haut d’un toit, et me voici. Je monte Ă  ma chambre, allez me chercher la sƓur Simplice. Elle est sans doute prĂšs de cette pauvre femme. La vieille obĂ©it en toute hĂąte. Il ne lui fit aucune recommandation ; il Ă©tait bien sĂ»r qu’elle le garderait mieux qu’il ne se garderait lui-mĂȘme. On n’a jamais su comment il avait rĂ©ussi Ă  pĂ©nĂ©trer dans la cour sans faire ouvrir la porte cochĂšre. Il avait, et portait toujours sur lui, un passe-partout qui ouvrait une petite porte latĂ©rale ; mais on avait dĂ» le fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n’a pas Ă©tĂ© Ă©clairci. Il monta l’escalier qui conduisait Ă  sa chambre. ArrivĂ© en haut, il laissa son bougeoir sur les derniĂšres marches de l’escalier, ouvrit sa porte avec peu de bruit, et alla fermer Ă  tĂątons sa fenĂȘtre et son volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. La prĂ©caution Ă©tait utile ; on se souvient que sa fenĂȘtre pouvait ĂȘtre aperçue de la rue. Il jeta un coup d’Ɠil autour de lui, sur sa table, sur sa chaise, sur son lit qui n’avait pas Ă©tĂ© dĂ©fait depuis trois jours. Il ne restait aucune trace du dĂ©sordre de l’avant-derniĂšre nuit. La portiĂšre avait fait la chambre ». Seulement elle avait ramassĂ© dans les cendres et posĂ© proprement sur la table les deux bouts du bĂąton ferrĂ© et la piĂšce de quarante sous noircie par le feu. Il prit une feuille de papier sur laquelle il Ă©crivit Voici les deux bouts de mon bĂąton ferrĂ© et la piĂšce de quarante sous volĂ©e Ă  Petit-Gervais dont j’ai parlĂ© Ă  la cour d’assises, et il posa sur cette feuille la piĂšce d’argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce fĂ»t la premiĂšre chose qu’on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira d’une armoire une vieille chemise Ă  lui qu’il dĂ©chira. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d’argent. Du reste il n’avait ni hĂąte ni agitation, et, tout en emballant les chandeliers de l’évĂȘque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est probable que c’était le pain de la prison qu’il avait emportĂ© en s’évadant. Ceci a Ă©tĂ© constatĂ© par les miettes de pain qui furent trouvĂ©es sur le carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une perquisition. On frappa deux petits coups Ă  la porte. – Entrez, dit-il. C’était la sƓur Simplice. Elle Ă©tait pĂąle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu’elle tenait vacillait dans sa main. Les violences de la destinĂ©e ont cela de particulier que, si perfectionnĂ©s ou si refroidis que nous soyons, elles nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de reparaĂźtre au dehors. Dans les Ă©motions de cette journĂ©e, la religieuse Ă©tait redevenue femme. Elle avait pleurĂ©, et elle tremblait. Jean Valjean venait d’écrire quelques lignes sur un papier qu’il tendit Ă  la religieuse en disant – Ma sƓur, vous remettrez ceci Ă  monsieur le curĂ©. Le papier Ă©tait dĂ©pliĂ©. Elle y jeta les yeux. – Vous pouvez lire, dit-il. Elle lut. – Je prie monsieur le curĂ© de veiller sur tout ce que je laisse ici. Il voudra bien payer lĂ -dessus les frais de mon procĂšs et l’enterrement de la femme qui est morte aujourd’hui. Le reste sera aux pauvres. » La sƓur voulut parler, mais elle put Ă  peine balbutier quelques sons inarticulĂ©s. Elle parvint cependant Ă  dire – Est-ce que monsieur le maire ne dĂ©sire pas revoir une derniĂšre fois cette pauvre malheureuse ? – Non, dit-il, on est Ă  ma poursuite, on n’aurait qu’à m’arrĂȘter dans sa chambre, cela la troublerait. Il achevait Ă  peine qu’un grand bruit se fit dans l’escalier. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portiĂšre qui disait de sa voix la plus haute et la plus perçante – Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu’il n’est entrĂ© personne ici de toute la journĂ©e ni de toute la soirĂ©e, que mĂȘme je n’ai pas quittĂ© ma porte ! Un homme rĂ©pondit – Cependant il y a de la lumiĂšre dans cette chambre. Ils reconnurent la voix de Javert. La chambre Ă©tait disposĂ©e de façon que la porte en s’ouvrant masquait l’angle du mur Ă  droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle. La sƓur Simplice tomba Ă  genoux prĂšs de la table. La porte s’ouvrit. Javert entra. On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de la portiĂšre dans le corridor. La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait. La chandelle Ă©tait sur la cheminĂ©e et ne donnait que peu de clartĂ©. Javert aperçut la sƓur et s’arrĂȘta interdit. On se rappelle que le fond mĂȘme de Javert, son Ă©lĂ©ment, son milieu respirable, c’était la vĂ©nĂ©ration de toute autoritĂ©. Il Ă©tait tout d’une piĂšce et n’admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien entendu, l’autoritĂ© ecclĂ©siastique Ă©tait la premiĂšre de toutes. Il Ă©tait religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses yeux un prĂȘtre Ă©tait un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse Ă©tait une crĂ©ature qui ne pĂšche pas. C’étaient des Ăąmes murĂ©es Ă  ce monde avec une seule porte qui ne s’ouvrait jamais que pour laisser sortir la vĂ©ritĂ©. En apercevant la sƓur, son premier mouvement fut de se retirer. Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le poussait impĂ©rieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de rester, et de hasarder au moins une question. C’était cette sƓur Simplice qui n’avait menti de sa vie. Javert le savait, et la vĂ©nĂ©rait particuliĂšrement Ă  cause de cela. – Ma sƓur, dit-il, ĂȘtes-vous seule dans cette chambre ? Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portiĂšre se sentit dĂ©faillir. La sƓur leva les yeux et rĂ©pondit – Oui. – Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j’insiste, c’est mon devoir, vous n’avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s’est Ă©vadĂ©, nous le cherchons, – ce nommĂ© Jean Valjean, vous ne l’avez pas vu ? La sƓur rĂ©pondit – Non. Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans hĂ©siter, rapidement, comme on se dĂ©voue. – Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondĂ©ment. Ô sainte fille ! vous n’ĂȘtes plus de ce monde depuis beaucoup d’annĂ©es ; vous avez rejoint dans la lumiĂšre vos sƓurs les vierges et vos frĂšres les anges ; que ce mensonge vous soit comptĂ© dans le paradis ! L’affirmation de la sƓur fut pour Javert quelque chose de si dĂ©cisif qu’il ne remarqua mĂȘme pas la singularitĂ© de cette bougie qu’on venait de souffler et qui fumait sur la table. Une heure aprĂšs, un homme, marchant Ă  travers les arbres et les brumes, s’éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. Cet homme Ă©tait Jean Valjean. Il a Ă©tĂ© Ă©tabli, par le tĂ©moignage de deux ou trois rouliers qui l’avaient rencontrĂ©, qu’il portait un paquet et qu’il Ă©tait vĂȘtu d’une blouse. OĂč avait-il pris cette blouse ? On ne l’a jamais su. Cependant un vieux ouvrier Ă©tait mort quelques jours auparavant Ă  l’infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse. C’était peut-ĂȘtre celle-lĂ . Un dernier mot sur Fantine. Nous avons tous une mĂšre, la terre. On rendit Fantine Ă  cette mĂšre. Le curĂ© crut bien faire, et fit bien peut-ĂȘtre, en rĂ©servant, sur ce que Jean Valjean avait laissĂ©, le plus d’argent possible aux pauvres. AprĂšs tout, de qui s’agissait-il ? d’un forçat et d’une fille publique. C’est pourquoi il simplifia l’enterrement de Fantine, et le rĂ©duisit Ă  ce strict nĂ©cessaire qu’on appelle la fosse commune. Fantine fut donc enterrĂ©e dans ce coin gratis du cimetiĂšre qui est Ă  tous et Ă  personne, et oĂč l’on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait oĂč retrouver l’ñme. On coucha Fantine dans les tĂ©nĂšbres parmi les premiers os venus ; elle subit la promiscuitĂ© des cendres. Elle fut jetĂ©e Ă  la fosse publique. Sa tombe ressembla Ă  son lit. À propos de cette Ă©dition Ă©lectronique Texte libre de droits. Corrections, Ă©dition, conversion informatique et publication par le groupe Ebooks libres et gratuits Adresse du site web du groupe http //www. ebooksgratuits. com/ – DĂ©cembre 2004 – Texte annotĂ© par Guy Rosa, professeur Ă  l’UniversitĂ© Paris-Diderot. Une Ă©dition au format PDF dont le texte a Ă©tĂ© Ă©tabli et annotĂ© par Guy Rosa, est disponible Ă  cette adresse – Dispositions Les livres que nous mettons Ă  votre disposition, sont des textes libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, Ă  une fin non commerciale et non professionnelle. Si vous dĂ©sirez les faire paraĂźtre sur votre site, ils ne doivent ĂȘtre altĂ©rĂ©s en aucune sorte. Tout lien vers notre site est bienvenu
 – QualitĂ© Les textes sont livrĂ©s tels quels sans garantie de leur intĂ©gritĂ© parfaite par rapport Ă  l’original. Nous rappelons que c’est un travail d’amateurs non rĂ©tribuĂ©s et nous essayons de promouvoir la culture littĂ©raire avec de maigres moyens. Votre aide est la bienvenue ! VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES. WordLanes est un jeu dans lequel vous devez deviner, dans chaque niveau, plusieurs mots Ă  partir d'une dĂ©finition donnĂ©e. Chaque niveau possĂšde plusieurs mots Ă  trouver. DĂ©couvrez dans cet article la solution de la dĂ©finition Étages dans un stade ou un amphithéùtre. . Solution de jeux mobile. Étages dans un stade ou un amphithéùtre - Word Lanes. Word
L’Italie est un pays riche et diversifiĂ© tant sur le plan culturel que naturel. Le sud de l’Italie est d’ailleurs renommĂ© pour ses paysages variĂ©s et remarquables. Je vous propose ici de dĂ©couvrir mon itinĂ©raire de road trip dans les Pouilles. Les Pouilles est la rĂ©gion qui correspond au talon de la botte italienne, c’est trĂšs adaptĂ©e pour un road trip ! Voici la carte de mon louer votre vĂ©hicule au meilleur prix, passez par un comparateur d’agences de location, c’est l’assurance de payer le meilleur prix ! Cliquez ici pour louer un vĂ©hicule au meilleur prix ! Sommaire1. Jour 1 arrivĂ©e Ă  Bari et visite des Salines2. Jour 2 dĂ©couverte de Matera3. Jour 3 direction Alberobello4. Jour 4 visite de Tarente5. Jour 5 et 6 dĂ©couverte d’Otranto et ses environs6. Jour 7 excursion Ă  Lecce7. Jour 8 visite de Ostuni8. Jour 9 dĂ©couverte de Monopoli9. Jour 10 retour sur BariJour 1 arrivĂ©e Ă  Bari et visite des SalinesDans un premier temps, il vous faudra atterrir dans les Pouilles avant votre road trip. Pour cela, il existe deux grands aĂ©roports Brindisi et Bari. C’est dans ce second que je vous propose d’atterrir pour commencer votre visite de la rĂ©gion. Vous pourrez facilement y trouver une location de voiture. Sachez que vous pourrez aisĂ©ment conduire en Italie avec votre permis français. NĂ©anmoins, si vous ne l’avez pas, il est possible de passer le permis de conduire en ville de Bari ne comporte pas grand intĂ©rĂȘt touristique. NĂ©anmoins, Ă©tant une grande ville, vous pourrez y trouver de nombreuses boutiques et des restaurants trĂšs sympathiques si vous souhaitez flĂąner un ma part, je ne prĂ©fĂšre pas trop m’y attarder et partir directement pour la premiĂšre Ă©tape les salines de Margherita Di Savoia. Ce sont les plus grands lacs » roses d’Europe et les deuxiĂšmes plus imposants du monde aprĂšs ceux de Bolivie. Elles se trouvent Ă  1 heure de est encore trĂšs peu touristique avec un pic en haute saison Ă  30-40 visiteurs par jour seulement. C’est un bon point pour commencer votre road trip dans les Pouilles et cela vous fera dĂ©couvrir un paysage aussi remarquable qu’impressionnant. En plus de cette fabuleuse couleur rose, vous pourrez dĂ©couvrir les procĂ©dĂ©s menant Ă  la fabrication du sel. Sachez qu’il est obligatoire de prendre un guide pour visiter ce parc. La visite de 2h Ă  2h30 coĂ»te 15 euros par cependant, la couleur rose du parc salin est due au mĂ©lange entre sel, algue et soleil. Ainsi, pour dĂ©couvrir ces lacs avec une couleur rose vif, il est recommandĂ© d’y aller pendant une aprĂšs-midi ensoleillĂ©e quand le soleil est encore vous propose de sĂ©journer ici pour une nuit avant de reprendre la route le lendemain matin. Pour cela, vous pourrez sĂ©journer au Gazeba Rooms qui offre un bon rapport qualitĂ©/prix avec des chambres dĂ©marrant aux alentours de 40 euros par nuit pour deux personnes. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Gazeba RoomsJour 2 dĂ©couverte de MateraPour votre deuxiĂšme jour de road trip dans les Pouilles je vous propose de descendre en direction de Matera. Il vous faudra 1h30 pour ville est reconnue au patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses habitats troglodytes creusĂ©s dans la roche et dont ses premiers habitants remontent au PalĂ©othique. Ici, vous dĂ©couvrirez plus de 3 000 grottes dont certaines se sont transformĂ©es en Ă©glises rupestres. Pour ne rien louper de cette ville atypique je vous conseille de passer par l’office du tourisme qui vous proposera 3 itinĂ©raires selon moi les points d’intĂ©rĂȘts les plus importants Ă  dĂ©couvrir lors d’une visite Ă  pied de Matera pendant une aprĂšs-midi La place du Duomo et sa cathĂ©drale bon point de dĂ©part.L’église San Pedro rupestre Ă©glise della Madonna de dĂ©couverte de l’intĂ©rieur d’un Sassi traditionnel grĂące au musĂ©e Casa Grotta di Vico palais Convincinio di Sant belvĂ©dĂšre de la place musĂ©e archĂ©ologique chĂąteau le logement, je vous conseille l’Angolo di Frima qui dĂ©tient un excellent rapport qualitĂ© prix avec des chambres Ă  90 euros par nuit pour deux personnes, une trĂšs bonne localisation au centre de Matera et un parking gratuit et surveillĂ©. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Angolo di FrimaJour 3 direction AlberobelloPour votre 3e jour de road trip dans les Pouilles je vous propose de partir en direction d’Alberobello. Avant cela, vous pourrez rĂ©aliser un arrĂȘt Ă  Noci puis Ă  Locorotondo. La premiĂšre est un petit village aux maisons blanches et aux petites ruelles Ă©troites et en zig-zag qui dĂ©tient un charme notable. Elle se trouve Ă  1 heure de Matera et cela constitue un bon petit arrĂȘt pour prendre un petit la suite, Locorotondo se trouve Ă  25 minutes de Noci et est l’un de mes coups de cƓur. En effet, ce village aux maisons immaculĂ© et aux monuments anciens dĂ©tient un charme certain. Vous pourrez rapidement en faire le tour et vous laisser submerger par l’histoire de ses tours et Ă©glises ainsi que dĂ©couvrir sa fabrique de vous avez le temps, vous pourrez partir Ă  vĂ©lo sur la piste cyclable de l’aqueduc des Pouilles et ainsi dĂ©couvrir les paysages ruraux de la vallĂ©e d’ fin d’aprĂšs-midi, direction Alberobello qui se situe Ă  10 minutes de Locorotondo. Vous y trouverez les mythiques Trulli, habitations typiques des Pouilles. Ce sont des sortes de cabanes en pierres classĂ©es au patrimoine mondial de l’UNESCO. Vous pourrez ainsi vous perdre dans les ruelles de la ville et dĂ©couvrir ces monuments aussi authentiques qu’ la nuit, quoi de mieux qu’un Trullo ? Pour ma part j’ai apprĂ©ciĂ© le Tipico Resort qui est situĂ© au centre de la ville et offre un excellent rapport qualitĂ© prix avec des chambres Ă  100 euros par nuit pour deux personnes. De plus, l’hĂ©bergement dĂ©tient un parking. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Tipico ResortJour 4 visite de TarenteDirection Tarente pour ce 4e jour. Sur le chemin, vous pourrez traverser le canyon des Pouilles qui traverse de nombreux villages et mĂȘme parfois, les sĂ©pare en deux. Parmi les meilleurs villages pour admirer la vue de cette beautĂ© naturelle vous avez Massafra, Castellaneta, Laterza et Ginosa. Vous arriverez ainsi dans la ville de Tarente qui est rĂ©putĂ© pour son chĂąteau Aragonese. Vous pourrez profiter d’une visite guidĂ©e gratuite. Il y en a toutes les deux heures Ă  partir de 9h30 du matin et jusqu’à sa fermeture Ă  pourrez Ă©galement dĂ©couvrir le centre historique de la ville qui se fait trĂšs bien Ă  pied et terminer votre visite par les plages Ă  proximitĂ© de la ville comme celles de Marechiaro et de dormir, j’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© la chambre d’hĂŽte Don Alfredo qui se trouve Ă  600 mĂštres de la cathĂ©drale de la ville et dĂ©tient une vue sur la mer. De plus, le lieu dĂ©tient un excellent rapport qualitĂ© prix avec une chambre Ă  53 euros pour deux et par nuit. Le lieu ne dĂ©tient pas de parking mais il est possible de stationner dans la rue Ă  proximitĂ©. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Don Alfredo Jour 5 et 6 dĂ©couverte d’Otranto et ses environsJour 5, direction le sud, le vrai avec Otranto. La ville est situĂ©e Ă  2 heures de Tarente et offre de spectaculaires coins pour admirer les falaises et plages de la cĂŽte. Je vous conseille de sĂ©journer Ă  Otrante au moins deux nuits et dĂ©couvrir les environs dans la journĂ©e. Les points d’intĂ©rĂȘts sont nombreux ici. Voici une petite idĂ©e de comment organiser vos 5 Les falaises du nord Ă  seulement 3 minutes en voiture d’Ortranto vous trouverez le parking Parcheggio Dolce Riva. En empruntant le petit chemin par-derriĂšre, vous pourrez longer les falaises jusqu’à arriver Dell Ermita 20 minutes Ă  pied.Torre Sant’Andrea Ă  15 minutes d’Ortranto vous trouverez ce petit coin de paradis avec de magnifiques falaises et une eau turquoise Della Poesia Ă  5 minutes de Torre Sant’Andrea en voiture, vous trouverez cet incroyable point de vue sur la 6 Les piscines naturelles de Marina Serra elles se trouvent Ă  45 minutes d’Ortranto. Ce sont des petits bassins entourĂ©s de rochers et de grotte encore peu visitĂ©s et trĂšs agrĂ©able pour s’y baigner et se Miggiano Ă  20 minutes de la Marina Serra en direction du nord vous trouverez cette spectaculaire plage entourĂ©e de falaise et Ă  l’eau est Ă©galement une petite ville Ă  visiter trĂšs charmante et oĂč il est agrĂ©able de se perdre dans ses dormir, j’ai optĂ© pour Relais Valle Dell’Idro qui dĂ©tient une excellente position Ă  5 minutes Ă  pied de la plage et une vue panoramique sur la ville. Vous devrez compter 87 euros par nuit pour deux personnes pour ce petit bijou. De plus, l’hĂŽtel dĂ©tient un parking en plus d’ĂȘtre trĂšs coquet. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Valle Dell Idro ! Jour 7 excursion Ă  LecceContinuons ce road trip dans les Pouilles avec une journĂ©e dans la belle ville baroque de Lecce qui est situĂ© Ă  40 minutes d’Otranto. Elle est considĂ©rĂ©e comme la ville reprĂ©sentant le mieux l’art baroque. Vous pourrez vous en rendre compte en dĂ©ambulant dans ses rues prĂ©sentant un grand nombre de monuments les points d’intĂ©rĂȘts Ă  dĂ©couvrir Ă  Lecce, vous aurez La place Sant Oronzo lieu principal de la ville, vous y trouverez l’office de tourisme mais Ă©galement les ruines d’un amphithéùtre place del Duomo vous y trouverez la cathĂ©drale de Lecce, le campanile, le palais Ă©piscopal et le palais du basilique Santa Croce vous pourrez admirer son extĂ©rieur avec sa façade ornĂ©e d’une imposante rosace et de centaines de dĂ©tails mais aussi son intĂ©rieur avec ses 17 autels qu’il est possible de visiter musĂ©e MUST il est consacrĂ© Ă  l’histoire de la ville mais offre aussi une exposition permanente de peintures et une galerie d’art musĂ©e Faggiano cette maison a plus de 2 000 ans et a vu s’y installer les messapes, romains, et chĂąteau Charles V ce monument abrite deux musĂ©es, celui du papier mĂąchĂ© et de la cartapesta mais ce qui marque le plus reste les remparts monumentaux de la cimetiĂšre de Lecce atypique, cette visite vous permettra de dĂ©couvrir des tombeaux baroques et contrairement aux apparences, la dĂ©couverte de ce lieu n’est pas glauque mais trĂšs se loger Ă  Lecce, je vous recommande l’hĂŽtel Casa Balmes qui donne l’impression d’avoir Ă©tĂ© sculptĂ© dans la pierre. Les prix sont trĂšs doux tout en ayant une qualitĂ© de sĂ©jour excellente. Vous pourrez y sĂ©journer pour 65 euros par nuit pour deux personnes. Il ne dispose pas de parking mais vous pourrez vous garer dans le parking Ă  cĂŽtĂ© du cimetiĂšre de Lecce et dont le tarif est seulement de 2 euros la journĂ©e. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Casa Balmes ! Jour 8 visite de OstuniOn remonte pour ce 8e jour de road trip dans les Pouilles en partant pour Ostuni. Vous en aurez pour 1 heure de route. AppelĂ©e la citĂ© blanche, cette belle ville se visite Ă  pied. Son charme tout particulier vient de ses maisons blanchies Ă  la chaux et qui apporte de la luminositĂ© mĂȘme dans les rues Ă©troites. Vous pourrez alors arpenter la ville en passant par ses petites ruelles, passages et escaliers et dĂ©couvrir ses somptueux et impressionnants monuments. En plus de cela, Ostuni dĂ©tient de charmantes boutiques artisanales, de nombreux restaurants et une multitude de dormir Ă  Ostuni, j’ai optĂ© pour l’appartement avec parking Civico 27 qui propose un logement complet pour 62 euros par nuit pour deux personnes et est seulement Ă  350 mĂštres du centre-ville. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel Don Alfredo Jour 9 dĂ©couverte de MonopoliAvant d’aller Ă  Monopoli, je vous propose de partir pour Poligano a Mare Ă  40 minutes d’Ostuni et Ă  15 minutes de Monopoli dans le Nord. Si elle est un peu plus frĂ©quentĂ©e que Monopoli, ce village cĂŽtier reste trĂšs beau et ses maisons suspendues aux rochers en fond sa notoriĂ©tĂ©. Je vous conseille d’y aller relativement tĂŽt pour ĂȘtre plus tranquille et profiter de ses terrasses pour y prendre votre la suite direction Monopoli, ville avec un charme certaines de par ses maisons et bĂątiments immaculĂ©s. Ici l’ambiance y est chaleureuse de jour comme de nuit et vous pourrez vous y promener avec plaisir et sĂ©rĂ©nitĂ©. Monopoli dĂ©tient un grand nombre de plages plus ou moins connues mais toujours aussi magnifiques. Parmi elles, j’ai dĂ©couvert Grotta Della Cala Tree Holes qui reste encore trĂšs peu touristique et qui dĂ©tient une eau turquoise fantastique ainsi que de nombreuses petites grottes. Vous pourrez vous promener sur les plages alentour Ă  pied depuis ce qui est du logement Ă  Monopoli, j’ai optĂ© pour le HolidayMonopoli. Il dĂ©tient charme certain grĂące Ă  ses pierres. Cet hĂŽtel propose un appartement entier pour 77 euros par nuit pour deux personnes. Il est situĂ© Ă  450 mĂštres du centre-ville et 6 minutes Ă  pied de la plage. Vous n’aurez pas de place de parking mais il est possible de stationner dans la rue au tarif de 8 euros par jour. Cliquez ici pour vĂ©rifier la disponibilitĂ© de l’hĂŽtel HolidayMonopoli Jour 10 retour sur BariPour ce dernier jour, je vous propose de profiter de votre derniĂšre journĂ©e sur les plages de Monopoli. Ensuite, vous pourrez prendre la route pour Bari. Vous en aurez pour 40 minutes en voiture en prenant la route de la cĂŽte. Si vous avez un peu de temps Ă  tuer avant votre avion vous pourrez aller faire les boutiques !J’espĂšre que cet itinĂ©raire de Road Trip dans les Pouilles vous aura plu et vous aura Ă©tĂ© utile pour votre prochain voyage ! Si les sĂ©jours en voiture vous plaisent, n’hĂ©sitez pas Ă  lire nos fiches de route sur le Road Trip en Italie du Sud et le Road Trip en Italie du Nord rĂ©alisĂ©s par Miss Manala. Vous avez aimĂ© cet article ? Notez-le en 1 clic A propos de l'auteur Voyageuse et baroudeuse, je sillonne l’AmĂ©rique Central et l’AmĂ©rique du Sud depuis le Mexique oĂč j’habite depuis quelques annĂ©es.

surun petit, petit navire, sur un petit navire,ja , ja jamais on a , vu, vu, vu, la queue d une souris ri, ri ri, ri, dans une citrouille y avait un poisson volant qui mangeait des nouilles avec un cure-dents, dans un amphithéùtre, dans un amphithéùtre, dans un amphithéùtre,

Cette semaine, j’aimerais revenir sur un point primordial une fois que votre histoire/ scĂ©nario est prĂȘt Comment contacter un producteur ? Vous ĂȘtes encore beaucoup Ă  me poser la question, que dis-je, des questions concernant cette Ă©tape importante qui est La recherche d’un et pourquoi choisit-on un producteur ? OĂč trouve t-on un producteur ?Comment envoyer son scĂ©nario Ă  un producteur ?Quelles erreurs devez-vous absolument Ă©viter !Comment ĂȘtre lu ?Les piĂšces du dossier de productionQuand et comment relancer un producteur ?Autant de questions auxquelles je vais apporter des rĂ©ponses, dans cet article, aujourd’ toute chose, pour trouver un producteur il faut correctement le chercher. Dans un premier temps il faut arrĂȘter de penser que producteur = Porte monnaie. Un producteur c’est un partenaire, il est lĂ  pour rĂ©flĂ©chir et donner vie Ă  votre scĂ©nario. S’il vous produit c’est qu’il aime l’histoire et la maniĂšre dont vous la vous parlais dans l’article les 6 degrĂ©s de sĂ©paration » de remettre en perspective votre maniĂšre de travailler. Votre recherche d’un producteur doit faire partie de cette remise en perspective. Pour ĂȘtre plus clair il faut que vous compreniez que le producteur vous choisit
c’est vrai
mais vous devez aussi lui faire comprendre que vous aussi vous l’avez choisi ! Cela ne doit pas ĂȘtre un hasard On aime sa ligne Ă©ditorialeLe genre ou les genres qu’il produitMais aussi la qualitĂ© des films de son regardez toujours ce qu’ils ont internet on trouve, parfois, souvent, des gens qui se disent producteurs », mais monter une sociĂ©tĂ© de production ce n’est pas trĂšs compliquĂ©. Ce qui est compliquĂ© c’est de produire, d’avoir un rĂ©seau, de savoir financer un projet court ou long et de fĂ©dĂ©rer une Ă©quipe. Si vous voyez sur le site du producteur » que les films qu’il a produits ne sont pas terribles, que cela fait amateur
passez votre chemin ! Si vous devez payer pour voir les films qu’il a produit souvent des courts-mĂ©trages hĂ©las ça existe
passez votre chemin !L’accompagnement qu’il a fait avec les autres rĂ©alisateurs, d’oĂč l’importance de se bouger et d’aller dans les festivals pour rencontrer les rĂ©alisateurs ;oSon implication, ce qu’il dĂ©fend dans les journaux spĂ©cialisĂ©s, sur certains sites, vous pouvez trouver des ITW de producteurs importants ou pas.OĂč trouve t-on un producteur ?L’éternelle question ! Maintenant que vous savez pourquoi et comment choisir un producteur, oĂč pouvez-vous en trouver un ? Combien de fois je lis Je ne sais pas comment trouver un producteur ! » ou je ne connais personne
 » Ou encore donnez-moi des noms et des contacts de producteurs ! »Vous me connaissez, je suis lĂ  pour vous aider, vous guider
mais je ne suis pas lĂ  non plus pour vous mĂącher le travail ! ;o Si vous voulez devenir scĂ©nariste, rĂ©alisateur ou juste faire produire votre histoire, va falloir vous bouger ! ScĂ©nariste c’est un mĂ©tier, rĂ©alisateur c’est un mĂ©tier, mais assistĂ© Ă  ne pas confondre avec assistant ;o , ce n’est pas un mĂ©tier !Je vais vous donner des pistes pour trouver un producteur, mais aprĂšs c’est votre boulot de chercher !PremiĂšrement voici un site qui rĂ©unit tous ou presque les producteurs de courts et de longs Unifrance. Vous aurez non seulement les coordonnĂ©es mail, tĂ©lĂ©phonique et postale, mais aussi l’accĂšs Ă  leurs productions. Ça vous facilitera l’affinage de leur ligne Ă©ditorialeIl y a aussi le syndicat des producteurs indĂ©pendants, le SPI, lĂ  vous trouverez une liste Ă©norme de producteurs implantĂ©s partout en France. Trouver l’adresse web du siteD’autres sites payants existent, je ne vous les mets pas, vous avez largement de quoi faire avec les liens que je viens de vous donner ;oIl y a aussi AllocinĂ© et IMDB, mais faut-il encore savoir qui l’on cherche ;oPuis bien entendu, je vous casse les oreilles avec ça, il y a les festivals. Il en existe un peu partout, dans toutes les rĂ©gions, les villes ou pas loin. Tous les producteurs ne se dĂ©placent pas sur les festivals pour chacun de leurs films mais il y en a quelques-uns ;oIl existe aussi, si votre rĂ©gion en est pourvue, un bureau d’accueil des tournages qui recense les acteurs audiovisuels de votre rĂ©gion dont les producteurs ;o Rencontrez les responsables de ces bureaux ;oVoici quelques erreurs Ă  ne pas commettre envoyer votre continuitĂ© dialoguĂ©eCar on envoie d’abord un synopsis, une lettre de motivation, voire le traitement. C’est moins long et plus simple Ă  lire qu’un scĂ©nario de 120 pages !envoyer un mail sans avoir contactĂ© la production avantPeut-ĂȘtre que la production a trop de projets en cours ou ne souhaite pas produire ou optionner un junior ». ATTENTION Le terme Junior » ne veut pas dire jeune ! Il peut y avoir des Juniors » en scĂ©nario et rĂ©alisation de 70 ans ;oEnvoyer votre scĂ©nario aux producteurs avant de les avoir appelĂ©sIdem que pour le mail ! Et puis en les appelant vous pouvez avoir un nom
VĂ©rifier qu’ils sont encore en activitéÇa peut vous paraĂźtre Ă©trange mais ça m’est dĂ©jĂ  arrivĂ© au dĂ©but, de relever le nom d’une sociĂ©tĂ© sur un gĂ©nĂ©rique de court, d’envoyer mon scĂ©nario et qu’il me soit retournĂ© en NPAI
simplement parce que la sociĂ©tĂ© avait mis la clef sous la porte ;oS’assurer qu’ils produisent bien le genre de votre histoire, ou si vous prĂ©fĂ©rez, que vous entrez dans leur ligne Ă©ditorialeUn producteur qui aime les films engagĂ©s, dramatiques, politiques etc
ne produira pas votre trĂšs bon scĂ©nario de Slasher ou votre comĂ©die ;oPenser qu’ils n’attendent que vousDes gens qui Ă©crivent et qui ont le melon
non, un champ de melons Ă  la place de la tĂȘte, il y en a beaucoup. Je sais que si vous avez l’habitude de me lire, vous n’ĂȘtes pas de ceux-lĂ  ;o mais mĂȘme si vous pensez, Ă  juste titre, que votre scĂ©nario est extraordinaire, soyez humble, poli et Ă  lĂ©coute !!MĂȘme si le courant ne passe pas avec le producteur, qu’il vous prend de haut, qu’il tente de vous apprendre la vie il y en a plus que l’on ne croit ;o restez cool ! Mais ne dites surtout pas vu les merde que je vois Ă  la TV, j’peux vous dire que mon scĂ©nario est bien mieux ! » ou Le dernier film de machin, j’pourrais en Ă©crire 3 comme ça en 1 journĂ©e
 » Non ! C’est un des principes dans le commerce qui vaut aussi dans le cinĂ©ma On ne dit pas que le produit de l’autre c’est de la merde pour vendre le sien ! »Ne pas courir plusieurs liĂšvres Ă  la sais que certains font ça ! Ils envoient un mail Ă  toute une liste de producteurs et attendent de voir qui va rĂ©pondre en premier genre premier arrivĂ©, premier servi ! Un peu comme certains le font pour chercher des techniciens ! Non, un producteur, c’est comme un technicien, c’est comme une femme un homme aussi Ils ont envie de se sentir dĂ©sirĂ©s ! Il faut leur faire la cour
si vous courez plusieurs producteurs Ă  la fois ça sera la douche froide assurĂ©e !ATTENTION Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas envoyer votre projet Ă  plusieurs producteurs ! Faites-le intelligemment. Choisissez 4 ou 5 candidats, personnalisez votre courrier ou mail. Faites un envoi unique et pas groupĂ© ! etc
Envoyer n’importe comment Ne pas envoyer votre synopsis, ou mĂȘme, votre scĂ©nario dans le corps de votre mail ! Sauf si vous ne voulez pas qu’on vous lise et qu’il atterrisse directement dans la corbeille. Encore une fois, vous le faites avec moi ! Et puis pour en avoir parlĂ© avec quelques producteurs c’est une pratique qui revient de temps en temps
Non, vous devez faire un dossier, le format PDF est le plus appropriĂ© car le plus pas oublier la base d’une relation PrĂ©sentez-vous, signez votre courrier ou mail, employez des formules de politesseN’oubliez pas que les mails, SMS, Messenger etc
 sont des nouveaux moyens de communication mais sont surtout des liens sociaux ! C’est comme si vous envoyiez sur papier des petits mots ou des lettres ! On dit Bonjour, Au revoir, On se prĂ©sente Je suis machin bidule etc
, on signe son mail Mr Machin ou Mme machin Bidule. On emploie des formules basiques mais qui font du bien Cordialementveuillez trouver ci-jointJe reste Ă  votre disposition pour de plus amples informationsJe reste Ă  votre disposition si vous avez des questions etc
Perso je dĂ©teste recevoir des messages ou des mails sans prĂ©nom. Ce n’est pas parce qu’on se tutoie sur le blog qu’il faut faire n’importe quoi. Genre ton blog est super, envoie-moi des noms de producteurs »Pardon ? DĂ©jĂ  tu dis bonjour, tu te prĂ©sentes, tu dit s’il te plait, au revoir, et tu donnes ton bien avec les producteurs c’est la mĂȘme chose. N’oubliez pas que vous n’allez pas avoir deux chances de prĂ©senter votre travail. Si le producteur ne vous prend pas au sĂ©rieux dĂšs la premiĂšre fois
c’est terminĂ© !J’ai envie de dire que c’est le point le plus difficile Ă  obtenir. Si vous Ă©crivez des histoires et qu’elles restent dans votre tiroir, ça ne sert Ă  rien. Enfin, non, ça ne sert pas Ă  rien, car elles existent
mais pour qu’elles existent vraiment il faut qu’elles soient lues. C’est comme pour un film ou pour une musique, s’ils ne sont pas vus ou Ă©coutĂ©s, c’est tout de mĂȘme dommage. Je viens dĂ©jĂ  de vous donner, ci-dessus, pas mal de trucs pour maximiser vos chances d’ĂȘtre luLe fait de rencontrer les gens producteurs, rĂ©alisateurs, comĂ©diens dans les festivals ou sur les tournages, ça va vous donner des pistes politesse, ciblage etc.., voire vous allez vous crĂ©er un rĂ©seau. De ce rĂ©seau, une confiance va s’installer et vous pourrez Ă  terme vous faire lire plus facilement. Car un tel ou une telle vous aura introduit » mais ça ce n’est pas pour tout de suite ! LĂ  maintenant il vous faut du concret !Et vous savez ce que vous pouvez faire, lĂ  maintenant tout de suite, et que vous ne faites pas ?ConnaĂźtre votre sujetSavoir parler simplement, en quelques mots, de votre histoire, du thĂšme de ce que vous maĂźtriser votre trac et votre voixConnaĂźtre ce que vous pouvez demander ou attendre d’un producteurVous allez me dire Oui mais ça c’est quand on a rendez-vous avec un producteur ! LĂ , je veux juste qu’il me lise ! » Ahahahah, ok, trĂšs bien, mais vous savez que parfois le mec qui dĂ©croche le tĂ©lĂ©phone dans les productions et bien c’est le producteur lui-mĂȘme, son assistante ou la fille qui est chargĂ©e de lire les projets, de faire des fiches des projets qui peuvent intĂ©resser le producteur
etc
Et souvent on va vous dire oui, je suis la personne Ă  qui vous devez envoyer votre scĂ©nario, mais avant dites- moi de quoi il s’agit »Vous allez faire Alors, oui
heu
c’est l’histoire d’un mec
enfin c’est pas vraiment l’histoire que d’un mec, c’est un groupe qui
bon, je recommence » Ou alors vous allez rĂ©ussir Ă  lui expliquer pour finir par dire mais en fait c’est plus compliquĂ© que ça, il y a plus de dĂ©tails dans le scĂ©nario etc
 » En gros, vous ĂȘtes foutu ! Il faut vous prĂ©parer et savoir ce que vous allez faisant cela, en prĂ©parant votre discours, vous allez tout simplement passer pour quelqu’un qui maĂźtrise son sujet, qui sait de quoi il parle et Ă  qui ! Vous allez ĂȘtre rassurant et ça les producteurs piĂšces du dossier de production L’autre point absolument indispensable, c’est le dossier de production. J’en ai dĂ©jĂ  parlĂ© ici mettre le lien, juste pour vous rafraĂźchir la mĂ©moire il faut que ce dossier contienne Pitch 5 Ă  6 lignesla note d’intention 2 pages maxla note de rĂ©alisation 2 pages maxsynopsis 6 pages / le traitement 20 pagesvotre vous envoyez un traitement 20 pages ne mettez pas de synopsis mais juste un ajouterez une page de garde et un sommaire pour s’y retrouver plus facilement. Bien Ă©videmment vous ferez un fichier PDF, si vous l’envoyez par dans l’optique d’un court-mĂ©trage, votre dossier doit contenir Un synopsis 5 Ă  6 lignesLa note d’intention 2 pages maxLa note de rĂ©alisation, si vous voulez rĂ©aliser, ce qui est souvent le cas pour un court 2 pages maxTa continuitĂ© dialoguĂ©e Moins de 40 pagesTon que pour le dossier du long, il faut une page de garde et un sommaire, le tout au format PDF pour les envois par mailCombien de fois ai-je des utilisateurs du blog qui s’inquiĂštent parce qu’ils n’ont pas de nouvelle, alors qu’ils ont envoyĂ© leur scĂ©nario il y a deux jours ou une semaine
Vous vous doutez bien que les productions reçoivent des dizaines de scĂ©narios par semaine
et depuis qu’internet existe c’est un peu de la folie. Franchement le dĂ©lai de rĂ©ponse peut varier entre 1 et 3 mois
oui c’est long ! Cela dĂ©pend de la production visĂ©e, son actualitĂ© etc
Franchement si vous n’avez pas de nouvelle au bout d’un mois et demi
.voire un mois, vous pouvez les relancer poliment. PrĂ©textez que vous voulez juste savoir s’ils l’ont bien reçu 
 o En gĂ©nĂ©ral, on vous donnera un dĂ©lai de rĂ©ponse ou vous aurez mĂȘme la rĂ©ponse directe au tĂ©lĂ©phone en gĂ©nĂ©ral lorsque cela se passe comme ça c’est que c’est non ;o. Vous aurez comme cela une autre date Ă  laquelle rappeler ou renvoyer un mail. Alors n’appelez pas le jour mĂȘme de la date donnĂ©e, attendez 3 Ă  4 jours ;oVoilĂ  pour cet article sur comment contacter un producteur de film de court-mĂ©trage ou de vos commentaires en bas de l’ tu as aimĂ© cet article, la meilleure maniĂšre de me le dire c’est de cliquer sur le bouton Partager » en bas de la page. Tu peux retourner au plan du site pour lire d’autres aimeras aussi les articles Savoir choisir son producteur4 raisons de ne pas envoyer ton scĂ©nario Ă  une chaĂźne TVLa Note d’Intention – Partie 1A dimanche prochain. En attendant, vivez votre passion Ă  fond et ne soyez pas trop parano ;oTom Weil.
LeRevenant Lyrics: Calme, confortable, officiel / En un mot rĂ©sidentiel / Tel Ă©tait le cimetiĂšre oĂč / Cet imbĂ©cile avait son trou / Comme il ne reconnaissait pas / Le bien-fondĂ© de son La mort a un double aspect elle est le non-ĂȘtre. Mais elle est aussi l’ĂȘtre, l’ĂȘtre atrocement matĂ©riel du cadavre M. Kundera, 1987 [1978] 262, citĂ© par H. Guy, 2012 3.Car un cadavre est essentiellement une absence, une chose quittĂ©e [...] celui que nous aimons [...] laisse entre nos bras cette part de son ĂȘtre, la seule visible, la seule tangible, et qui pourtant ne lui ressemble plus F. Mauriac, 1934 53, citĂ© par J. Candau, 2012 33. 1Je me propose ici de montrer que le cadavre possĂšde naturellement toutes les qualitĂ©s requises pour ĂȘtre investi du rĂŽle dĂ©volu dans des sociĂ©tĂ©s non occidentales, en l’occurrence ocĂ©aniennes, Ă  des artefacts considĂ©rĂ©s comme des plus sacrĂ©s qui ont focalisĂ© l’attention d’un certain nombre d’ethnologues. Pour ce faire, je prendrai appui sur les travaux que j’ai menĂ©s sur l’un des objets cultuels des Aranda, un groupe aborigĂšne du dĂ©sert central australien le churinga ou tjurunga Moisseeff, 1994, 1995. De fait, cet objet occupe une place majeure, non seulement dans les rites des AborigĂšnes du dĂ©sert central australien, mais aussi dans la littĂ©rature anthropologique. Or les conditions Ă  mĂȘme de rendre compte de la sacralitĂ© paradigmatique dont on le dote reposent, d’un cĂŽtĂ©, sur sa matĂ©rialitĂ© paradoxale, de l’autre, sur la charge Ă©motionnelle qu’il est susceptible de gĂ©nĂ©rer. 2Dans la cosmologie des AborigĂšnes australiens, la diffĂ©renciation de toutes les formes, qu’il s’agisse d’entitĂ©s matĂ©rielles Ă  proprement parler – traits du paysage, ĂȘtres vivants, objets cultuels, etc. – ou de principes organisateurs de la vie sociale et de traits culturels spĂ©cifiques, est attribuĂ©e Ă  un mĂȘme dynamisme, le mouvement spatial, que l’on dĂ©signe dans l’anthropologie de cette aire culturelle comme le RĂȘve ». Mais si le RĂȘve est la source de toute chose diffĂ©renciĂ©e, il demeure pour sa part invisible. Seuls les churinga sont aptes Ă  donner prise Ă  une reprĂ©sentation tangible de ce dynamisme ontologiquement transparent. Cet objet plat, en bois ou en pierre, est, en effet, considĂ©rĂ© comme une concrĂ©tion du RĂȘve sa surface est sillonnĂ©e d’empreintes exprimant de maniĂšre elliptique le mouvement du RĂȘve qui l’a gĂ©nĂ©rĂ© et dont il reprĂ©sente lui-mĂȘme la trace. Il est une parcelle de paysage porteuse des conditions de sa propre apparition et, en dĂ©finitive, le seul rĂ©fĂ©rent auquel l’objet renvoie est lui-mĂȘme, ce qui l’institue en objet autorĂ©fĂ©rentiel. Et c’est en vertu de ce statut qu’il est possible d’assigner au churinga un rĂŽle de signifiant particulier lui permettant, sur les terrains cĂ©rĂ©moniels oĂč il est mis en scĂšne, de prĂ©sentifier la manifestation de l’instance Ă  laquelle est attribuĂ©e l’efficacitĂ© rituelle, Ă  savoir la transformation des novices en initiĂ©s ou la reconduction de la fertilitĂ© des diffĂ©rentes espĂšces. Sa matĂ©rialitĂ© Ă©nigmatique l’autorise Ă  maintenir l’invisibilitĂ© de la transcendance qu’il prĂ©tend montrer et dont l’efficience se fonde prĂ©cisĂ©ment sur l’impossibilitĂ© de la voir. Si je qualifie la matĂ©rialitĂ© du churinga de paradoxale, c’est qu’elle montre autant qu’elle masque la reprĂ©sentation de la transcendance que l’objet est censĂ© Ă©voquer. 3Il est strictement interdit aux femmes et aux enfants de voir et a fortiori de manipuler des churinga. Les hommes adultes affiliĂ©s Ă  un centre cultuel donnĂ© sont, en effet, les seuls Ă  pouvoir utiliser, dans les rites dont ils ont la charge exclusive, les churinga associĂ©s Ă  ce centre, de mĂȘme qu’ils sont seuls Ă  connaĂźtre la signification des signes apposĂ©s Ă  la surface de ces objets. Toutefois, pour accĂ©der Ă  ce privilĂšge, il leur faut subir de nombreuses Ă©preuves au cours des Ă©tapes qui jalonnent la longue trajectoire initiatique masculine. 4Les initiĂ©s masculins attribuent Ă  chaque enfant un churinga qui est le pendant, dans le domaine sensible, de l’esprit qu’il incarne. En effet, esprit et churinga sont tous deux associĂ©s Ă  la singularitĂ© de l’identitĂ© personnelle et ils sont censĂ©s entretenir un lien intime spĂ©cifique rendant compte de l’étymologie du terme servant Ă  dĂ©signer cet objet sacrĂ© paradigmatique. Tju qualifie quelque chose de secret ou de honteux, et runga signifie sien propre ». Or, en milieu aborigĂšne, rĂ©vĂ©ler la part secrĂšte de soi est censĂ© gĂ©nĂ©rer un sentiment de honte Myers, 1979. Si l’objet est tjurunga, c’est qu’en prĂ©sentifiant, au travers de sa matĂ©rialitĂ© Ă  la fois tangible et singuliĂšre, ce qui est invisible, en l’occurrence l’esprit, il expose la part la plus fragile et la plus intime de la personne Ă  laquelle il est associĂ©. Il est donc logique qu’il soit considĂ©rĂ© comme l’objet le plus sacrĂ© et que son exhibition au cours des rites constitue une transgression fondamentale requĂ©rant, par lĂ  mĂȘme, des procĂ©dures d’exception que les initiĂ©s masculins sont seuls habilitĂ©s Ă  mettre en Ɠuvre. De fait, en toute autre circonstance, un tel objet doit demeurer parfaitement cachĂ© non seulement les inscriptions dont il est porteur participent Ă  la dissimulation du sens qu’il est censĂ© receler, mais il est Ă  l’ordinaire revĂȘtu d’un Ă©pais harnachement de ficelles de cheveux et dissimulĂ© dans un endroit creux du paysage dont les environs sont strictement interdits aux non-initiĂ©s sous peine de mort. On comprendra donc que la cĂ©rĂ©monie au cours de laquelle un homme est conviĂ© Ă  rencontrer son churinga personnel soit l’étape ultime de son initiation et qu’elle soit dĂ©crite, en raison de l’intensitĂ© des Ă©motions qu’elle suscite chez lui, comme Ă©tant de loin la plus impressionnante des phases initiatiques. 5Parmi les opĂ©rations pratiquĂ©es Ă  cette occasion, la plus importante consiste Ă  graver sur son front les inscriptions recouvrant la surface de son churinga personnel. Il est alors autorisĂ© Ă  voir et Ă  toucher pour la premiĂšre fois son churinga, et on lui rĂ©vĂšle que l’esprit qu’il incarne a Ă©manĂ© de cet objet. La nature sĂšche et solide et, par lĂ , imputrescible du churinga le dote d’une permanence qualifiĂ©e d’éternelle Ă  l’instar des autres Ă©lĂ©ments du paysage, alors que celle de l’initiĂ© est vouĂ©e, Ă  terme, Ă  une dissolution d’autant plus complĂšte que tous les autres biens matĂ©riels associĂ©s Ă  sa personne seront, Ă  sa mort, entiĂšrement dĂ©truits par le feu. Au moment de sa rencontre avec son churinga, l’initiĂ© voit donc simultanĂ©ment la chose Ă  partir de laquelle il est censĂ© avoir Ă©mergĂ© et ce qui subsistera de lui en tant que support unique de l’identitĂ© qu’il aura physiquement, mais seulement temporairement, incarnĂ©e. Lorsque le churinga et son propriĂ©taire sont mis en prĂ©sence, l’objet renvoie donc Ă  la composante inaltĂ©rable qui sous-tend l’identitĂ© de l’initiĂ©, tandis que le corps de celui-ci renvoie, lui, Ă  sa composante pĂ©rissable et transitoire. 6L’esprit qui rattache le corps de tout individu Ă  son churinga est censĂ© disparaĂźtre quelque temps aprĂšs l’exĂ©cution de la cĂ©rĂ©monie clĂŽturant la pĂ©riode de deuil prescrite aux proches du dĂ©funt dont la durĂ©e correspond au dĂ©lai nĂ©cessaire Ă  la dissolution des chairs. L’abandon du corps par l’esprit qui l’animait et qu’il incarnait – leur disjonction dĂ©finitive – le transforme en une chose quittĂ©e », c’est-Ă -dire en une entitĂ© purement physique qui ne fait que se reprĂ©senter elle-mĂȘme dans la mesure oĂč elle ne reflĂšte plus la subjectivitĂ© du dĂ©funt. Le cadavre est, dans cette optique et Ă  l’instar du churinga, un objet autorĂ©fĂ©rentiel mais, Ă  la diffĂ©rence de ce dernier, chez les Aranda qui n’ont aucune propension au culte des restes humains, sa vocation ultime est de se dissoudre dans le paysage, les traces de son inhumation Ă©tant elles-mĂȘmes, Ă  terme, vouĂ©es Ă  l’oubli. La remĂ©moration cĂ©rĂ©monielle des morts consiste, pour les initiĂ©s masculins, Ă  examiner et Ă  prendre soin des churinga des dĂ©funts suscitant chez eux les Ă©motions les plus vives. 7En Occident, les restes humains ont rĂ©cemment acquis une sacralitĂ© qu’ils n’avaient pas par le passĂ©. ParallĂšlement, on leur fait subir, de plus en plus souvent, un traitement particulier dont a la charge un groupe restreint d’officiants, mĂ©dicaux ou paramĂ©dicaux, ayant pour cela suivi une initiation spĂ©cifique les mettant directement en contact avec des cadavres. Les profanes que sont les proches des dĂ©funts tendent, en effet, Ă  ĂȘtre mis Ă  l’écart des procĂ©dures les plus violentes appliquĂ©es aux cadavres pour les apprĂȘter de sorte Ă  les leur rendre plus tolĂ©rables ils en sont les destinataires mais non les exĂ©cutants ni mĂȘme, en gĂ©nĂ©ral, les tĂ©moins. De fait, la matiĂšre cadavĂ©rique, nous y reviendrons, a des propriĂ©tĂ©s rĂ©pulsives puissantes que l’on cherche ici Ă  canaliser, son maniement Ă©tant relĂ©guĂ© dans des enceintes interdites au public dans des institutions mĂ©dico-lĂ©gales et/ou des Ă©tablissements funĂ©raires. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, on remarquera que le recours de plus en plus banalisĂ© Ă  l’incinĂ©ration, Ă  la thanatopraxie, voire Ă  la plastinisation infra, incline Ă  confĂ©rer un aspect imputrescible au cadavre, sinon analogue du moins comparable Ă  la nature incorruptible des churinga. 8On relĂšvera, par ailleurs, que la prĂ©sence lourde de la matĂ©rialitĂ© du churinga sous-tendue par son autorĂ©fĂ©rentialitĂ© peut ĂȘtre rapprochĂ©e de l’expĂ©rience universelle du non-ĂȘtre » de la dĂ©pouille atrocement matĂ©rielle », parce que laissĂ©e vacante, du dĂ©funt. Et c’est cette vacuitĂ© qui se montre, paradoxalement, d’une efficacitĂ© redoutable pour prĂ©sentifier l’invisible l’absence du mort, son esprit, des forces surnaturelles. L’autorĂ©fĂ©rentialitĂ©, qu’elle soit artefactuelle ou naturelle, transforme ainsi des choses inertes, churinga ou cadavre, en agents inducteurs de violentes Ă©motions. Chez les Aranda, le rĂŽle des churinga vise Ă  les susciter chez les officiants du culte qui leur est rendu. Dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines, le traitement appliquĂ© Ă  la dĂ©pouille mortelle par les professionnels chez qui il persiste Ă  provoquer les sensations les plus fortes, vise, semble-t-il, Ă  en attĂ©nuer les effets Ă©motionnels chez les proches. 9Dans les pages qui suivent, je vais Ă©tablir un rapprochement entre certains aspects de cet objet cultuel exemplaire qu’est le churinga, qui rendent compte du rĂŽle qu’on lui fait jouer dans les rites aranda, et certaines qualitĂ©s intrinsĂšques au cadavre qui, selon moi, permettent aujourd’hui de lui faire jouer un rĂŽle diffĂ©rent, mais tout aussi fondamental quoique passant souvent inaperçu, dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines. En effet, en dĂ©pit de ce qui les oppose, artefact incorruptible, pour l’un, objet naturel putrescible, pour l’autre, il s’agit, dans les deux contextes culturels respectivement considĂ©rĂ©s, d’entitĂ©s qui s’imposent comme des objets cultuels investis d’une sacralitĂ© en raison de leur aptitude Ă  gĂ©nĂ©rer des Ă©motions intenses, de leur matĂ©rialitĂ© autorĂ©fĂ©rentielle, et de leur prise en charge par un groupe restreint d’officiants lĂ©gitimĂ©s Ă  le faire en raison d’une initiation spĂ©cifique imposant la confrontation directe avec ces objets. 10Il est important de prĂ©ciser qu’il ne s’agit pas ici de prĂŽner une analogie entre ces deux types d’objets mais de mettre en relation, Ă  des fins comparatives, les caractĂ©ristiques, communes et distinctives, de leur matĂ©rialitĂ© et de leurs rĂŽles socioculturels respectifs pour mieux mettre en lumiĂšre le rĂŽle d’objet cultuel exemplaire du cadavre dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines. Pour ce faire, il convient d’examiner avec la plus grande attention la nature spĂ©cifique de la matĂ©rialitĂ© du corps mort et son aptitude Ă  gĂ©nĂ©rer des Ă©motions d’une singuliĂšre violence. De l’art d’évoquer l’effroi 11Le cadavre semble avoir une aptitude naturelle Ă  provoquer des sensations difficilement contrĂŽlables L’individu le plus aguerri aux cadavres n’est pas inaccessible Ă  la peur. C’est un phĂ©nomĂšne imprĂ©visible auquel tout le monde est sujet », nous confia le [...] mĂ©decin-chef de la Morgue, habituĂ© aux quotidiennes autopsies d’organismes en dĂ©composition et aux pourritures des tombeaux. Une fois, dit-il, [...] devant le corps presque nu d’une femme assassinĂ©e, Ă©tendue sur le parquet de sa chambre, j’éprouvai une peur atroce, et sans que rien ne m’en fĂźt dĂ©couvrir la plus petite cause. Je fuis en claquant des dents et je ne serais jamais revenu auprĂšs de cette morte avant d’ĂȘtre accompagnĂ© par plusieurs personnes » Ganche, 2012 [1909] 10-11. 12Cette capacitĂ© du cadavre de susciter une expĂ©rience Ă©motionnelle d’une exceptionnelle intensitĂ© le rapproche de certains artefacts qualifiĂ©s de sacrĂ©s, plus exotiques Derlon, Jeudy-Ballini, 2010. Mais n’étant, lui, pas un artefact, il doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme le prototype mĂȘme de tels objets cultuels. Il partage, en effet, avec eux la disposition paradoxale d’exercer une force sur les vivants alors qu’il est inerte. Les citations que j’ai mises en exergue expriment remarquablement bien cette altĂ©ritĂ© fonciĂšre et paradoxale que revĂȘt la dĂ©pouille d’un proche. Toutefois, le recours Ă  l’hyperbole et/ou Ă  l’amplification dont use la dramaturgie de la littĂ©rature horrifique, en Ă©voquant plus directement les sensations physiques ressenties, est plus adĂ©quat pour traduire la terreur provoquĂ©e par le spectacle de la matĂ©rialitĂ© abominable du cadavre. Qu’on en juge Et celle qui, partout accompagne la Mort [...], la Peur, rĂ©sidait lĂ  [la morgue] dans son royaume. Elle dĂ©traquait les cerveaux des vivants, et pour eux savait animer les faces des morts, les agiter dans leur suaire, les mettre debout [...]. Elle agrippait aux Ă©paules les hommes [...] leur soufflait dans la nuque ses frissonnantes terreurs, gelait leurs moelles, les secouait [...]. Les pauvres corps inanimĂ©s, enveloppes Ă©vacuĂ©es par la vie, [...] ne gardaient plus qu’un pouvoir, celui d’horrifier les vivants ou de les mettre en fuite, par leur hideur ou leur pestilence Ganche, ibid. 81-82. 13La sensation violente et captatrice, plutĂŽt que la distanciation esthĂ©tique ou scientifique est, de fait, selon Georges Bataille, la voie privilĂ©giĂ©e pour accĂ©der Ă  la connaissance directe, quasi organique Brazzini, 2010 57 de l’irrĂ©ductible “hĂ©tĂ©rogĂšne” du rĂ©el » Stronge, 2006 116. Et ce rĂ©el renvoie, pour lui, au numineux que Rudolf Otto auquel il se rĂ©fĂšre dĂ©signe comme l’effrayant, le terrible, le hideux, et parfois mĂȘme le rĂ©pugnant » 1995 [1917] 99, ce qui nous est Ă©tranger et nous dĂ©concerte, ce qui est absolument en dehors des choses habituelles, comprises, bien connues et partant “familiĂšres” » ibid. 46. Pour Bataille, comme pour Otto, ce tout autre » est le sacrĂ© Bataille, 1930 397. Selon moi, ces vocables s’appliquent aussi parfaitement au cadavre et aux sensations physiques qu’il produit. Et il n’est certes pas fortuit que Bataille, pour Ă©voquer le sacrĂ©, fasse souvent appel au cadavre, dans son Ɠuvre littĂ©raire comme dans ses Ă©crits thĂ©oriques. Mais dans ce dernier cas, c’est pour souligner l’inadĂ©quation de la mĂ©thode scientifique en ce domaine parce qu’elle procĂšde par abstraction et sĂ©paration » et que le sacrĂ© est l’exact opposĂ© de tout objet abstrait ». Pour l’illustrer, il fait appel Ă  l’image du corps d’un enfant sur une table de dissection en opposant les positions du scientifique, pour qui c’est un objet anatomique offert Ă  l’observation savante », et de la mĂšre, pour qui ce qui est en cause est la totalitĂ© de l’ĂȘtre » Bataille, 1988 [1951] 49, citĂ© par Paul Stronge, ibid. 119 qui entre dans la mĂ©ta-catĂ©gorie hĂ©tĂ©rogĂšne du sacrĂ© ». Celle-ci n’est pas principalement dĂ©terminĂ©e du dehors [...], mais de façon gĂ©nĂ©rale du dedans et du dehors, quand il s’agit de rĂ©actions que nous-mĂȘmes vivons » Bataille, 1988 [1946] 60, citĂ© par Stronge, ibid. 117. On passe alors des catĂ©gories sĂ©parĂ©es du monde homogĂšne et objectif de la science Ă  l’aspect inassimilable et subversif du sacrĂ© de l’expĂ©rience vĂ©cue cf. Stronge, ibid. 130-131. 14Pour restituer l’expĂ©rience vĂ©cue par la mĂšre, il faut donc adopter une dĂ©marche strictement inverse Ă  celle consistant Ă  procĂ©der par distanciation, sĂ©paration et abstraction. On est alors Ă  mĂȘme de reconnaĂźtre que ces sensations sont Ă  la fois dĂ©terminĂ©es du dehors, via la perception de la dĂ©pouille atrocement matĂ©rielle, et du dedans, via les Ă©motions Ă©veillĂ©es par la rĂ©alitĂ© incorporĂ©e de la relation intime et affective Ă  la personne qui incarnait ce cadavre et dont le proche recĂšle en son for intĂ©rieur la part subjective qui s’en est Ă©chappĂ©e. Le poids de la corporĂ©itĂ© en excĂšs du cadavre rĂ©vĂšle au public une intimitĂ© que la prĂ©sence de la subjectivitĂ© du sujet vivant qui l’animait masquait avant sa mort. De l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© du cadavre 15L’appropriation des corps par la mĂ©decine prend son Ă©lan au moment de la naissance concomitante, Ă  la Renaissance, de l’anatomie et de la dissection Mandressi, 2003, 2013, c’est-Ă -dire de la chosification du cadavre Ă  des fins profanes qui rendra possible son exposition ultĂ©rieure dans les musĂ©es. L’un des derniers avatars de ce type de rĂ©ification de la dĂ©pouille mortelle renvoie aux installations esthĂ©tisantes de Von Hagen les Ă©corchĂ©s sont aseptisĂ©s grĂące au recours Ă  la technique de plastination permettant de les dĂ©graisser et de les rendre inodores et, par lĂ , inoffensifs, l’odeur Ă©tant l’inducteur majeur du dĂ©goĂ»t inspirĂ© par les cadavres Walter, 2004a & b ; Candau, 2012 ; Bertrand, 2012. En consĂ©quence, ils tendent, comme le remarquent certains visiteurs, Ă  se rĂ©vĂ©ler pour ce qu’ils sont vraiment des coquilles dĂ©pourvues d’ñme, des lieux » autrefois habitĂ©s, aujourd’hui abandonnĂ©s Walter, 2004b 476. Mais lorsque cette enveloppe impassible est pourvue d’un visage et est celle d’un proche, il en va tout autrement. Il en Ă©mane alors un effet d’ inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© », formule forgĂ©e par Marie Bonaparte pour transcrire l’intraduisible expression freudienne das Unheimliche Stirn, 2014, renvoyant Ă  l’angoisse Ă©treignant un sujet lorsque l’intime surgit comme Ă©tranger, inconnu, autre absolu, au point d’en ĂȘtre effrayant. [...] Quelque chose alors dĂ©passe le sujet, quelque chose qui vient d’ailleurs, d’un Autre qui impose son obscure volontĂ© » MenĂšs, 2004 21. 16Pour Freud, ce qui se rattache Ă  la mort, aux cadavres et au retour des morts, aux esprits et aux fantĂŽmes » suscite Ă  l’extrĂȘme, et de façon privilĂ©giĂ©e, ce type d’expĂ©rience 1976 [1919 26]. De fait, le poids de la corporĂ©itĂ© de celui qui est passĂ© de vie Ă  trĂ©pas a la capacitĂ© de mĂ©tamorphoser l’intime familier en altĂ©ritĂ© radicale, en prĂ©sentifiant avec une singuliĂšre acuitĂ© la disparition du dĂ©funt dont le souvenir internalisĂ© peut alors venir hanter les survivants. Le spectre est la rĂ©manence de l’image du corps animĂ© restant imprimĂ©e dans le for intĂ©rieur des proches ou telle qu’elle peut ĂȘtre fantasmĂ©e par d’autres Ă©galement confrontĂ©s Ă  l’inanitĂ© de la matiĂšre cadavĂ©rique. Cette image dĂ©sincarnĂ©e mais animĂ©e est, et c’est un paradoxe existentiel, ontologique, produite par le surgissement d’une entitĂ© incarnĂ©e mais inanimĂ©e dont la redondance de corporĂ©itĂ© – son rĂ©fĂ©rent est la matiĂšre elle-mĂȘme et uniquement elle – convoque une prĂ©sence Ă©nigmatique l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©. En une telle occasion, l’angoisse qui s’empare de nous fait rupture dans le vĂ©cu ordinaire et elle nous fait lĂącher prise. Et c’est alors, comme l’énonce Bataille, que nous nous perdons, nous oublions nous-mĂȘmes et communiquons avec un au-delĂ  insaisissable » 2008 [1954] 2. Et, pour cet auteur, cet au-delĂ  insaisissable, indicible, c’est l’expĂ©rience du sacrĂ© » Brazzini, 2010 69. 17La dĂ©sertion de l’esprit » du dĂ©funt confĂšre Ă  son corps un poids matĂ©riel singuliĂšrement lourd. Ce surcroĂźt de corporĂ©itĂ© va de pair avec l’aptitude exacerbĂ©e et paradoxale de la dĂ©pouille Ă  Ă©voquer la vacuitĂ© et, ce faisant, Ă  convoquer la prĂ©sence de l’absent en gĂ©nĂ©rant ce que Derlon et Jeudy-Ballini, se rĂ©fĂ©rant Ă  des artefacts mĂ©lanĂ©siens dĂ©crivent fort bien une expĂ©rience intrusive, dĂ©stabilisante, vĂ©cue sur le mode de l’emprise », c’est-Ă -dire un tel assujettissement de la personne qu’elle s’assimile parfois Ă  une agression » 2010 78-79. DĂšs lors, l’opĂ©rateur d’efficacitĂ© » de ces objets-lĂ , c’est-Ă -dire leur capacitĂ© Ă  provoquer le saisissement des spectateurs et, par lĂ , Ă  prĂ©sentifier des instances surnaturelles », se fonde sur la qualitĂ© esthĂ©tique distinctive qu’on leur reconnaĂźt ibid.. En ce qui concerne le cadavre, on peut postuler que c’est son aspect hideux exemplaire qui gĂ©nĂšre une semblable expĂ©rience tout aussi intense. Dans les deux cas, l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© se dĂ©gageant de ces choses » procĂšde de la matĂ©rialitĂ© qui leur est propre c’est elle qui, en leur permettant d’incarner une prĂ©sence Ă©nigmatique, les rend aptes Ă  la fois Ă  Ă©voquer et Ă  convoquer les forces invisibles qu’elles sont censĂ©es manifester. Les soubassements physiologiques de l’effroi 18Les artefacts mĂ©lanĂ©siens Ă©voquĂ©s par Derlon et Jeudy-Ballini, lorsqu’ils sont exhibĂ©s, provoquent parfois des rĂ©actions affectives d’une telle ampleur qu’elles sont ressenties comme ayant la potentialitĂ© de menacer l’autonomie mentale de certains spectateurs. Si elles sont assimilĂ©es Ă  une agression c’est que, dans cette aire culturelle, ce qui affecte les sens – la vue, l’ouĂŻe, l’odorat – agit sur le corps » ibid., Jeudy-Ballini, 1999, 2004. On voit donc que les objets cultuels produisent des effets patents, physiques et psychiques, que l’on peut rapprocher de ceux suscitĂ©s par la dĂ©pouille en voie de dĂ©composition d’un familier ou d’un semblable. Avant de me pencher sur la nature des propriĂ©tĂ©s sensibles de ces actants » Latour, 2006 qui conditionne, sans nul doute, de telles rĂ©actions, je vais d’abord chercher Ă  cerner les soubassements physiologiques de ces derniĂšres. Photo 1. Ce qui lui ressemble encore © Marika Moisseeff 19De mon point de vue, toute expĂ©rience Ă©motionnelle est induite par des sensations physiques que je qualifierais de cĂ©nesthĂ©siques et qu’il convient de distinguer des perceptions. Les premiĂšres correspondent Ă  des ressentis corporels suscitĂ©s par la stimulation de rĂ©cepteurs situĂ©s dans les organes internes dont le fonctionnement dĂ©pend, non de la motricitĂ© volontaire rĂ©gie par le systĂšme nerveux somatique, mais du systĂšme nerveux dit autonome ou neuro-vĂ©gĂ©tatif, ou encore neuro-viscĂ©ral. Celui-ci rĂ©git les fonctions vitales de l’organisme respiration, circulation, sĂ©crĂ©tions glandulaires, digestion, thermorĂ©gulation en en assurant l’homĂ©ostasie interne et son contrĂŽle est, en principe, indĂ©pendant de la volontĂ©. Pour aller Ă  l’essentiel, je dirais que, lors d’un stress ou d’une attaque de panique, ce que j’appelle sensations cĂ©nesthĂ©siques renvoie aux phĂ©nomĂšnes physiologiques suivants contraction ou relĂąchement des intestins ou de la vessie, nausĂ©es et/ou vomissements, Ă©tourdissement, bourdonnements d’oreille, augmentation ou diminution des frĂ©quences cardiaque et respiratoire, de la chaleur, hypersudation. Lors de situations moins extrĂȘmes, ces rĂ©actions viscĂ©rales, bien rendues en anglais par l’expression gut feeling, paraissant venir des profondeurs de l’ĂȘtre » Larousse en ligne parce qu’elles sont indĂ©pendantes de la volontĂ© et, en apparence, irraisonnĂ©es, sont associĂ©es Ă  l’intuition. Selon moi, elles correspondent aux excitations endosomatiques » rattachĂ©es Ă  la pulsion freudienne Laplanche et Pontalis, 1981 [1967] 411, et sont Ă  la base de la qualitĂ© de l’affect ressenti lors d’une situation donnĂ©e et, donc, de l’interprĂ©tation comme de la mĂ©morisation de celle-ci. Les perceptions sont quant Ă  elles, avant que d’ĂȘtre intĂ©riorisĂ©es, suscitĂ©es par des stimuli externes affectant nos organes des sens et c’est pourquoi la neurophysiologie les range dans la catĂ©gorie de l’extĂ©roception. Les perceptions peuvent, bien entendu, engendrer des sensations cĂ©nesthĂ©siques de plus ou moins grande intensitĂ©. Les unes et les autres ne recouvrent peut-ĂȘtre pas strictement les dĂ©terminants internes – du dedans – et externes – du dehors – sous-tendant l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du vĂ©cu que Bataille associe Ă  l’expĂ©rience du sacrĂ©. Les sensations cĂ©nesthĂ©siques rendent nĂ©anmoins bien compte de l’aspect essentiel de sa composante organique, si chĂšre Ă  cet auteur qui accordait prĂ©cisĂ©ment le primat Ă  la sensation pour accĂ©der Ă  la connaissance. Elles ont, de fait, l’avantage de se dĂ©marquer radicalement des catĂ©gories homogĂšnes que sont les reprĂ©sentations formelles auxquelles les sciences sociales tendent Ă  se cantonner et qui sont, selon Bataille, tout Ă  fait inadĂ©quates pour exprimer ce qu’il en est de l’expĂ©rience religieuse », ce pourquoi il les fustigeait. Photo 2. Ce qui ne lui ressemble plus © Marika Moisseeff 1 Je suis redevable Ă  Maurice Bloch de m’avoir fourni les rĂ©fĂ©rences des travaux de Rozin. 2 Comme le relĂšve l’un de mes Ă©valuateurs anonymes, la rĂ©glementation funĂ©raire et les modalitĂ©s [a ... 20Il est donc, de ce point de vue, pertinent de remarquer que la confrontation avec un cadavre provoque de maniĂšre quasi systĂ©matique des rĂ©actions viscĂ©rales dont l’un des ressorts majeurs serait le dĂ©goĂ»t Rozin et al., 2008 7611. Les deux dĂ©clencheurs essentiels de la rĂ©pulsion sont, d’une part, la vision, d’autre part, l’odeur fĂ©tide, souvent qualifiĂ©e de mĂ©phitique. Cette odeur coĂŻncide, bien Ă©videmment, avec la dĂ©composition du corps elle donne consistance, en l’extĂ©riorisant, au processus interne sous-jacent mais, tout en le rendant perceptible, elle reste elle-mĂȘme invisible. Les conditions sont donc remplies pour qu’elle soit Ă©prouvĂ©e comme le facteur subtil de contiguĂŻtĂ© entre le mort et le vivant, d’autant plus qu’elle contribue grandement aux effets bien rĂ©els, parce que physiquement ressentis, du premier sur le second, devenant en quelque sorte le vĂ©hicule de la contamination de l’un par l’autre. Le dĂ©funt est ainsi l’agent qui simultanĂ©ment subit des effets organiques et en impose, faisant ingĂ©rence dans l’autre par la contagion opĂ©rĂ©e par sa transmutation. Aux effluves trĂšs palpables, quoiqu’invisibles, s’exhalant de la putrĂ©faction charnelle, correspondent, en effet, pour celui qui en est le rĂ©cepteur, les rĂ©actions trĂšs concrĂštes Ă©manant de ses propres entrailles qu’il va pouvoir mettre au compte de l’objet inerte qui lui fait face2. On comprendra donc que ces rĂ©actions puissent ĂȘtre aisĂ©ment mises au compte du pouvoir d’influence et d’action de la dĂ©pouille auquel il sera tout aussi facile d’attribuer une intention ; une intention qui viendra recouvrir l’assourdissant silence de ce corps ostensiblement muet. Le cadavre ainsi transformĂ© en agent dĂ©fie les distinctions conventionnelles entre sujets et objets, personnes et choses » Krmpotich et al., 2010 380. 21Les sensations cĂ©nesthĂ©siques que les ethnologues tendent trĂšs largement Ă  nĂ©gliger doivent, selon moi, ĂȘtre mises en rapport avec la puissance confĂ©rĂ©e au cadavre et, par lĂ , Ă  d’autres objets cultuels dont la plastique, rĂ©sultat ou non d’un procĂ©dĂ© spĂ©cifique de fabrication, et/ou le mode de manipulation permettraient d’engendrer des sensations similaires. Elles participeraient au brouillage des frontiĂšres entre objet et sujet, en effaçant la possibilitĂ© d’accoler ces entitĂ©s Ă  un rĂ©fĂ©rent stable, univoque et ordinaire. C’est pourquoi la question cruciale prĂ©alable qu’il faut, me semble-t-il, poser pour retrouver les principes de l’efficience de ces choses matĂ©rielles – cadavre et objets – n’est pas, et lĂ  je dĂ©tourne Ă  mon profit la formule de Krmpotich et al. concernant les ossements 2010 373, que font les gens avec le cadavre ? », mais plutĂŽt qu’est-ce que fait le cadavre aux gens ? ». Car, comme nous l’avons vu, le cadavre a effectivement la capacitĂ© de faire des choses aux vivants, c’est-Ă -dire qu’il est possible de lui attribuer une agentivitĂ© en dĂ©pit du fait qu’il est a priori dĂ©pourvu d’animation. Et, sans nul doute, cette qualitĂ© d’agent a quelque chose Ă  voir avec ses propriĂ©tĂ©s sensibles, c’est-Ă -dire avec ce qui Ă©mane de sa matĂ©rialitĂ© spĂ©cifique. Un macchabĂ©e qui nous f’ra dĂ©gueuler » 22L’expressivitĂ© d’une personne, des traits de son visage Ă  ses paroles, permet de lui attribuer une subjectivitĂ©. Cette expressivitĂ©, au moment du trĂ©pas, se fige. Le corps devient pure matiĂšre vouĂ©e, si on laisse libre court Ă  son sort inĂ©luctable, Ă  la corruption. Il se transmue alors en un objet encombrant et importun car ce qu’il exsude gĂȘne infiniment les sens. Pour preuve, l’extrait d’entretien avec le rĂ©alisateur Alain Jaubert sur ses repĂ©rages Ă  l’Institut mĂ©dico-lĂ©gal de Paris Et la premiĂšre sensation rĂ©elle, c’est l’odeur. [...] ça perturbe Ă©normĂ©ment, les odeurs de cadavre [...] J’ai senti d’abord cette odeur [...] qui est trĂšs trĂšs forte. C’est une odeur de viande en dĂ©composition. [...] Il y a une violence [...] trĂšs forte. Par exemple, plusieurs jours aprĂšs, je ne pouvais pas manger de viande, l’odeur de viande me rappelait cette odeur. [...]. La seconde sensation a Ă©tĂ© sur la couleur. Ça m’a beaucoup frappĂ© [...]. [Les morts ont] des couleurs [...] assez violentes Hennig, 2007 [1979] 135-137. 3 Un exemple emblĂ©matique en est The Body Snatcher de Stevenson 1998 [1884]. 23Face Ă  ces dĂ©pouilles dont l’expressivitĂ© est rĂ©duite Ă  la pestilence et Ă  la modification de l’aspect des chairs, s’il est un corps de mĂ©tier, en Occident, dont les membres ont la rĂ©putation d’ĂȘtre naturellement Ă  l’aise, c’est bien la mĂ©decine. Du point de vue des profanes, ces professionnels, et notamment les anatomopathologistes et les lĂ©gistes, sont censĂ©s conserver leur sang-froid en toutes circonstances. Vu sous cet angle, la manipulation du cadavre est un acte essentiellement technique se confinant Ă  une pratique distancĂ©e et sans Ă©tat d’ñme Moisseeff, 2013a. Et, il faut bien dire que le folklore carabin, tout comme les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es ou les romans policiers abordant le sujet, tendent Ă  renforcer ce stĂ©rĂ©otype. Pourtant, la frayeur Ă©prouvĂ©e par les mĂ©decins est un motif que l’on trouve dans les rĂ©cits recueillis auprĂšs de spĂ©cialistes en exercice cf. supra ou la littĂ©rature britannique du xixe siĂšcle3. En outre, si des recherches rĂ©centes montrent que la pratique de la dissection tend effectivement Ă  diminuer, chez les Ă©tudiants en mĂ©decine, le malaise ressenti en touchant un corps mort dĂ©jĂ  refroidi, elles soulignent aussi qu’elle n’attĂ©nue en rien leur rĂ©pulsion Ă  toucher le corps encore chaud d’un dĂ©funt Rozin, 2008a. Quoi qu’il en soit, toutes les Ă©tudes convergent pour affirmer que l’impassibilitĂ© apparente, s’accompagnant trĂšs souvent du maniement d’un humour particulier Ă  caractĂšre dĂ©fensif, de professionnels patentĂ©s est le rĂ©sultat d’un apprentissage que les impĂ©trants affrontent avec crainte Segal, 1988 ; Godeau, 1993, 2007. Photo 3. Une dissection © Collection privĂ©e 24Pour donner encore plus de consistance Ă  ce qu’il en est des sensations cĂ©nesthĂ©siques ressenties en regard des propriĂ©tĂ©s sensibles des corps de personnes rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©es, je citerai ici les propos recueillis auprĂšs d’une interne ayant pratiquĂ© des dissections dans un service d’anatomie pathologique Ce qu’on craint, c’est de s’infecter [...]. on se protĂšge quand mĂȘme le nez pour pas respirer trop de cochonneries, parce qu’en plus, ça sent trĂšs mauvais [...]. L’odeur est tellement forte, [...] [elle] s’imprĂ©gnait sur mes mains, si bien que quand je portais ma fourchette Ă  la bouche, je ne pouvais plus du tout manger. [...] j’ai pas mangĂ© de viande pendant six mois [...] c’était trop pĂ©nible. [...]. C’est jaune verdĂątre. C’est pas une belle couleur, dĂšs que vous ĂȘtes chez un cadavre, tout devient horrible rires. [...] c’est tellement dĂ©goĂ»tant qu’on n’a pas tellement envie de rigoler. On rigole comme ça, on rigole parce qu’on a tellement peur qu’on se dĂ©fend comme on peut... C’est quand mĂȘme assez dĂ©goĂ»tant. C’est de la viande qui pourrit. AprĂšs, on s’habitue davantage. Mais quand mĂȘme, chaque fois que le cadavre arrive [...], il se passe quelque chose. – MĂȘme six mois aprĂšs ? – À chaque fois. [...], j’apprĂ©hendais [...]. J’avais peur. Enfin, je savais bien que la personne n’allait pas se mettre debout, mais qu’est-ce que j’allais voir ? [...] une fois qu’on a tout pris, tout dĂ©coupĂ©, on remet tout dedans en morceaux. C’est horrible. Horrible, horrible, horrible. On est tellement mĂ©content et agressif, parce qu’on en a ras le bol, qu’on jette tout avec vraiment beaucoup de mĂ©chancetĂ© dans ce cadavre avec plaisir, [...] et aprĂšs, on jette nos gants dedans rires de rage, [...] On dit, il l’emportera pas au paradis ... [...] ce qui m’a frappĂ©e, [...] c’est le mĂ©lange des couleurs. Des couleurs compliquĂ©es, [...] c’est pas des couleurs pures. [...] Hennig, 463-481. 25Ces paroles entrent en rĂ©sonance avec ce que nous dit Miller quant Ă  la spĂ©cificitĂ© du dĂ©goĂ»t The idiom of disgust consistently invokes the sensory experience of what it feels to be put in danger by the disgusting, of what it feels like to be close to it, or touch it. Disgust uses images of sensation or suggests the sensory merely by describing the disgusting thing so as to capture what makes it disgusting. Images of sense are indispensable to the task. We thus talk of how our senses are offended, of stenches that make us retch, of tactile sensations of slime, ooze, and wriggly, slithering, creepy things that make us cringe and recoil. [...] no other emotion forces such concrete sensual descriptions of its object 1997 9, citĂ© in Pachirat, 2011 286. 26On notera, Ă  ce sujet, l’analogie des propos, concernant la prĂ©gnance des odeurs et des couleurs, tenus par le profane citĂ© auparavant et par l’initiĂ©e. On relĂšvera, par ailleurs, la structure paradoxale de l’énonciation de cette professionnelle. Elle met, en effet, en Ă©vidence Ă  la fois la rĂ©ification, par le biais du ça » – ça pue, c’est horrible –, et son Ă©chec lorsque revient la personne » qui pourrait se relever et que l’on finit par punir avec plaisir » et beaucoup de mĂ©chancetĂ© » pour avoir infligĂ© tant de souffrance et d’angoisse dont le praticien insiste sur la persĂ©vĂ©rance en dĂ©pit de l’expĂ©rience acquise. La personne morte continue donc Ă  agir mais d’une tout autre maniĂšre que celle qui est habituelle Ă  un ĂȘtre humain ce n’est pas l’ĂȘtre parlant qui s’exprime mais une matiĂšre crue – une viande » – en train de se liquĂ©fier dont l’expressivitĂ© uniquement sensorielle ne peut avoir pour seules rĂ©ponses, du cĂŽtĂ© de son destinataire, que d’ñpres sensations. Son miasme imprĂšgne celui qui la manipule et en s’exhalant, tel un spectre invisible s’insinuant dans son corps par la bouche, altĂšre son sens du goĂ»t au point de modifier durablement ses habitudes alimentaires. Tout se passe comme si le cadavre mortifiait littĂ©ralement son bourreau tandis que celui-ci lui insuffle la vie, n’ayant alors d’autre recours, pour tenter de s’en dĂ©barrasser, que de le tuer symboliquement une deuxiĂšme fois avec les instruments qui les ont mis en contiguĂŻtĂ© physique, les gants et vlan, il l’emportera pas au paradis ». Pas de doute donc, le cadavre est un agent qui opĂšre par contagion et, Ă  l’acuitĂ© de son expressivitĂ© organique, rĂ©pondent les termes acerbes qui lui sont adressĂ©s il agresse et est agressĂ© en retour. Ce dont tĂ©moigne magistralement la fameuse chanson de salle de garde que nul mĂ©decin n’est censĂ© mĂ©connaĂźtre et dont je ne retiendrai ici que le contenu sĂ©mantique d’une de ses variantes Dans un amphithéùtreY’avait un macchabĂ©eQui sentait fort des piedsCe macchabĂ©e disaitCe macchabĂ©e gueulait Ah ! c’qu’on s’emmerde ici »On va le dissĂ©querAvec un spĂ©culumOn en f’ra du pĂątĂ©Qui nous f’ra dĂ©gueuler 27Au travers de l’euphĂ©misme de la puanteur des pieds, c’est, d’une part, la prĂ©gnance de la pestilence qui est ici encore soulignĂ©e en premier et, d’autre part, le fait que si les premiers patients sur lesquels sont conduits Ă  s’exercer les Ă©tudiants en mĂ©decine arrivent les pieds devant, leur pouvoir sensoriel leur confĂšre, nĂ©anmoins, l’aptitude Ă  se relever d’entre les morts pour aller les tourmenter. Et c’est bien, alors, leur aptitude Ă  susciter une rĂ©pulsion grandissante qui permet de leur concĂ©der une parole qui va s’amplifiant le macchabĂ©e dit, puis il gueule Ă  l’unisson de l’intensitĂ© croissante des sensations qu’il fait ressentir. Ainsi, par la grĂące opĂ©rĂ©e par l’humour, le martyre subi par le macchabĂ©e se mue en martyre de ses tortionnaires. 4 Les travailleurs du funĂ©raire restent rĂ©vulsĂ©s tout au long de leur carriĂšre par l’aspect des cadav ... 28La figuration d’un cadavre qui s’emmerde » Ă©voque plus sĂ»rement, pour ceux qui sont Ă  mĂȘme d’en saisir intuitivement le sens, le fait que c’est la liquĂ©faction de ses matiĂšres, entre autres fĂ©cales, qui emmerde4 ». Et si on menace de le dissĂ©quer avec un spĂ©culum, et non avec le scalpel utilisĂ© dans les faits, c’est que l’hyperbole exprime beaucoup mieux la fonction transgressive assumĂ©e par les mĂ©decins consistant Ă  violer l’intimitĂ© des corps, vivants et morts. Le spĂ©culum sert, en effet, Ă  regarder Ă  l’intĂ©rieur du sexe de la femme, Ă  jeter un Ɠil sur cette origine du monde si Ă©nigmatique d’oĂč jaillit la vie. Mais pour avoir le droit d’accĂ©der Ă  ce secret, il faut d’abord ingĂ©rer » mĂ©taphoriquement du cadavre, c’est-Ă -dire dĂ©passer la rĂ©ticence naturelle Ă  aller fouailler dans les entrailles. De fait, la mortification du macchabĂ©e le dote de la facultĂ© redoutable de faire dĂ©gueuler les novices qui ont charge de le transformer en pĂątĂ© », cette bouillie si peu ragoĂ»tante Ă  laquelle aboutit la dissection. Or une telle Ă©ventualitĂ©, si elle se rĂ©alisait, pourrait faire douter de la capacitĂ© Ă  devenir mĂ©decin » Godeau, 1993 85. Ainsi, quoique toujours envisagĂ©e, elle reste difficilement avouable sinon sous couvert d’un hymne dont la tonalitĂ© joyeuse et rigolote masque aux profanes la vĂ©ritĂ© de l’expĂ©rience vĂ©cue. 29EnvisagĂ© sous cet angle, le cadavre apparaĂźt comme l’objet fondamental utilisĂ© dans le rite inaugural de la trajectoire initiatique que doivent emprunter ceux qui se destinent Ă  assumer ce que l’ethnologue pourrait avoir intĂ©rĂȘt Ă  reconnaĂźtre comme la sacralitĂ© de la fonction mĂ©dicale Moisseeff, 2013b. Le corps, matiĂšre et instrument des rites mĂ©dicaux 5 Segal ibid. et Godeau ibid. 92 ont tout deux observĂ© l’assimilation Ă©tablie par les apprentis ... 30La rĂ©fĂ©rence prĂ©cĂ©dente au spĂ©culum en lieu et place du scalpel exprime on ne peut mieux le caractĂšre obscĂšne d’une pratique dont la chanson est un condensĂ© elle consiste effectivement Ă  traiter le corps d’un dĂ©funt comme un morceau de viande au point que les employĂ©s du laboratoire d’anatomie et de la morgue sont parfois appelĂ©s “les garçons bouchers” » Godeau, 1993 89. Mais si cette chanson est emblĂ©matique de la profession mĂ©dicale, c’est que ses officiants ont, de façon beaucoup plus gĂ©nĂ©rale, la tĂąche sacrilĂšge de faire intrusion dans l’intimitĂ© de leurs patients. Ils leur demandent tout de go de se dĂ©shabiller afin d’accĂ©der directement Ă  leur corps qu’ils sont lĂ©galement habilitĂ©s Ă  regarder dans toute sa nuditĂ©, Ă  allonger, Ă  toucher et palper, Ă  investiguer dans ses moindres recoins en pĂ©nĂ©trant, par exemple, ses orifices, ou en lui infligeant parfois des traitements douloureux. Et lorsqu’ils souhaitent avoir un accĂšs encore plus libre Ă  ce corps, ils l’anesthĂ©sient et l’ouvrent pour voir et manipuler ce qui est Ă  l’intĂ©rieur. Et pour pouvoir maĂźtriser ce corps qui est la piĂšce maĂźtresse des actes mĂ©dicaux Moulin, 2006, il faut l’apprĂ©hender comme une chose, en faisant abstraction de la subjectivitĂ© dont elle est dotĂ©e. L’objectivitĂ© du praticien est au prix de la dĂ©subjectivation de la matiĂšre sur laquelle il opĂšre Segal, 1988. C’est pourquoi la dissection et l’autopsie des cadavres constituent, aprĂšs la rĂ©ussite du concours d’entrĂ©e en mĂ©decine, les Ă©tapes successives prĂ©liminaires Ă  l’apprentissage clinique proprement dit. Et lorsque j’ai fait mes Ă©tudes de mĂ©decine, nous Ă©tions ensuite amenĂ©s, au cours de notre premiĂšre annĂ©e d’externat, Ă  effectuer des stages de chirurgie. À n’en pas douter, donc, l’apprentissage mĂ©dical est centrĂ©, non seulement sur le corps mais, surtout, sur l’acquisition de la capacitĂ© Ă  contrĂŽler ses Ă©motions face Ă  une matiĂšre qui n’est jamais indiffĂ©rente, et ce d’autant moins, paradoxalement, qu’elle est immobile. Les corps figĂ©s, par la mort ou l’anesthĂ©sie5, deviennent des objets ambigus dont Ă©mane une force telle qu’elle est, comme le dit AgnĂšs Pataux des fĂ©tiches africains, incitatrice Ă  Ă©viter les faux-pas » 2010 13. Artefact rituel et objet charnel imposent donc du fait de leur matĂ©rialitĂ© propre une mĂȘme focalisation de l’attention on ne peut les manipuler qu’avec les plus grandes prĂ©cautions. Mais l’opĂ©rateur d’efficacitĂ© du corps repose plus particuliĂšrement sur ce qui en est la condition le dĂ©voilement transgressif de l’intime qui atteint son point ultime lorsqu’il aboutit Ă  la dĂ©nudation des chairs telle qu’elle est rĂ©alisĂ©e par les actes chirurgicaux et surtout l’autopsie ou la dissection. 31Ce surgissement de l’excĂšs de prĂ©sence incarnĂ©e se produit, pour les profanes, au moment du trĂ©pas mais aussi de la naissance et il les terrifie Devant le nouveau-nĂ©, comme devant le mort, la mĂȘme panique saisit, le mĂȘme affolement, on ne sait que faire et on a peur » Verdier, 1979 103. L’épouvante doit selon moi ĂȘtre rattachĂ©e aux sensations cĂ©nesthĂ©siques particuliĂšrement violentes suscitĂ©es par la rĂ©duction du corps Ă  la cruditĂ© des matiĂšres qui le composent. Ainsi, lors de l’accouchement, le jaillissement du corps du bĂ©bĂ©, en soi dĂ©jĂ  trĂšs saisissant, s’accompagne, en effet, de l’expulsion du placenta et d’autres substances olfactivement offensives telles que sang, fĂšces et liquide amniotique. La parturition expose, en outre, le sexe de la mĂšre renforçant ainsi l’indĂ©cence de la rĂ©vĂ©lation de l’intime organique pour ceux qui en sont tĂ©moins. L’exhibitionnisme auquel est rĂ©duit le dĂ©funt est, quant Ă  lui, remarquablement dĂ©crit par Milan Kundera Voici encore un instant on Ă©tait un ĂȘtre humain protĂ©gĂ© par la pudeur, par le sacrĂ© de la nuditĂ© et de l’intimitĂ©, et il suffit que vienne la seconde de la mort pour que notre corps soit soudain Ă  la disposition de n’importe qui, pour qu’on puisse le dĂ©nuder, l’éventrer, scruter ses entrailles, se boucher le nez devant sa puanteur 1987 [1978] 278. 32La naissance et la mort imposent donc une relation immĂ©diate et directe avec l’irrĂ©ductible hĂ©tĂ©rogĂšne du rĂ©el organique, facteur d’angoisse irrĂ©pressible Ă  l’origine, selon Bataille, de l’expĂ©rience du sacrĂ©. De fait, l’irruption de l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© liĂ©e Ă  la transformation du familier en tout autre, et plus prĂ©cisĂ©ment en cette chose rĂ©pugnante parce que rĂ©duite Ă  un objet purement charnel, plonge les proches, comme le rappelle Yvonne Verdier, dans le dĂ©sarroi. Ce qui les impressionne, au sens fort, c’est l’intuition de franchir sans le vouloir un interdit fondamental, celui d’accĂ©der Ă  ce qui devrait rester Ă  tout jamais cachĂ© et qui cependant, en ces occasions singuliĂšres, s’offre sans dĂ©fense possible Ă  l’acuitĂ© de leurs sens. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© ressentie, dans nombre de sociĂ©tĂ©s, de recourir Ă  un tiers pour mĂ©diatiser la relation des proches avec le nouveau-nĂ© ou le dĂ©funt. À une Ă©poque oĂč l’on naissait et mourait la plupart du temps Ă  domicile, ce tiers Ă©tait souvent une femme Ă  qui revenait la tĂąche de faire » les bĂ©bĂ©s et les morts ; une tĂąche consistant, pour l’essentiel, Ă  les nettoyer, que l’ethnologue qualifiait de domestication et d’humanisation, de socialisation » Verdier, ibid. 105. 33Dans la plupart des sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines oĂč la gestion des corps revient Ă  la mĂ©decine, cette tĂąche est dĂ©lĂ©guĂ©e au personnel des organismes de santĂ©. Un sacrĂ© compatible avec la laĂŻcitĂ© 34La conception du sacrĂ© Ă  laquelle je me rĂ©fĂšre est en phase avec celle de Bataille qui s’est lui-mĂȘme inspirĂ© de certains travaux ethnologiques 1957. Dans cette perspective, le sacrĂ© est rattachĂ© Ă  la transgression, c’est-Ă -dire au franchissement d’une frontiĂšre sĂ©parant ce qui peut ĂȘtre montrĂ© ou fait en des circonstances ordinaires et ce qui ne peut l’ĂȘtre qu’en des occasions exceptionnelles, voire illicites. Lorsque cette frontiĂšre est violĂ©e, le secret de ce qui doit habituellement ĂȘtre tenu Ă  distance des sens est rĂ©vĂ©lĂ© la chose est exposĂ©e sans fard, c’est-Ă -dire sans l’interposition de ses reprĂ©sentations ou de ses voiles de convenance. On est alors dans l’extraordinaire qui peut ĂȘtre organisĂ© comme tel au moyen de conventions socialement reconnues comme il est de rĂšgle au cours de cĂ©rĂ©monies religieuses, mais aussi de l’examen mĂ©dical ou des interventions chirurgicales ou mĂ©dico-lĂ©gales. 35L’exhibition de l’intimitĂ© corporelle est, de fait, celle qui est la plus susceptible de renvoyer Ă  une transgression. C’est pourquoi il y a une contiguĂŻtĂ© entre le sacrĂ© et, d’une part, les actes sexuels, d’autre part, la mort, tous pouvant se trouver conjuguĂ©s dans des circonstances extrĂȘmes, ce Ă  quoi renvoie l’imagerie des Ɠuvres de Sade, Bataille et Guyotat. Ce qui lie ces phĂ©nomĂšnes est la prĂ©sence excessive et sans mĂ©diation de la chair. De ce point de vue, le sacrĂ© renvoie Ă  l’exhibition de l’intimitĂ© physique telle qu’elle est mise en place dans les rites oĂč le corps est dĂ©nudĂ©, soumis Ă  des mutilations plus ou moins consĂ©quentes, et oĂč ses fluides ou excreta sang, sperme, urine, fĂšces jouent un rĂŽle essentiel. Il en va ainsi dans des contextes culturels tels que celui des Aranda oĂč des opĂ©rations parfois extrĂȘmement sanglantes sont pratiquĂ©es sur les corps par les seuls initiĂ©s au cours de rites estimĂ©s des plus sacrĂ©s, ce pourquoi il est strictement interdit aux profanes d’y assister. Dans cette perspective, les blocs opĂ©ratoires et les morgues renvoient Ă  des lieux oĂč le sacrĂ© est Ă©galement Ă  l’Ɠuvre. 6 Dans cet article citĂ©, en reprenant la dĂ©finition de la religion proposĂ©e par Durkheim dans Les for ... 36De fait, les ethnologues travaillant dans des sociĂ©tĂ©s oĂč le terme de religion ne renvoie, Ă  l’origine, Ă  aucun vocable indigĂšne, rangent dans le registre du religieux, non seulement les croyances en des entitĂ©s ou principes invisibles, mais Ă©galement tous les phĂ©nomĂšnes peu ou prou ritualisĂ©s. Or, dans ces contextes, le rite met en jeu le corps qui est tout ensemble son outil et sa matiĂšre » Fabre, 1987 4 et, bien entendu, ceux qui entourent la naissance et la mort y occupent, en gĂ©nĂ©ral, une place de choix. Dans l’ensemble des sociĂ©tĂ©s occidentales d’aujourd’hui, ce type de rites renvoie aux pratiques mĂ©dicales. Vu sous cet angle, les organismes de santĂ© constituent les lieux d’un culte qui, bien que qualifiĂ© de laĂŻc par les indigĂšnes, n’en est pas moins le cadre de la mise en place, depuis l’émergence du biopouvoir Foucault, 1997 [1976], d’une religion centrĂ©e sur le corps Moisseeff, 2013b6. Les actions rattachĂ©es Ă  ce culte sont rigoureusement encadrĂ©es par des lĂ©gislations restrictives punissant les dĂ©passements aux transgressions qui y sont lĂ©galement autorisĂ©es et, pour cela mĂȘme, dĂ©lĂ©guĂ©es Ă  des officiants lĂ©gitimĂ©s dans leur fonction par une initiation spĂ©cifique. 37L’initiation suivie par ceux qui occupent le haut de la hiĂ©rarchie, les mĂ©decins, consiste en tout premier lieu, comme nous l’avons vu, Ă  les confronter Ă  la mort qu’ils auront charge de combattre, en les introduisant ainsi d’emblĂ©e Ă  l’aspect sacrĂ© de l’intrusion dans l’intimitĂ© des sujets qui est Ă  la base du culte mĂ©dical. Cet apprentissage se poursuivra, pour ceux ayant rĂ©ussi le concours de l’internat, par ce qui renvoie au folklore des salles de garde. Sexe et pornographie y sont conviĂ©s et permettent de transgresser, en l’inversant, ce qui constituait la stricte discipline imposĂ©e aux officiants de la religion traditionnelle sous couvert de la continence sexuelle, voire de la virginitĂ©. Les rites ouvrant et fermant le temps de l’internat sont eux-mĂȘmes sacrilĂšges vis-Ă -vis de la liturgie chrĂ©tienne et c’est pourquoi, bien que fondĂ©s sur la dĂ©bauche, ils sont appelĂ©s baptĂȘme et enterrement. De fait, ce parcours initiatique dont la coutume a pris pied, en France, au dĂ©but du xixe siĂšcle Godeau, 2007, au sein mĂȘme des temples de l’exercice, Ă  savoir les hĂŽpitaux, a permis Ă  un personnel laĂŻque d’en Ă©vincer progressivement les religieuses chrĂ©tiennes, seules jusque-lĂ  Ă  y soigner les malades indigents Lalouette, 1991, 2006 ; Knibiehler, 1984 ; Huguet-Duguet, 1982. Dans ces institutions, ces initiĂ©s ne peuvent opĂ©rer sur le corps et ses constituants que dans des enceintes rĂ©servĂ©es Ă  cet effet dont l’entrĂ©e est strictement interdite, hormis le patient concernĂ© alors apprĂ©hendĂ© comme un objet, aux non-initiĂ©s. Les matiĂšres manipulĂ©es et les instruments utilisĂ©s y sont considĂ©rĂ©s comme potentiellement, voire effectivement, contagieux, ce pourquoi ils sont soumis Ă  des procĂ©dures de dĂ©contamination. 38L’objet le plus sacrĂ© de cette religion laĂŻque est donc, Ă  n’en pas douter, le corps, ce que mettent bien en Ă©vidence l’émergence rĂ©cente et l’importance reconnue Ă  la bioĂ©thique et la rĂ©fĂ©rence Ă  la nĂ©cessitĂ© de prĂ©server la dignitĂ© humaine dans le cours d’actes mĂ©dicaux de plus en plus intrusifs en recourant, dans la jurisprudence, aux notions d’inviolabilitĂ© et de sacrĂ© si problĂ©matiques dans un Ă©tat laĂŻque Gasnier, 2012 232 que les juristes leur substituent parfois, dans les textes de loi, des termes empruntĂ©s Ă  la langue liturgique s’il en est qu’est le latin Baud, 1993. De fait, l’article 16-2 du Code Civil prĂ©cise que Le juge peut prescrire toutes mesures propres Ă  empĂȘcher ou faire cesser une atteinte illicite au corps humain ou des agissements illicites portant sur des Ă©lĂ©ments ou des produits de celui-ci, y compris aprĂšs la mort ». 39Cette consĂ©cration de la sanctuarisation du corps humain » Gasnier, ibid. 232 repose sur la prĂ©sĂ©ance accordĂ©e Ă  l’individualitĂ© physique pour fonder l’identitĂ© personnelle dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines. On en prendra pour preuve la prĂ©gnance croissante des critĂšres d’identification biomĂ©trique. En effet, le corps est une entitĂ© munie de limites suffisamment claires pour que leur visualisation, via l’échographie obstĂ©tricale, incline Ă  reconnaĂźtre aujourd’hui au fƓtus des droits Ă©largis, de mĂȘme que, depuis quelque temps dĂ©jĂ , l’accouchement est censĂ© opĂ©rer une coupure suffisante entre la mĂšre et l’enfant pour que celui-ci soit vu, dĂšs la naissance, comme une personne Ă  part entiĂšre. De ce point de vue, la prise en charge du corps par des organismes de santĂ© participe de la religion laĂŻque centrĂ©e sur le culte de l’homme anticipĂ©e par Durkheim 1914. De l’immortalitĂ© des corps dans l’Occident contemporain 40Dans les sociĂ©tĂ©s occidentales oĂč le corps est devenu la rĂ©fĂ©rence premiĂšre de l’identitĂ© personnelle, le cadavre semble avoir acquis un statut de plus en plus comparable Ă  celui assignĂ© au churinga chez les Aranda. En effet, en consacrant la sanctuarisation du corps humain », la loi a, dans le mĂȘme temps, proclamĂ© la nature sacrilĂšge de toute atteinte au corps y compris aprĂšs la mort ». Ce constat est d’autant plus remarquable que jusqu’à une pĂ©riode rĂ©cente, en dehors des dispositions relatives aux funĂ©railles », le cadavre n’intĂ©ressait pas le droit Gasnier, ibid. 230. La loi traitait la dĂ©pouille d’un simple mortel comme une chose, certes particuliĂšre mais nĂ©anmoins dĂ©pourvue de toute personnalitĂ© juridique. Aujourd’hui, en consĂ©quence des pouvoirs sur les matĂ©riaux humains concĂ©dĂ©s Ă  la biologie, l’origine et le terme de la trajectoire d’un sujet ont tendance Ă  s’étendre en deçà et au-delĂ  de ce qui la bornait traditionnellement la naissance et la mort. En effet, les nouveaux textes de loi ne protĂšgent pas seulement le cadavre, au sens oĂč nous pourrions l’entendre classiquement, Ă  savoir le corps dans un Ă©tat de dĂ©composition plus ou moins avancĂ©, sur lequel on peut cependant encore reconnaĂźtre la forme d’un corps humain, mais Ă©galement les ossements, les cendres issues du corps, ou des parties de corps » ibid. 232. De maniĂšre corrĂ©lative, nous avons les plus grandes difficultĂ©s Ă  nous sĂ©parer de nos dĂ©funts, ce dont tĂ©moigne l’injonction paradoxale au devoir de mĂ©moire et au travail de deuil. 41Tout se passe comme si la gestion des corps au sein des organismes de santĂ© avait permis de leur confĂ©rer une forme d’immortalitĂ©. En ayant dĂ©veloppĂ© les moyens de prolonger mĂ©dicalement et ad vitam aeternam la vie organique, ils sont effectivement Ă  mĂȘme de maintenir entre la vie et la mort des individus en fort mauvais Ă©tat, voire dont la mort cĂ©rĂ©brale a Ă©tĂ© prononcĂ©e et qui pourront ainsi faire l’objet de prĂ©lĂšvements pour suspendre l’arrĂȘt de mort pesant sur d’autres individus. Pour se dĂ©barrasser de ces corps devenus potentiellement immortels, on se retrouve donc devant l’obligation d’édicter de nouvelles lois autorisant l’euthanasie. ParallĂšlement Ă  cet Ă©tat de fait, on constate, d’une part, la multiplication des fictions mettant en scĂšne zombies, vampires et autres morts-vivants, d’autre part, la propension Ă  transformer le cadavre en artefact artistique particuliĂšrement valorisĂ© et subversif Carol, Renaudet, 2013 ; Walter, 2004a & b. Les expositions de cadavres plastinisĂ©s de Von Hagen en sont l’illustration la plus flagrante. En effet, si elles ont donnĂ© lieu, du cĂŽtĂ© des intellectuels et des dĂ©cideurs publics, Ă  nombre de polĂ©miques, elles ont plutĂŽt suscitĂ© l’admiration bĂ©ate, voire une fascination quasi religieuse, du cĂŽtĂ© du grand public, certaines personnes s’étant portĂ©es volontaires pour devenir aprĂšs leur mort l’objet de ce nouveau culte des reliques trĂšs incarnĂ©es Walter, 2004a. 42On voit donc qu’il est possible de reconnaĂźtre Ă  cet objet cultuel naturel qu’est le cadavre les qualitĂ©s requises permettant de l’instituer en artefact pĂ©renne Ă  l’instar du churinga. Mais on relĂšvera que chez les Aranda, le churinga, Ă  la diffĂ©rence de la dĂ©pouille mortelle vouĂ©e Ă  terme Ă  une dissolution irrĂ©mĂ©diable, est le seul Ă©lĂ©ment ayant supportĂ© l’identitĂ© spĂ©cifique du dĂ©funt qui, parce qu’il est dotĂ© d’une nature inaltĂ©rable qualifiĂ©e d’éternelle, est jugĂ©e digne de continuer Ă  l’évoquer au-delĂ  de la mort. Par contraste, dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines telles que la nĂŽtre, on a remplacĂ© la discontinuitĂ© de la personnalitĂ© juridique par sa pĂ©rennitĂ© si bien que la personne humaine qui a Ă©tĂ© longtemps conçue comme l’usufruitiĂšre de son corps, de son vivant, semble en avoir obtenu, ces derniers temps, la nue propriĂ©tĂ© perpĂ©tuelle dĂšs son dĂ©cĂšs. Par consĂ©quent, le corps, cet objet qui a tant de difficultĂ©s Ă  expirer, est susceptible de confĂ©rer Ă  l’individu une Ă©ternitĂ© quasi similaire Ă  celle confĂ©rĂ©e, chez les Aranda, au churinga.
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Beaucoup de termes que nous utilisons aujourd'huioriginaire du latin. La mort de l'Empire romain sous les attaques des barbares a nĂ©anmoins influencĂ© le dĂ©veloppement de la culture et de la civilisation de l'ensemble de l'Europe et de l'Asie mineure. Mais comme le monde moderne repose en grande partie sur les rĂ©alisations de cet État, il a Ă  son tour beaucoup empruntĂ© Ă  ses prĂ©dĂ©cesseurs, les Grecs. Les chercheurs considĂšrent cette culture comme un. C'est dans la GrĂšce antique que le théùtre est nĂ© en tant que tel. Cependant, les gĂ©nĂ©rations suivantes l'ont transformĂ© en un phĂ©nomĂšne quelque peu diffĂ©rent. Il a commencĂ© Ă  porter le nom "Amphitheatre Romain". Qu'est ce que c'est En quoi est-il diffĂ©rent du théùtre grec classique?Dans la GrĂšce antique, les mystĂšres Ă©taient trĂšs de dieu dionysius. Les festivitĂ©s ont durĂ© plusieurs jours et ont Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©es non travaillantes. Ils Ă©taient accompagnĂ©s de processions solennelles et de rituels religieux. La prĂ©sentation des auteurs, des choristes et des rĂ©citants faisait partie intĂ©grante des rites. À ces fins, des structures spĂ©ciales ont Ă©tĂ© Ă©rigĂ©es Ă  l'air libre. Sur la pente d'une colline, il s'est brisĂ© dans le sol ou un demi-cercle a Ă©tĂ© coupĂ© dans le roc. Les bancs pour les spectateurs Ă©taient surĂ©levĂ©s avec des rebords afin que les personnes assises devant eux ne gĂȘnent pas la vue de l'arriĂšre et des hauteurs. Le mĂ©rite des anciens Romains Ă©tait de crĂ©er un cercle vicieux de rangs pour le public. Ainsi, ils ont construit un amphithéùtre dans le Grecs n'avaient pas besoin de regarderacteurs de tous les cĂŽtĂ©s. "Theatron" - en grec "spectacle" - suggĂšre le jeu d'acteurs ou une performance de chorale. Par consĂ©quent, le public a principalement regardĂ© leurs visages. Dans la Rome antique, la fonction théùtrale a changĂ©. LĂ -bas, de plus en plus souvent, des combats de gladiateurs Ă©taient organisĂ©s, des animaux Ă©taient poursuivis et mĂȘme des batailles Ă©taient menĂ©es, y compris sur l'eau ces idĂ©es s'appelaient Naumachia. Par consĂ©quent, le public Ă©tait intĂ©ressĂ© Ă  regarder ce qui se passe sur la scĂšne de tous les cĂŽtĂ©s. Les anciens architectes ont dĂ» rĂ©soudre le problĂšme de la prĂ©servation de l'acoustique, de l'agrandissement de la salle, de la protection du public contre les attaques des animaux, du possible Ă©crasement des tribunes. Amphithéùtre au théùtre - preuve Ă©vidente qu'ils ont parfaitement fait leur en Ă©tait autrement dans la GrĂšce antique. LĂ , l'espace de théùtre se composait de plusieurs parties. Tout d’abord, de l’orchestre se trouvait l’autel de Dionysos et toutes les actions ont eu lieu. Suit ensuite Scene - une petite extension oĂč les acteurs changent de vĂȘtements et d'oĂč ils partent. Le dernier Ă©tait le théùtre - un demi-cercle de spectateurs. Les architectes romains ont dĂ©placĂ© l'endroit pour former les acteurs sous les bancs au public. Comment l'ont-ils fait? La rĂ©volution dans la construction de la scĂšne romaine pour le spectacle a Ă©tĂ© que les locaux principaux n’ont pas Ă©tĂ© construits en hauteur, mais construits sur une surface plane. Ainsi, amphithéùtre au théùtre avait un mur extĂ©rieur vierge, de hauteur Ă©gale Ă  la rangĂ©e supĂ©rieure de siĂšges de enlevant le scan des yeux, les architectes ont obtenuimmense espace de forme ronde ou ellipsoĂŻdale. Pour les combats meurtriers, il a Ă©tĂ© aspergĂ© de sable pour faciliter l’élimination des traces de sang. Ainsi, cet endroit est devenu connu comme "l'arĂšne" "sable". Des animaux et des copies alĂ©atoires de copies, le public a Ă©tĂ© protĂ©gĂ© par un pod - un haut mur qui a servi de cloison Ă  la scĂšne et Ă  l’auditorium. Les plus grands bĂątiments, tels que l'amphithéùtre Flavian Ă  Rome ColisĂ©e, ainsi qu'Ă  VĂ©rone, NĂźmes, PompĂ©i, Arles et d'autres lieux du grand empire romain sont encore conservĂ©s, nous pouvons les la taille de la ville, de telles installationspourrait accueillir de cinq Ă  50 mille spectateurs. Habituellement, ils n'avaient pas de plafond. L'acoustique est restĂ©e due Ă  l'utilisation de marbre et d'autres variĂ©tĂ©s de pierres rĂ©sonantes dans la construction, ainsi qu'Ă  l'insertion d'amphores vides dans les vides entre les murs. Un systĂšme complexe d’arcades et d’allĂ©es a naturellement rĂ©parti le flux de spectateurs entre les rangĂ©es, Ă©vitant ainsi l’encombrement. Des rayons du soleil brĂ»lant, le public Ă©tait couvert par un auvent tendu sur un mĂąt. Mais comme la politique agressive de Rome tendait la main belligĂ©rante loin au nord, il devint nĂ©cessaire de construire une salle couverte. Un tel amphithéùtre au théùtre avec le toit a commencĂ© Ă  porter le nom OdĂ©on. J'ai aimĂ© 0 Principales attractions touristiques Ă  Rimini RĂšgles de base du comportement au théùtre "Facteur humain" les acteurs du marchĂ© domestique Le théùtre Vakhtangov SchĂ©ma de la salle et son histoire SchĂ©ma de la salle Lenkom avec des places est nĂ©cessaire lorsque Actrice Yekaterina Elanskaya biographie avec photo Disposition de théùtre dans le théùtre Mezzanine au théùtre qu'est-ce que c'est? Combien? Quel est le dĂ©cor?

Compterendu d'une équipe E&R présente à la Manif pour Tous du 21 avril 2013 à Paris. Filmé au téléphone portable, pour une meilleure lecture
alpha G artiste Georges Brassens titre Le revenant Les paroles de la chanson Le revenant »Georges Brassens Calme, confortable, officiel,En un mot rĂ©sidentiel,Tel Ă©tait le cimetiĂšre oĂčCet imbĂ©cile avait son il ne reconnaissait pasLe bien-fondĂ© de son trĂ©pas,L’a voulu faire - aberration! -Sa petite vieux morts, les vieux "ici-gĂźt",Les braves sĂ©pulcres blanchis,InsistĂšrent pour qu’il revĂźntSur sa dĂ©cision mais en astiquĂ©e, il remitSur pied sa vieille anatomie,Et tout pimpant, tout satisfait,Prit la clef du champ de lui s’en Ă©tant revenu,Son chien ne l’a pas reconnuEt lui croque en deux coups de dentsUn des os les plus guise de consolation,Pensa faire une libation,Boire un coup de vin gĂ©nĂ©reux,Mais tous ses tonneaux sonnaient dans l’alcĂŽve il est entrĂ©Embrasser sa veuve Ă©plorĂ©e,Il jugea d’un simple coup d’ƓilQu’elle ne portait plus son la trouve se rĂ©chauffantAvec un salaud de vivant,Alors chancelant dans sa foiMourut une seconde commĂšre au potron-minetRamassa les os qui traĂźnaientEt pour une bouchĂ©e de painLes vendit Ă  des depuis lors, ce macchabĂ©e,Dans l’amphithéùtre tombĂ©,Malheureux, poussiĂ©reux, transi,Chante "Ah! ce qu’on s’emmerde ici"!
Etd'entonner, sur l'air de "Dans un amphithéùtre" : Dans notre pauvre théùtre (bis) Not' théùtre (ter) Y'avait un macchabĂ©e (ter) MacchabĂ©e (ter) Tsouin Tsouin Etc.. Ah s'qu'on s'emmerde ici / On se fait vraiment ch / On s'ennuie Ă  mourir / Raz le bol de la Kulture / On en fera du pĂątĂ© / Qui nous fera dĂ©gueuler. LE JUGEMENT SACRÉ . Cliquer sur les miniatures . L'ECHO JOLI Dans ce dossier, nous avons volontairement Ă©cartĂ© le Temple de la vision d’ÉzĂ©chiel et celui mentionnĂ© par l’apĂŽtre Jean dans l’Apocalypse, ces deux temples se situant dans le cadre d’une vision les Saintes Écritures, quatre Temples ont Ă©tĂ© Ă©rigĂ©s au sein du peuple d’IsraĂ«l Le Tabernacle Le Tabernacle, au contraire des trois temples qui lui ont succĂ©dĂ©, fut un Ă©difice constituĂ© d’élĂ©ments qui Ă©taient entiĂšrement dĂ©montables et transportables. Il Ă©tait prĂ©vu comme sanctuaire lors des pĂ©rĂ©grinations du peuple hĂ©breu dans le dĂ©sert du SinaĂŻ vraisemblablement entre le XIVe et XIIe siĂšcle avant Tabernacle, mot qui signifie tente, de l’hĂ©breu, mishkan ou tente d’Assignation, c’est Ă  dire la demeure du TĂ©moignage, de la Loi, Ă©tait un sanctuaire mobile» dont l’importance dans les Écritures est marquĂ©e par les chapitres 25 Ă  31 et 35 Ă  40 du livre de l’Exode, soit 13 chapitres. À cela il faut ajouter de nombreuses rĂ©fĂ©rences dans le LĂ©vitique, les Nombres, le DeutĂ©ronome et jusque dans le Nouveau Testament, les chapitres 8 et 9 de l’ÉpĂźtre aux HĂ©breux. Image ci-contre vue gĂ©nĂ©rale du Tabernacle avec la nuĂ©e qui rappelait la prĂ©sence de Dieu Shekina. Il Ă©tait orientĂ© face au soleil levant. © ConstructionLes Écritures nous rapportent comment MoĂŻse reçut sur la montagne du SinaĂŻ la vision du Tabernacle, tel qu’il devait le faire construire, pour ĂȘtre la Demeure de Dieu» au milieu de son plan du Tabernacle, avec ses trois parties le Parvis, le Lieu saint et le Lieu trĂšs saint, fut donc conçu selon les directives prĂ©cises de l’Éternel. Il Ă©tait orientĂ© vers l’Est faisant face au soleil Tabernacle Ă©tait placĂ© au milieu des douze tribus d’IsraĂ«l Ă  qui Ă©taient attribuĂ©es des emplacements bien dĂ©finis et, en particulier pour les LĂ©vites, des fonctions particuliĂšres. La responsabilitĂ© des diffĂ©rents accessoires du Tabernacle faisait partie des attributions des LĂ©vites sous la conduite du Grand prĂȘtre. Pour visionner la page du Tabernacle dans le dĂ©sert → Lever du soleil sur le probable mont MoĂŻse Ă  gauche de l’image dans le sud du SinaĂŻ. © Mountains Hunter. 1246113445. Le Temple de Salomon – Le Premier Temple Le premier Temple est celui bĂąti Ă  JĂ©rusalem au Xe siĂšcle avant Selon les Écritures, sa construction commencĂ©e la quatriĂšme annĂ©e du rĂšgne de Salomon ~ 964 avant est achevĂ©e en sept ans et six mois. Il a Ă©tĂ© complĂštement dĂ©truit et rasĂ© en 586 avant par les armĂ©es nĂ©obabyloniennes de Nabuchodonosor II Le Nebucadnetsar de la Bible. Sa constructionLe roi David rassembla, pour ce projet, non seulement des matĂ©riaux prĂ©cieux mais aussi des sommes considĂ©rables pour l’époque. Il fit alliance avec Hiram, roi de Tyr qui lui procura du bois de sanctuaire fut Ă©levĂ© par Salomon, sur le mont Moriah, Ă  l’emplacement de l’aire d’Ornan, le JĂ©busĂ©en 2 Chroniques 3, 1, et toujours selon la Bible, Ă  l’endroit de la ligature d’Isaac» traditionnellement appelĂ©e le sacrifice d’Isaac.Le plan gĂ©nĂ©ral reproduisait celui du Tabernacle, mais ses dimensions Ă©taient plus grandes et sa dĂ©coration plus somptueuse. Images ci-contre deux versions possibles du Temple de du haut la version avec le vestibule du bas La version avec le vestibule ouvert.© ThĂ©o Truschel. L’intĂ©rieur du sanctuaire mesurait 60 coudĂ©es de long sur 20 de large ; sa hauteur de 30 coudĂ©es 1 Rois 6, 2 diffĂ©rait de celle du Tabernacle qui n’avait que 10 coudĂ©es de haut la coudĂ©e est Ă©valuĂ©e Ă  47 cm environ. Le Temple Ă©tait constituĂ© des trois parties distinctes Le Parvis, le Lieu saint et le Lieu trĂšs murs Ă©taient en pierres taillĂ©es et lambrissĂ©s de haut en bas. De nombreux chĂ©rubins, palmes et fleurs Ă©taient sculptĂ©s sur les parois. La toiture et le plafond Ă©taient en cĂšdre du Liban 1 Rois 6, 9. Un parquet composĂ© de planches de cyprĂšs recouvrait le sol. Tout l’intĂ©rieur Ă©tait plaquĂ© d’or Et toute la maison Ă©tait recouverte d’or » 1 Rois 6, 22.Sa destructionTout au long de la PĂ©riode royale d’IsraĂ«l, plusieurs rois puisĂšrent dans les trĂ©sors du Temple pour acheter le pouvoir politique ou la paix. C’est sous le rĂšgne du roi Josias ~ 640-609 avant que furent entrepris d’importants travaux de restauration 2 Rois 22, 4.En 586 avant JĂ©rusalem a Ă©tĂ© assiĂ©gĂ©e, prise, le Temple pillĂ© et dĂ©truit par l’armĂ©e nĂ©obabylonienne du roi Nabuchodonosor ne subsiste de nos jours aucune trace des travaux entrepris par Salomon. Les constructions ultĂ©rieures sur le Mont du Temple et aux alentours, en particulier celles d’HĂ©rode, ont effacĂ© les structures plus anciennes qui s’y trouvaient. Actuellement les fouilles archĂ©ologiques qui permettraient de retrouver quelques vestiges du Temple de Salomon se heurtent Ă  des obstacles politiques et religieux insurmontables, car il faudrait toucher Ă  l’Esplanade des MosquĂ©es, lieu de culte musulman qui se trouve Ă©difiĂ© Ă  son emplacement probable. À dĂ©faut de preuves directes, nous pouvons considĂ©rer les quelques Ă©lĂ©ments suivants – L’existence d’un temple-fortin Ă©rigĂ©, Ă  Arad au nord-est de BersabĂ©e, datant du Xe siĂšcle avant probablement du temps de Salomon et dont la configuration gĂ©nĂ©rale un Lieu saint, un Lieu trĂšs saint et un autel construit en pierres brutes retenues par de la glaise conformĂ©ment Ă  une prescription d’Exode 20, 25, correspond Ă  un lieu de culte hĂ©breu.– La dĂ©couverte rĂ©cente d’un ostraca inscriptions sur des fragments de poterie, datĂ© du VIIIe-VIIe siĂšcle avant qui comporte le texte suivant
comme t’a ordonnĂ© Ashyyahou, le roi, de donner par l’intermĂ©diaire de Zakaryahou l’argent de Tarshish pour le Temple de YahvĂ© trois sicles».Cette offrande Ă©tait destinĂ©e au Temple de YahvĂ© c’est Ă  dire au Temple de JĂ©rusalem. C’est la premiĂšre fois qu’un tel don est mentionnĂ© dans un texte extrabiblique. Certains y ont vu une allusion au roi Josias ~ 640 avant Temple de Zorobabel Le deuxiĂšme Temple est celui dit de Zorobabel, prince de Juda. RebĂąti par les JudĂ©ens au retour d’exil vers 531 avant Il aurait Ă©tĂ© achevĂ© vers 515 avant sous l’Empire mĂ©do-perse. Nous savons peu de choses sur cet ouvrage. Les Ă©lĂ©ments dont nous disposons sont surtout rapportĂ©s dans les livres d’Esdras, AggĂ©e, NĂ©hĂ©mie et Zacharie ainsi que dans quelques sources historiques sous les rĂšgnes des rois hasmonĂ©ens. Image ci-contre une vue gĂ©nĂ©rale aĂ©rienne du mont du Temple Ă  JĂ©rusalem. L’une des rares sources historiques fiables relatives Ă  cette pĂ©riode est l’Ɠuvre de l’apologiste juif Joseph ben Matthias, Ă©galement connu sous le nom romain de Flavius JosĂšphe. D’abord prĂȘtre du Temple d’HĂ©rode le Grand de JĂ©rusalem, JosĂšphe devint l’un des chefs de la rĂ©volte juive de 66 aprĂšs en GalilĂ©e. Cette rĂ©volte fut durement rĂ©primĂ©e par les Romains. AprĂšs s’ĂȘtre ralliĂ© aux vainqueurs de la JudĂ©e, Il accompagna Titus Ă  Rome et commença une carriĂšre d’historien, de chroniqueur et de dĂ©fenseur de la culture juive auprĂšs des oligarques de l’Empire. Dans une Ɠuvre polĂ©mique intitulĂ©e Contre Apion, JosĂšphe cite une description de JĂ©rusalem faite par HĂ©catĂ©e d’AbdĂšre, un historien grec contemporain d’Alexandre le Grand et qui vĂ©cut Ă  la fin du IVe siĂšcle avant Le Temple qu’il dĂ©crit est celui qui fut Ă©levĂ© Ă  l’époque d’Esdras et de NĂ©hĂ©mie PrĂšs du centre de JĂ©rusalem, un mur de pierre entoure une zone de cinq plĂ©throns un plĂ©thron vaut environ 30 mĂštres de long sur 50 de large. Cette zone est accessible par deux portes. Dans cette enceinte se trouve un autel carrĂ©, construit avec des pierres ni taillĂ©es, ni scellĂ©es, mais seulement assemblĂ©es. Chaque cĂŽtĂ© mesure vingt coudĂ©es de long ~ 10 mĂštres et dix coudĂ©es de haut ~ 5 mĂštres. À proximitĂ© se trouve un grand Ă©difice qui contient un autel et une mĂ©norah, tous deux en or massif et pesant deux talents » Contre Apion 1, 198.Dans la tradition biblique, la pĂ©riode de la domination perse est marquĂ©e par trois Ă©vĂ©nements majeurs la restauration du Temple ~ 515 avant la reconstruction des murs de JĂ©rusalem par NĂ©hĂ©mie ~ 445 avant et la promulgation de la Loi par le prĂȘtre Esdras. Ce furent les facteurs essentiels du rĂ©tablissement de la communautĂ© juive aprĂšs la captivitĂ© de Babylone. Le besoin de prĂ©server le peuple juif et son mode de vie contre les influences extĂ©rieures se fit alors fortement Ă©dits royaux ont Ă©tĂ© prononcĂ©s en faveur des Juifs par les souverains de Perse Vers l’an 538 avant un an aprĂšs la prise et la chute de Babylone, le roi Cyrus II le Grand proposa aux JudĂ©ens de retourner Ă  JĂ©rusalem pour reconstruire le Temple Esdras 1,1-4. Il restitua tous les ustensiles du Temple de Salomon saisis par Nabuchodonosor II et nomma Zorobabel gouverneur de la colonie. Conduits par ce prince de Juda, le souverain sacrificateur JosuĂ© et d’autres princes, un certain nombre de Juifs rentrĂšrent Ă  JĂ©rusalem. JosuĂ©, chef religieux et Zorobabel, chef politique, Ă©levĂšrent un autel Ă  l’Éternel et rĂ©tablirent le culte Esdras 3,1-9. Les adversaires des Juifs s’adressĂšrent alors aux rois de Perse successifs et rĂ©ussirent Ă  faire cesser momentanĂ©ment les travaux jusqu’en 520 avant 2e annĂ©e de Darius Hystape.Vers 520 avant le roi Darius encouragea la reprise de la construction du Temple, qui avait Ă©tĂ© interrompue par les ennemis des Juifs Esdras 6,1-12. La construction du Temple s’acheva au dĂ©but du printemps 515 avant Esdras 6,14-15 ; AggĂ©e 1 et 2 et Zacharie 4. Le DeuxiĂšme Temple est souvent appelĂ© Temple de Zorobabel. Ce prince, descendant du roi David, figure au nombre des ancĂȘtres directs de JĂ©sus-Christ Matthieu 1,12-13.Vers 445 avant ArtaxerxĂšs Ier, fils de XerxĂšs Ier, rĂ©digea un ordre en faveur de NĂ©hĂ©mie, pour l’autoriser Ă  reconstruire la muraille de la ville de JĂ©rusalem NĂ©hĂ©mie 2,8.Il autorisa Esdras et plus tard NĂ©hĂ©mie Ă  rentrer Ă  JĂ©rusalem. Il donna Ă  Esdras une lettre lui confiant la charge des affaires civiles et ecclĂ©siastiques de la nation juive. Une copie de ce dĂ©cret peut ĂȘtre trouvĂ©e dans Esdras 7, aurait quittĂ© Babylone, dans le premier mois de la septiĂšme annĂ©e de rĂšgne d’ArtaxerxĂšs Ier, Ă  la tĂȘte des Juifs qui comprenaient des prĂȘtres et des LĂ©vites. Certains historiens estiment que cet Ă©vĂšnement se serait plutĂŽt dĂ©roulĂ© sous le rĂšgne d’ArtaxerxĂšs II. Vers la page sur Darius Ier le Grand →Une vue gĂ©nĂ©rale de la maquette reconstituant la ville de JĂ©rusalem au temps du roi HĂ©rode le Grand et de JĂ©sus de Nazareth. On discerne, en haut Ă  gauche de l’mage, le Temple Ă©rigĂ© par HĂ©rode. MusĂ©e d’IsraĂ«l, JĂ©rusalem. © MusĂ©e d’IsraĂ«l. Le Temple d’HĂ©rode le Grand Le troisiĂšme Temple le deuxiĂšme » du nom, un important complexe de style grĂ©co-romain, construit par HĂ©rode le Grand, a Ă©tĂ© dĂ©truit en 70 de notre Ăšre lors du siĂšge de JĂ©rusalem par l’armĂ©e romaine de Titus. L’un des rares vestiges qui nous reste est le Kotel le Mur Occidental de soutĂšnement du Temple. Sa constructionPour reconstituer ce prestigieux Ă©difice, trois sources sont Ă  notre disposition la Bible, les Ă©crits de Flavius JosĂšphe et le Middot traitĂ© de la le savoir-faire remarquable des Romains, HĂ©rode se lança dans d’importants chantiers de construction de 25 Ă  13 avant le théùtre, l’amphithéùtre et les murailles de JĂ©rusalem. Il restaura la forteresse Antonia oĂč fut emprisonnĂ© plus tard l’apĂŽtre Paul qui permettait la surveillance du Temple et qui communiquait avec son palais par un le chef d’Ɠuvre d’HĂ©rode reste une extraordinaire reconstruction du Temple de JĂ©rusalem dont on disait Ă  l’époque que celui qui n’a pas vu le Temple d’HĂ©rode n’a rien vu de beau dans sa vie ». HĂ©rode employa 10 000 ouvriers et les espaces rĂ©servĂ©s Ă  l’exercice religieux furent construits exclusivement par un millier de prĂȘtres. Il a fallu dix ans pour construire les murs de soutĂšnement autour du Mont du Temple. Le Mur occidental appelĂ© aussi Kotel ou Mur des Lamentations» ne constituait qu’une partie de ce mur de soutĂšnement de 500 mĂštres de long, conçu pour contenir une immense esplanade artificielle. Image ci-contre une maquette reconstituant le Temple d’HĂ©rode exposĂ©e au MusĂ©e d’IsraĂ«l Ă  JĂ©rusalem. © MusĂ©e d’IsraĂ«l. Alors qu’HĂ©rode commençait Ă  dĂ©velopper un culte Ă  l’égard de l’empereur, il s’engagea en contrepartie, auprĂšs des prĂȘtres de JĂ©rusalem, Ă  reconstruire le Temple. Le projet fut absolument gigantesque et les travaux durĂšrent prĂšs de 80 ans
! C’est Ă  dire qu’ils concernĂšrent les trois gĂ©nĂ©rations des HĂ©rodiens qui furent Ă  la tĂȘte de la JudĂ©e. CommencĂ©s vers 20/19 avant les travaux ne se terminĂšrent que vers 64 aprĂšs Certes HĂ©rode ne vit pas la fin de son projet, mais les travaux avaient bien avancĂ© Ă  sa mort. Le Temple proprement dit Ă©tait fini et l’effort portait sur les immenses portiques Ă©difiĂ©s en pĂ©riphĂ©rie et sur le mur d’ d’HĂ©rode, retenue par le texte de Flavius JosĂšphe AntiquitĂ©s Juives, livre XV, Ă©tait d’élargir les dimensions de l’enceinte du Temple de l’époque de Zorobabel et d’élever le site Ă  une hauteur plus Temple de JĂ©rusalem devait possĂ©der les dimensions nĂ©cessaires pour accueillir les foules de pĂšlerins venant de toute la diaspora. Ville entiĂšrement tournĂ©e vers le culte divin quotidien d’une grande originalitĂ©, JĂ©rusalem Ă©tait encore plus animĂ©e trois fois par an lors des grandes fĂȘtes de Pessah PĂąque, au printemps, de Chavouot des moissons Ă  l’étĂ© et de Soukkot des cabanes, Ă  l’automne. D’infinies prĂ©cautions furent prises pour que le culte puisse continuer Ă  ĂȘtre rendu dans ces conditions et pour que les lois concernant la puretĂ© puissent ĂȘtre scrupuleusement respectĂ©es. Image ci-contre devant le Kotel, des Juifs orthodoxes cĂ©lĂšbrent la fĂȘte des Cabanes Soukkot. Elle commĂ©more le sĂ©jour du peuple hĂ©breu dans le dĂ©sert. © Todd Bolen. En 10 aprĂšs la DĂ©dicace du Temple put ĂȘtre cĂ©lĂ©brĂ©e. Il ne faut pas confondre cette fĂȘte de la DĂ©dicace avec celle mentionnĂ©e dans Jean 10,22 qui concerne la DĂ©dicace du Temple lors de la rĂ©volte des MaccabĂ©es. OccupĂ© par les SĂ©leucides grecs, JĂ©rusalem fut reprise par Juda MacchabĂ©e 164 avant le Temple nettoyĂ© et le culte de l’Éternel put ainsi ĂȘtre restaurĂ©. Cet Ă©vĂ©nement est toujours commĂ©morĂ© par la fĂȘte juive de Hanoucca aussi appelĂ©e FĂȘte des LumiĂšres » Novembre ou dĂ©cembre selon les calendriers.Sa destructionPour comprendre la rĂ©volte de 66 qui aboutit Ă  la destruction du Temple et de JĂ©rusalem par l’armĂ©e romaine, il est utile de prendre en compte la multiplication des conflits religieux auxquels vient se mĂȘler une contestation politique exacerbĂ©e par la prĂ©sence de l’ l’un des meilleurs gĂ©nĂ©raux de l’Empire, mis Ă  la tĂȘte d’une armĂ©e de 60 000 hommes, reçoit l’ordre d’en finir. AccompagnĂ© de son fils Titus, il soumet la GalilĂ©e et prend TibĂ©riade. En 68, la JudĂ©e est isolĂ©e et les rebelles ne contrĂŽlent plus que JĂ©rusalem, BethlĂ©em et Massada sur la mer dĂ©but de 70, Titus, avec quatre lĂ©gions, met le siĂšge devant JĂ©rusalem protĂ©gĂ©e par ses trois enceintes. En face, si l’on s’en tient Ă  Flavius JosĂšphe, les Juifs disposaient de 20 000 hommes armĂ©s. Les Romains comblent les fossĂ©s mettent en position leurs machines de guerre et le 25 mai, Titus s’empare du premier rempart. Le 30 mai, du second. Titus offre aux insurgĂ©s de se rendre, et bien que la famine rĂšgne dans la ville ils refusent. Titus investit complĂštement la ville ; le 20 juillet la citadelle Antonia est prise. Le 27 aoĂ»t, l’assaut final est donnĂ© au Temple qui est incendiĂ©. Image ci-contre buste de l’empereur Vespasien, fondateur de la dynastie flavienne,MusĂ©e du Louvre. © Shako. Il ne reste plus qu’à rĂ©duire Massada devenue le refuge des derniers zĂ©lotes commandĂ©s par ÉlĂ©azar. La forteresse hĂ©rodienne ne sera prise que le 2 mai 73. Les 960 personnes qui y rĂ©sistaient encore se seraient donnĂ©es la mort Ă  l’exception de deux femmes et de cinq enfants. Un million cent mille personnes auraient pĂ©ri au cours des combats ou par suite de la JudĂ©e perd toute autonomie. Le didrachme jadis versĂ© au Temple de YahvĂ© l’est Ă  celui de Jupiter. La terre d’IsraĂ«l n’est plus qu’une colonie consulaire. Quand Titus, victorieux, revient Ă  Rome, il reçoit un accueil triomphal de la part de Vespasien, son pĂšre, qui lui avait laissĂ© le soin de terminer cette campagne. Le butin et les prisonniers sont exhibĂ©s dans toute la ville afin que tous puissent les contempler. Yavait-il un amphithéùtre plus ancien avant les arĂšnes de NĂźmes Incroyable !
LYON SECRET Si vos pas vous mĂšnent Ă  Lyon, je vous conseille de vous munir en guise de guide touristique d’un petit livre intitulĂ© Guide Secret de Lyon et ses environs » Vous pourrez faire ainsi une visite inĂ©dite dans la capitale des gaules. Dans cet ouvrage Lyon d’ombre et de LumiĂšres, Lyon patrimoine de l’humanitĂ©, des vestiges paĂŻens et des espaces sacrĂ©s. Les chapitres se dĂ©roulent ainsi Le Confluent , matrice de la CitĂ© des Brumes. le Y de Lyon, selon certains Alchimistes, l’Y reprĂ©sentait la TrinitĂ© avec le PĂšre , le fils et le Saint-Esprit dans chacune des pointes. Autant de reprĂ©sentations divines et de la matrice fĂ©minine du Y-confluent avant que la citĂ© ne devienne Lyon, avec un Y Mithra, main dans la main avec CybĂšle. Dans le quartier de Saint-Just, rue des Farges, la rue des MacchabĂ©es, une fontaine Taurobolique, place EugĂšne-Wernet un groupe de mausolĂ©es de pierre Romain etc
 Les Martyrs Lyonnais, mythe fondateur du Christianisme. Blandine et les Lions, l’église a gardĂ© le souvenir de 48 chrĂ©tiens martyrisĂ©s, dont six dans l’amphithéùtre de Lyon en aoĂ»t 177
 Saint-Jean CƓur de Lyon. C’est l’ñme du site historique de Lyon, classĂ© au patrimoine mondial de l’Unesco. Vous partirez Ă  la dĂ©couverte des symboles des tailleurs de pierre, qui ont inspirĂ©s la Franc-Maçonnerie. Etoiles Ă  cinq branches, aigles, reprĂ©sentations des deux St Jean
 La Basilique de FourviĂšre consacrĂ©e Ă  la Vierge. Vierge qui prend les traits de Sophia relais entre Dieu et le corps du monde selon Platon. A noter la prĂ©sence intrigante d’une Vierge noire, qui veille secrĂštement sur les lyonnais. Jean-Jacques Gabut Journaliste-Ă©crivain Lyonnais, catholique et Grand-MaĂźtre de la Grande Loge France, voit dans la Vierge Noire l’influence de l’orient mais aussi les courants telluriques, les influences cosmiques, la gĂ©ographie sacrĂ©e. Un hĂ©ritage des traditions anciennes Druidiques, un christianisme Ă©sotĂ©rique plus universel. Vous trouverez en cherchant le Graal cachĂ© sur l’üle Saint – Barbe et le Cor de Roland de Roncevaux. Rue de la juiverie vous irez sur les pas de Nostradamus, l’apothicaire mĂ©decin Michel de Nostre-Dame. L’histoire des Rituels Orgiaques de l’AbbĂ© Boullan
.au pied de la Croix –Rousse. Un chapitre du Guide Secret est consacrĂ© aux SociĂ©tĂ©s Occultes et Rites Secrets. Pierre Valdo ou ValdĂšs, Jean-Baptiste Willermoz, Allan Kardec, Nizier Philippe, font de Lyon la capitale de l’Occultisme et des sociĂ©tĂ©s SecrĂštes. Pierre Valdo riche marchand converti Ă  la pauvretĂ©, sĂ©duit les rebelles aux ors des prĂ©lats, les laissĂ©s pour compte des guerres entre seigneurs, les vaudois formeront avec les cathares, l’une des grandes hĂ©rĂ©sies du Moyen Ăąge. Aujourd’hui entre Alpes et Italie on compte 30 000 membres. Au milieu du XVIIIĂšme Lyon s’affirme comme une place forte de la Franc-Maçonnerie, Jean-Baptiste Wilermoz maĂźtre fabricant en soie, va jouer un rĂŽle essentiel, curieux, actif, homme de rencontres et de pratiques Ă©sotĂ©riques. Il se passionne pour le thĂ©urgie martiniste de MartinĂ©s de Pasqually prĂŽnant la rĂ©intĂ©gration dans l’état divin. NommĂ© commandeur d’Orient et d’Occident de l’ordre des Ă©lus CoĂ«ns, il adhĂšre Ă  a Stricte observance TempliĂšre. Il donne naissance au Rite Ecossais RectifiĂ©, Ă  la fois spiritualiste et ChrĂ©tien. NĂ© en 1804 Ă  Lyon, Hyppolyte Rivail est un enseignant fĂ©ru de pĂ©dagogie, il devient Ă  50 ans Ă  Paris Allan Kardec Druide rĂ©incarnĂ© et futur pĂšre du spiritisme. Il dĂ©couvre comme d’autres le phĂ©nomĂšne venu des États-Unis oĂč les sƓurs Fox interrogent les esprits en faisant tourner les tables. Dans la partie consacrĂ©e Ă  la Franc-Maçonnerie, vous trouverez avec Jean-Baptiste Willermoz Cagliostro, Mozart, Casanova et Lafayette La Demeure du Chaos de l’Alchimiste High-Tech se visite gratuitement Ă  Saint-Romain- au Mont- d’Or. Une Ɠuvre au noir se nourrissant du chaos alchimique de notre siĂšcle, tragique et somptueux, telle est dĂ©crite par son crĂ©ateur Thierry Ehrmann, Ă  voir au Domaine de la Source, comme une odeur de Soufre. Le dernier chapitre est consacrĂ© aux Drames et CuriositĂ©s de l’histoire. Ainsi se termine ce parcours du Lyon secret, ce guide vous donnera les lieux, les jours et heures de visites pour certains lieux fermĂ©s. Pour ceux qi e peuvent se rendre sur place c’est la dĂ©couverte de lieux magiques ou empreints d’une spiritualitĂ© parfois oubliĂ©e, la terre Lyonnaise est riche pour le cherchant quelle que soit sa voie
 Note de l’éditeur Est-ce la Brume montant autrefois des Brotteaux, 
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 la naissance lĂ©gendaire du Roi Lug, les drames de l’armĂ©e des Ombres, la dame blanche hantant la Croix Rousse, ses traboules ou ses Ă©nigmatiques galeries souterraines. AprĂšs avoir refermĂ© ce livre, vous ne verrez plus jamais Lyon de la mĂȘme façon. JFG Guide Secret de Lyon et de ses environs, de Claude Ferrero aux Éditions Ouest-France. 13,50 € en librairie, Maison de la Presse. Une VidĂ©o La Transmutation cadeau d'un lecteur du Blog Arn... Mal... Ă  la dĂ©couverte de l'Alchimie, une voie de recherche, consubstantielle au Rite Ecossais Ancien et AcceptĂ©. Une heure d'Ă©motion pour ceux qui veulent ouvrir leur coeur, un souffle qui libĂšre...Par Patrick Burensteinas, Alchimiste, confĂ©rencier, formateur, un adepte ? Sa simplicitĂ© permet un accĂšs au grand oeuvre. L'Alchimie est pour moi, un moyen pour l'Homme de retrouver sa place, de renouer le dialogue avec la nature et avec lui-mĂȘme, non pas dans une vision magico-lyrique, mais dans un monde bien rĂ©el. Notre vision ne s'arrĂȘte pas Ă  notre savoir, elle nous pousse vers la connaissance. »Patrick vidĂ©o

Listento Dans un amphithéùtre on the French music album La fĂȘte entre amis by Camping Orchestra, only on JioSaavn. Play online or download to listen offline free -

FondĂ© en 1968, le groupe britannique se produisait pour la premiĂšre fois ce mercredi soir dans l'amphithéùtre antique. Compte-rendu, Ă  chaud. AprĂšs un set pied au plancher, le jeune amĂ©ricain Ayron Jones, en charge de la premiĂšre partie, quitte le plateau en se jetant dans la batterie ! Oh la dĂ©licate maniĂšre de cĂ©der la place Ă  ses aĂźnĂ©s de Deep Purple, ces pionniers hard rock qui ont tout simplement contribuĂ© Ă  codifier le genre, rien que ça. ? Quand l’un des riffs les plus cĂ©lĂšbres de l’histoire du rock rĂ©sonne dans les arĂšnes de Nimes. Éternel _DeepPurple ce soir au FESTIVALDENIMES. — Mathieu LagouanĂšre Mathieulag June 29, 2022 Mais derriĂšre, l’énergie est un poil retombĂ©e. Aujourd’hui, les septuagĂ©naires, eux, sont davantage en mode diesel. Leur public itou. Si bien qu’il faut attendre une dizaine de morceaux, et que rĂ©sonne le riff de l’éternel Smoke on the Water, pour que les arĂšnes, Ă  demi remplies ce mercredi soir, s’éveillent vraiment et qu’une partie des gradins se lĂšve enfin. Juste avant le rappel et les autres classiques que sont Hush ou Black night
 "Lovely place" Avant cela, le quintet britannique, qui se prĂ©sente dans sa configuration dite Mark VIII, la huitiĂšme depuis sa crĂ©ation en 1968, rĂ©cite la partition. Efficace et sans chichis, avec juste trois Ă©crans en arriĂšre-scĂšne en guise de dĂ©cor. La recette est immuable des solos infinis, au clavier et Ă  la gratte, et le chant quasi intact de l’emblĂ©matique Ian Gillan, dont la voix semble dĂ©sormais plus stable que la dĂ©marche. C’était une premiĂšre fois dans l’amphithéùtre antique. "Lovely place", un endroit charmant, glisse Gillan en s’éclipsant. Ce mercredi soir, un monument en a accueilli un autre. Dansles univers; jeunesse; images et cartes; musique; Accueil; Notice bibliographique Notice bibliographique. Notice Auteur(s) : Weff, Clarence (1919-2000) Voir les notices liĂ©es en tant qu'auteur Titre(s) : Y avait un macchabĂ©e [Texte imprimĂ©] / Clarence Weff. Publication : [Paris] : Gallimard, 1962. Impression : Paris : Impr. Brodard et Taupin. Dans un amphithéùtre Dans un am phithéùtreDans un am phithéùtreDans un am phithéùtrePhithĂ© Ăątre, phithéùtre, phithĂ© ĂątreTsouin, tsouin! Y'avait un macchabĂ©e TerMacchabĂ©e TerTsouin, tsouin Qui sentait fort des pieds TerFort des pieds TerTsouin, tsouin Ce macchabĂ©e disait TerIl disait TerTsouin, tsouin Ce macchabĂ©e gueulait TerIl gueulait TerTsouin, tsouin "Ah ! c'qu'on s'emmerde ici TerMerde ici, TerTsouin, tsouin On va le dissĂ©quer TerDissĂ©quer TerTsouin, tsouin Avec un spĂ©culum TerSpĂ©culum TerTsouin, tsouin On enf'ra du pĂątĂ© TerDu pĂątĂ© TerTsouin, tsouin Qui nous f'ra dĂ©gueuler TerDĂ©gueuler TerTsouin, tsouin CodyCrossSolution pour ÉTAGES DANS UN STADE OU UN AMPHITHÉÂTRE de mots flĂ©chĂ©s et mots croisĂ©s. DĂ©couvrez les bonnes rĂ©ponses, synonymes et autres mots utiles. Outils Utiles. Wordle Mots CroisĂ©s GĂ©nĂ©rateur d'Anagrammes CrĂ©e des mots avec les lettres que tu as Ă  ta disposition RĂ©pondre Classement. Codycross; DĂ©finitions du Jour; Les plus recherchĂ©s. 19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 2255 Les AnnĂ©es Quatre-Vingt Canzone française – Les AnnĂ©es Quatre-Vingt – Marco Valdo – 2012 Histoires d'Allemagne 84 An de Grass 85 Au travers du kalĂ©idoscope de GĂŒnter Grass Mon SiĂšcle » Mein Jahrhundert, publiĂ© Ă  Göttingen en 1999 – l'Ă©dition française au Seuil Ă  Paris en 1999 Ă©galement et de ses traducteurs français Claude Porcell et Bernard Lortholary. Les annĂ©es quatre-vingt ? Les annĂ©es quatre-vingt, oui, mais de quel siĂšcle ? Sans doute du siĂšcle dernier, je suppose, car tu ne l'as mĂȘme pas prĂ©cisĂ©. Qu'y a-t-il Ă  dire sur ces annĂ©es quatre-vingt ? Car souviens-toi, il y eut parmi les annĂ©es quatre-vingt quatre-vingt neuf, c'Ă©tait au dix-huitiĂšme siĂšcle – aprĂšs ZĂ©ro, vu que le premier siĂšcle se compte de ZĂ©ro Ă  quatre-vingt dix-neuf ou Ă  nonante-neuf, c'est selon et que donc, de cent Ă  deux cents, on parle du deuxiĂšme siĂšcle... et ainsi de suite. Donc, le quatre-vingt neuf du dix-huitiĂšme siĂšcle se note 1789... C'Ă©tait l'annĂ©e de La RĂ©volution. Tu sais celle avec les enfants de la patrie, du jour de gloire, de l'Ă©tendard sanglant de la tyrannie, etc. Ou alors, quatre-vingt treize... C'est toujours le dix-huitiĂšme siĂšcle et encore plus rĂ©volutionnaire... 1793. Aux armes, citoyens ! Et tout le saint-frusquin. Si tu m'avais dit soixante-dix... LĂ , c'Ă©tait autre chose, on Ă©tait dans le dix-neuviĂšme siĂšcle et on s'entretuait joyeusement du cĂŽtĂ© de Sedan entre autres et bien entendu, on pense Ă  La Commune. Tout comme l'An Quarante lui se situe dans le vingtiĂšme siĂšcle et c'est lui qui rappelle la plus grande boucherie de tous les temps. C'est Ă  l'Ă©vidence une affaire lointaine... On a connu bien d'autres guerres depuis. Deux ou trois remarques Ă  propos de tes propos, Lucien l'Ăąne mon ami. J'apprĂ©cie beaucoup que tu comptes – enfin ! – Ă  partir de ZĂ©ro. Qui Ă©tait ZĂ©ro, en fait, on s'en tape. Mais la chose est – surtout si ZĂ©ro n'est rien et de surcroĂźt, rien d'autre que lui-mĂȘme, le point de dĂ©part absolu – donc, la chose est plus objective et plus solidement fixĂ©e que lorsqu'on accroche le temps Ă  un personnage Ă  l'existence et aux allures incertaines. Entre nous soit dit, et j'espĂšre bien que tu n'iras pas le rĂ©pĂ©ter urbi et orbi, ce gars-lĂ  devait ĂȘtre sĂ©rieusement atteint pour se prendre pour le tiers d'un Dieu... Ah, Ah, dit Lucien l'Ăąne, comme tu vois, il n'Ă©tait pas la moitiĂ© d'un... Bref, il a racontĂ© n'importe quoi... Tandis que ZĂ©ro lui ne dit rien, ne revendique rien et se contente de fixer le point de rĂ©fĂ©rence... Ensuite, pour ce qui concerne l'an quarante et la Guerre de Quarante qui s'ensuivit et les autres guerres qu'on aurait connues depuis, je reste persuadĂ© qu'on ne l'a jamais terminĂ©e et qu'elle continue aujourd’hui encore... L'An Quarante est toujours d'actualitĂ©. Dans la version militaire, cette guerre se dĂ©place sur le corps de la Terre ; elle disparaĂźt ici, elle reparaĂźt lĂ -bas... Elle court, elle court... Mais c'est toujours la mĂȘme, c'est la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d'en extraire plus de profits encore, d'accroĂźtre leur domination, d'Ă©tendre leur emprise, de faire prospĂ©rer leurs richesses et d'assouvir leurs plus stupides caprices. Elle est tirĂ©e par ces deux pĂ©nibles et insupportables haridelles que sont CupiditĂ© et AviditĂ©. Oui, sans doute, je ne peux pas les piffer celles-lĂ . Mais finalement, de quelles annĂ©es quatre-vingt s'agit-il ?, demande Lucien l'Ăąne en raclant le sol d'un sabot exigeant. Ce sont bien Ă©videmment, celles du siĂšcle dernier ; quant Ă  la chanson elle-mĂȘme, elle concerne une des annĂ©es quatre-vingt, l'An de Grass quatre-vingt cinq. Cette annĂ©e 1985 est dĂ©crite par une Mamie bien des annĂ©es plus tard... De ses souvenirs, il rĂ©sulte que pour elle, il n'y avait que les feuilletons et la tĂ©lĂ©vision... Et ce n'est pas faux... les humains en sont encore lĂ ... Certes, certes, Lucien l'Ăąne mon ami. Pour la canzone, tu te souviens qu'habituellement dans ces Histoires d’Allemagne, chacune est fondĂ©e sur le rĂ©cit d'un narrateur. Cette fois, on a droit Ă  une double narratrice la Mamie en question et sa petite fille qui l'interroge en vue de prĂ©parer son mĂ©moire de fin d’études. À l’époque, chez nous, on appelait le niveau d'Ă©tudes, une licence ; mais Europe oblige, c'est de venu une maĂźtrise et pour ceux qui se piquent d'anglomanie galopante, un mastĂšre, mot qui, soit dit en passant, en rappelle furieusement un autre water abrĂ©viation de water-closed que Queneau avait orthographiĂ© OuatĂšre. On ne saurait l'ignorer, dit l'Ăąne Lucien en hoquetant de rire. Donc, la petite demoiselle ici, ma chĂ©rie » rencontre sa grand-mĂšre ici, Mamie » pour obtenir quelques Ă©lĂ©ments pour son mĂ©moire intitulĂ© Le quotidien des seniors ». Et ce qui en ressort, tu le verras dans la chanson... Ces braves vieilles finissent leur vie devant la tĂ©lĂ©vision en avalant force feuilletons et en subissant l'interminable va et vient des balles de tennis. Bref, vu du cĂŽtĂ© des seniors, le progrĂšs faisait dĂ©jĂ  rage. On s'ennuyait ferme dans les appartements et les pavillons de banlieue. La Passion de Madame Scholz Ça n'a pas changĂ©... C'est sĂ»r... C'est dur d'ĂȘtre des seniors dans un monde malade de sa jeunesse, atteint de jeunisme chronique, en quelque sorte et de plus, envahit par les tĂ©lĂ©viseurs. En somme, quand on est remisĂ© au rang des seniors, arrivĂ© Ă  un certain moment, on s'entraĂźne au rĂŽle futur de macchabĂ©e, celui-lĂ  mĂȘme auquel Tonton Georges fait allusion dans les Quatz'Arts. [[39144]], celui de la chanson connue de tous les Ă©tudiants...de France, de Navarre et d'ailleurs. Et, dit Lucien l'Ăąne secouĂ© par un fou-rire mal dissimulĂ© sous son poil noir luisant, moi aussi, je la connais cette chanson et je vais mĂȘme te la chantonner... Dans un amphithéùtre Dans un amphithéùtre Dans un amphithéùtre -phithéùtre -phithéùtre -phithéùtre Tsoin-tsoin. Il y avait un macchabĂ©e Il y avait un macchabĂ©e Il y avait un macchabĂ©e macchabĂ©e macchabĂ©e macchabĂ©e tsoin-tsoin Ce macchabĂ©e disait Ce macchabĂ©e disait Ce macchabĂ©e disait Il disait Il disait Il disait tsoin-tsoin Ah! ce qu'on s'emmerde ici Ah! ce qu'on s'emmerde ici Ah! ce qu'on s'emmerde ici -merde ici -merde ici -merde ici tsoin-tsoin » Bref, dit Marco Valdo de l'air le plus docte qui soit, les vieux s'entraĂźnent Ă  s'emmerder pour l’éternitĂ©, sauf Ă©videmment si leur karma leur offre mille rĂ©surrections sous les formes les plus diverses... En clown, en matou ou en bonobo, par exemple. Et mĂȘme, en Ăąne...On en connaĂźt Ă  qui telle rĂ©surrection est arrivĂ©e. Mais que tout ceci ne nous empĂȘche pas de perpĂ©tuer notre tĂąche qui, je le rappelle, est de tisser, tisser, tisser encore et toujours le linceul de ce vieux monde emmerdant, Ă©touffant, tĂ©lĂ©visuel et pour tout dire, feuilletonesque et cacochyme. Heureusement ! Ainsi Parlaient Marco Valdo et Lucien Lane Dis-moi, dis-moi, dis-moi, Mamie, Oui, oui, oui, quoi, ma chĂ©rie ? Pour mes Ă©tudes, je dois faire un mĂ©moire Et je compte beaucoup sur ta mĂ©moire Que buvait grand-papa ? De la biĂšre ou du vin ? Il avait fait la guerre. OĂč Ă©tait-il en quarante-trois ? Comment c'Ă©tait dans les annĂ©es quatre-vingt ? Les jeunes avaient-ils un emploi ? Allaient-ils longtemps soldats ? Les gens rencontraient-ils le bonheur ? Y avait-il autant de chĂŽmeurs ? On avait une auto, des congĂ©s, mais pas d'ordinateur. Dis-moi, dis-moi, dis-moi, Mamie, Oui, oui, oui, quoi, ma chĂ©rie ? S'il te plaĂźt, raconte-moi ton histoire J'ai vraiment envie de savoir Ô Mamie, n'Ă©tait-ce pas mieux autrefois ? Tu sais, ma chĂ©rie, Grand-PĂšre n’était plus lĂ  Je travaillais Ă  mi-temps pour finir le mois Et mes jambes n'en voulaient plus trop dĂ©jĂ  Fini les grandes ballades, finies les courses Le shopping et tout le tralala Mamie, Mamie, les banques, la bourse ? Celles-lĂ , ma chĂ©rie, dictaient dĂ©jĂ  la loi. Dis-moi, dis-moi, dis-moi, Mamie, Oui, oui, oui, quoi, ma chĂ©rie ? Et les journĂ©es, tu faisais quoi ? Avec madame Scholz, la voisine On regardait la tĂ©lĂ© dans la cuisine On se passionnait pour les feuilletons Que pouvait-on faire d'autre, dis-moi ? Qu'aurait-on fait sans la tĂ©lĂ©vision ? On regardait le tennis, je n'aimais pas ça Ce va et vient, pendant des heures parfois. Madame Scholz, Boris et Steffi, c'Ă©tait sa passion. Et puis, il y a eu la Glasnost qui venait du froid. Published by Marco Valdo - dans Marco Valdo Lauteur de l’attaque est mort, selon les premiĂšres informations communiquĂ©es par les forces de l’ordre. L’auteur de l’attaque est mort, selon les premiĂšres informations communiquĂ©es par les forces de l’ordre.[#item_full_content]
l'essentiel Un homme de 64 ans dĂ©clarĂ© mort par un mĂ©decin du SEM Ă  Tarragone en Catalogne a Ă©tĂ© retrouvĂ© vivant par le service funĂ©raire. La victime prĂ©sentait en fait des difficultĂ©s respiratoires. Digne d'un scĂ©nario de film. Un homme de Tarragone en Catalogne a Ă©tĂ© retrouvĂ© vivant par les agents de la morgue. Selon El Periodico, il avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© mort quelques instants avant par un mĂ©decin du SEM, le service d'urgence mĂ©dicale. Aucune tentative de rĂ©animation Peu de temps avant la dĂ©couverte, le SEM avait Ă©tĂ© appelĂ© pour prendre en charge un homme retrouvĂ© inconscient Ă  son domicile. ArrivĂ© sur les lieux, le mĂ©decin n'a fait que constater le dĂ©cĂšs de l'homme de 64 ans aux antĂ©cĂ©dents d'alcoolisme sans tenter aucun geste de rĂ©animation. TransportĂ© Ă  la morgue, le service funĂ©raire a dĂ©couvert avec stupeur que la victime...Ă©tait en fait encore vivante ! L'homme prĂ©sentait des difficultĂ©s respiratoires mais n'avait rien d'un macchabĂ©e. Le personnel a alors rĂ©ussi Ă  stabiliser le patient qui a Ă©tĂ© transportĂ© Ă  l'hĂŽpital. Une procĂ©dure informative a Ă©tĂ© ouverte. Si une plainte est dĂ©posĂ©e, une enquĂȘte sera engagĂ©e.

Lesspectacles de l'amphithéùtre. L'amphithéùtre est principalement dĂ©diĂ© aux combats de gladiateurs. La veille des combats Ă©tait organisĂ©e la cena libera, un grand banquet gratuit qui pouvait ĂȘtre partagĂ© avec des spectateurs qui voulaient voir la valeur des combattants.. Des batailles navales (naumachiae) pouvaient ĂȘtre organisĂ©es Ă  l'intĂ©rieur de certains de ces Ă©difices.

Nouvelle Ă©tape dans notre voyage en Turquie! AprĂšs nos dĂ©buts dans la jolie ville d’Izmir et un petit crochet par les ruines d’EphĂšse nous sommes ensuite partis visiter l’un des sites les plus touristique de Turquie, j’ai nommĂ© Pamukkale. Dans cet article on va commencer par un petit point sur les sites de Pamukkale et Hierapolis en gĂ©nĂ©ral, puis en enchaĂźnera avec tous nos meilleurs conseils pour visiter ces 2 sites pour voir les plus jolis points de vue, mais aussi Ă©viter un peu les foules. En fin d’article on vous donnera notre ressenti sur ce lieu. Vous le verrez, notre avis est assez mitigé  Un site sublime, mais qui semble payer le prix cher du tourisme
 Pamukkale PrĂ©sentation du site Le nom de Pamukkale signifie “chĂąteau de coton” en turc et c’est vrai que ça y ressemble pas mal. 🙂 Cette Ă©trange “cascade blanche” est Ă  la base un phĂ©nomĂšne 100% naturel. DĂ©jĂ  Ă  la pĂ©riode romaine, ces grands bassins Ă©taient utilisĂ©s pour le bain
 Hierapolis a d’ailleurs Ă©tĂ© construit Ă  cĂŽtĂ© de ce site naturel qui existait dĂ©jĂ  Ă  l’époque on parle d’il y a plus de 2000 ans quand mĂȘme. Mais comment tout cela s’est-il formĂ© au juste? En fait, l’origine de ces bassins c’est les eaux thermales qui ont leur source juste un peu plus haut. C’est la coulĂ©e de cette eau ultra chargĂ©e en caclite qui s’évapore sur les falaises qui a entrainĂ© la formation de ces travertins qui ressemblent un peu Ă  une succession de petits nuages de coton. Depuis de nombreuses annĂ©es ce site est l’un des hauts lieu du tourisme en Turquie. A une certaine Ă©poque il y a carrĂ©ment eu des hĂŽtels qui ont Ă©tĂ© construits sur le haut des terrasses. Ces derniers ont fort heureusement Ă©tĂ© dĂ©truits au moment oĂč le site a Ă©tĂ© classĂ© au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1988. Hierapolis le superbe bijou voisin qui est souvent un peu “oubliĂ©â€ Bizarrement on en entend moins parlĂ©, pourtant Hierapolis se trouve sur le mĂȘme site que Pamukkale! Cet citĂ© thermale antique a Ă©tĂ© fondĂ©e au IIĂšme siĂšcle avant JĂ©sus Christ par Attalides de Pergame. La citĂ© a Ă©tĂ© complĂštement dĂ©truite par un tremblement de terre et a, par la suite, Ă©tĂ© reconstruite dans un style 100% romains cette fois aux environs de l’an 100. Ce site est une vraie pĂ©pite si vous voulez notre avis! Quand nous nous y sommes promenĂ©s il n’y avait tout simplement pas un chat! Si on considĂšre que prĂšs de 2 millions de touristes visitent Pamukkale chaque annĂ©e cela semble totalement fou
 L’unique site de Hierapolis oĂč on croisera une trentaine de personnes sera dans l’amphithéùtre. Vous le savez, nous ne sommes clairement pas les plus douĂ©s en histoire
 Donc plutĂŽt que de vous faire un simple rĂ©sumĂ© de nos lectures sur les panneaux d’information prĂ©sents sur le site je prĂ©fĂšre vous recommander ce chouette article sur le blog Histoire Ă  sac Ă  dos pour en apprendre un peu plus sur le contexte historique et l’évolution de cette citĂ© au fil des siĂšcles. AprĂšs qu’on se le dise
 nul besoin d’ĂȘtre un crack en histoire pour apprĂ©cier la beautĂ© de ce lieu! Les amoureux de nature que nous sommes avons largement Ă©tĂ© servis par les paysages aussi! 🙂 Carte de Pamukkale et suggestion de visite Au moment de prĂ©parer notre visite nous avons fait quelques recherches en ligne pour trouver une carte du site et bizarrement on a eu bien du mal Ă  trouver quelque chose de concret. Bon, vous me direz que c’est bien car comme ça nous avons eu un peu la surprise de cet immense site. 😉 Mais comme on aurait quand mĂȘme bien voulu nous reprĂ©senter ça un peu mieux avant la visite, voici un petit plan pour vous repĂ©rer On vous a mis ci-dessus des numĂ©ros Ă  tous les endroits auxquels on recommande de passer. partout? peut-ĂȘtre
 ;. Les numĂ©ros sur la carte sont utilisĂ©s en rĂ©fĂ©rence dans le texte. Pamukkale 1 ce n’est pas rĂ©ellement un “vrai” village; c’est plus comme une base de visite pour le site avec plein d’hĂŽtels, des restaurants, des agences de voyages et des petits commerces. Que vous dĂ©cidiez de loger ici ou d’arriver depuis Denizli ou ailleurs vous allez forcĂ©ment passer par là
 Pour accĂ©der au site il faut se rendre Ă  l’entrĂ©e qui se trouve en haut du village 2. A partir de ce point il faut retirer ses chaussures et monter la grande allĂ©e construite au milieu de quelques bassins artificiels pour rejoindre le haut du site. la grande allĂ©e artificielle qui relie le village au sommet du site Le point N°3 de la carte c’est LE spot oĂč tout le monde se retrouve. Les bassins en terrasse qu’on voit sur toutes les photos ne sont pas accessibles et peuvent uniquement ĂȘtre pris en photo d’en haut. A ce sujet, on vous recommande de vous diriger vers la droite quand vous ĂȘtes face Ă  la vue 4. Depuis ce cĂŽtĂ©, on a une jolie vue latĂ©rale sur les bassins et il y a dĂ©jĂ  beaucoup moins de monde! Pour poursuivre la visite on vous conseille de continuer sur la passerelle en bois qui longe l’ensemble du site. Plus on avance, plus on est seul! AprĂšs quelques centaines de mĂštres on arrive Ă  hauteur d’autres bassins qui sont trĂšs jolis. Allez jusqu’à l’endroit oĂč la passerelle s’arrĂȘte 5 puis remonter sur l’allĂ©e centrale. De lĂ , vous pourrez rejoindre les ruines de Hierapolis 6 et suivre la grande allĂ©e entre les colonnes. Ensuite on peut partir sur la gauche 7 par des petits chemins assez peu entretenus pour rejoindre l’église qui se trouve tout en haut du site 8. Note les sentiers sont bien indiquĂ©s sur Pensez Ă  tĂ©lĂ©charger l’application gratuite et Ă  charger la carte du site avant votre visite pour l’avoir hors ligne. Depuis l’église on peut rejoindre l’amphithéùtre 9 puis redescendre au niveau des bassins. LĂ , on vous recommande un dernier dĂ©tour pour aller tout au bout des passerelles qui se trouvent Ă  gauche des principales 10. Ici aussi il y a d’autres bassins Ă  voir et le coin Ă©tait absolument dĂ©sert lors de notre visite
 En tout notre balade faisait environ 10-12km et nous avons mis 4h Ă  faire le tour en faisant plein de photos Les infos pratiques Ă  connaĂźtre avant votre visite Au moment de prĂ©parer notre visite nous avons pas mal galĂ©rĂ© Ă  trouver des infos en ligne
 Ou disons plutĂŽt qu’on trouvait de tout et son contraire, surtout au niveau des prix et des horaires. Apparemment cela change drastiquement chaque annĂ©e
 Voici donc les derniĂšres infos toutes fraĂźches de mai 2019 le bain qui n’est pas compris dans le prix Le site est ouvert tous les jours de 8h Ă  18h. Pour Ă©viter les foules on vous recommande clairement de venir Ă  l’ouvertureLe prix d’entrĂ©e est de 50 TL, 80 TL, 200 TL Juillet 2022 L’entrĂ©e comprend l’accĂšs Ă  Pamukkale, Ă  Hierapolis mais cela ne comprend pas les bains qui se trouvent au sommet du site, ni le musĂ©e 50 TL de plus pour se baigner dans les sources
 un bain qui, selon nous, n’en vaut pas spĂ©cialement la peine. Un billet combinĂ© pour Pamukkale, Hierapolis et le musĂ©e est disponible pour 100 TL c’est certainement plus cher en 2022 mais on n’a pas les derniers chiffresLa sortie du site est dĂ©finitive. Si comme nous vous venez Ă  l’ouverture vous ne pourrez pas sortir en milieu de journĂ©e puis revenir pour le coucher du soleil. Il faudra repayer une entrĂ©eDurĂ©e de la visite Si vous ne voulez voir “que” les bassins alors vous aurez probablement fait le tour en 1h
 Mais cela serait VRAIMENT dommage de se limiter uniquement Ă  ça. Nous avons passĂ© 5h sur le site et avons eu bien le temps de entrĂ©es se trouvent sur le haut du site oĂč arrivent les bus. Si vous ĂȘtes en indĂ©pendant le plus simple est d’entrer par l’entrĂ©e qui se trouve dans le village point 1 sur la carte.On vous recommande vraiment de venir en indĂ©pendant! De nombreuses agences organisent des tours depuis la cĂŽte mais ces tours sont vraiment speed
 Beaucoup d’heures de route et trĂšs peu de temps sur place. La plupart des groupes ne restaient pas plus de 2h, ce qui n’est largement pas assez pour aller visiter L’eau prĂ©sente dans les bassins est rĂ©gulĂ©e par des robinets
 Apparemment certains jours toutes les vannes sont ouvertes, mais d’autres
 ben c’est fermĂ©! Les terrasses principales ne sont donc pas systĂ©matiquement remplies d’eau! Ceci est fait afin de prĂ©server le site et permettre aux terrasses de conserver leur couleur la visite des bains il est obligatoire d’ĂȘtre pieds nus. Pensez Ă  prendre un sac Ă  dos pour y mettre vos parlant de chaussure, on vous recommande des baskets
 car mine de rien le site est trĂšs grand!N’oubliez pas de prendre une casquette, des lunettes de soleil et de la crĂšme solaire. le soleil tape fort!!!Pour faire des Ă©conomies emportez assez d’eau et des snack / un pique-nique. Il est possible d’acheter des trucs au magasin des bains, mais c’est hors de prix! La bouteille d’eau est vendue 8 fois plus cher que dans le village c’est vous dire!Il est possible de se baigner dans certains bassins. Cela ne nous a pas paru fou d’aller nous allonger Ă  cĂŽtĂ© de tout ce monde, mais si vous rĂȘver de vous trempez, mettez un maillot de bain sous vos si vous visitez le site et que vous constatez que l’une des infos ci-dessus n’est plus Ă  jour n’hĂ©sitez pas Ă  nous laisser un commentaire ou Ă  nous envoyer un message. Cela nous permettra de maintenir ces infos Ă  jour! Venir Ă  Pamukkale et oĂč loger Arriver Ă  Pamukkale Le plus simple pour venir Ă  Pamukkale en indĂ©pendant c’est d’arriver depuis la gare des bus de Denizli. Si vous arrivez d’ailleurs en Turquie par la route vous arriverez trĂšs probablement au terminal qui se trouve dans le haut de la station de bus. Pour notre part nous Ă©tions arrivĂ© en train depuis Selçuk 17,5 TL le trajet, plusieurs train par jour. Depuis la gare de Denizli il faut rejoindre la gare des bus qui se trouve dans un grand bĂątiment juste en face de la gare ferroviaire. Les navettes qui vont Ă  Pamukkale depuis Denizli partent trĂšs rĂ©guliĂšrement environ toutes les 20 Ă  30 minutes. Pour prendre le minibus Dolmus en turc il faut descendre Ă  l’étage infĂ©rieur de la gare des bus et aller sur le quai 76. Le trajet dure environ 20 minutes et coĂ»te 4,5 TL 5 TL prix mars 2020 par personne environ 0,7€. Pour vous loger Ă  Pamukkale ce n’est pas le choix qui manque. Nous sommes arrivĂ©s sans rĂ©server et avons fini Ă  l’hĂŽtel Beyaz Kale. Rien de bien fameux, mais un trĂšs bon rapport qualitĂ© prix et c’est tenu par une gentille famille. Pour 150 TL 22€ nous avions une chambre double avec salle de bain, une petite piscine et un super petit dĂ©jeuner avec plein de fruits frais compris dans le prix. RĂ©server cet hĂŽtel en ligne. Pour voir tous les hĂŽtels et apparts dispos Ă  vos dates vous pouvez aussi regarder sur la carte ci-dessous. Ajustez simplement les filtres pour affiner votre recherche. Pour manger Ă  Pamukkale Franchement, l’offre n’est pas ouf
 Les restaurants du village sont relativement chers pour la qualitĂ©. Nous avons mangĂ© un soir au Kayas trĂšs bon, petites portions et l’autre soir au Tikir Grill House excellentes pides pizzas turques, pas cher et trĂšs bon accueil. Le midi nous avons pique-niquĂ© sur le site. Pamukkale L’autre facette de ce lieu trĂšs touristique Pamukkale est un site trĂšs connu et on voit d’ailleurs souvent des photos de ce “chĂąteau de coton” pour illustrer des brochures de voyage de la Turquie. Alors c’est indĂ©niable, le lieu a quelque chose d’assez unique; ces terrasses toutes blanches et cette eau absolument cristalline dans laquelle se reflĂšte le ciel bleu c’est juste hyper photogĂ©nique. Benoit s’est d’ailleurs rĂ©galĂ© Ă  prendre des photos
 NĂ©anmoins, il nous paraissait aussi important de vous montrer aussi un peu des photos moins “parfaites” et surtout qui vous mettront un peu plus dans l’ambiance si vous prĂ©voyez de venir visiter Pamukkale. Qu’on se le dise, on n’essaie pas de vous dĂ©courager Ă  venir, mais simplement on aimerait Ă©viter que vous ayez une point de dĂ©ception en voyant tout le “cirque” qui se trame autour de ces bassins une fois sur place
 Les images parlent plus que les mots je crois
 Qu’il y ait du monde c’est normal
 nous-mĂȘme sommes sur place et il serait trĂšs Ă©goĂŻste de dire que ce lieu serait mieux avec moins de monde. AprĂšs j’avoue que ce qui nous a tout particuliĂšrement choquĂ© ici, c’est le nombre invraisemblable de personnes qui semblent n’ĂȘtre lĂ  que pour capturer LA photo pour leur Instagram. Des sites touristique on en a vu un paquet, mais jamais nous n’avons Ă©tĂ© aussi marquĂ©s par un tel cirque Ă  coup de perche Ă  selfie et de tenue ultra Ă©tudiĂ©es pour les photos. Et bon
 les aras on en parle??? Ces pauvres perroquets qui passent leur journĂ©e Ă  se faire trimballer d’un selfie Ă  un autre
 c’est tout simplement fou que des choses comme ça restent permises Ă  notre Ă©poque, qui plus est sur un site de l’UNESCO
 AprĂšs il faut toujours rester positif! Le fait que beaucoup ne semblent venir que pour cette mĂȘme photo, cela laisse beaucoup de place pour dĂ©couvrir les autres parties du site! Le contraste entre les foules du “spot principal” et les bassins sur le cĂŽtĂ© et plus particuliĂšrement Hierapolis est juste incroyable. Profitons-en! Le mot de la fin Pour rĂ©sumer je dirais que nous sommes quand-mĂȘme trĂšs content d’ĂȘtre venus sur ce site, ne serait-ce que pour les sublimes ruines de Hierapolis. AprĂšs, je ne vous cache pas que nous avions initialement prĂ©vu de rester pour le coucher de soleil sur les bassins qui doit ĂȘtre magnifique si vous voulez mon avis, mais Ă©tant arrivĂ©s Ă  l’ouverture nous n’avions tout simplement pas le courage de rester jusqu’à 19h
 Si vous dĂ©cidez de venir, on vous encourage vivement Ă  ne pas vous laisser dĂ©courager par la foule aux bassins principaux. Venez baskets aux pieds et partez explorer un peu le reste du site, vous verrez vous ne serez pas déçus! Et par pitiĂ©, ne faites pas de selfie avec un ara
 On vous embrasse et on vous dit Ă  dans 10 jours! Car oui, demain nous partons pour 7-9 jours de trek le long de la voie lycienne! Pour nous suivre en live, venez nous rejoindre sur Instagram oĂč nous essaierons de faire des stories quotidiennes si le rĂ©seau le permet. Et promis, pas de selfie en bikini en vue 😉 Epingler sur Pinterest Note Cet article contient des liens affiliĂ©s. En passant par nos liens pour rĂ©server un logement ou une activitĂ©, vous ne payez bien Ă©videmment rien de plus, mais par contre nous toucherons une petite commission. Cela nous permet de continuer Ă  vous proposer des contenus indĂ©pendants et sans publicitĂ©.
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Car rien ne peut Ă©chapper Ă  l'Ɠil du spectateur et pour du rĂ©alisme, on est servi... D'emblĂ©e le rĂ©alisateur sĂšme dĂ©jĂ  un mal ĂȘtre rien que par le lieu, cette morgue vieillotte plongĂ©e dans un sous-sol d'une maison dĂ©jĂ  inquiĂ©tante et angoissante par tout ce qu'elle dĂ©gage, de sa configuration et de sa dĂ©co typiquement "ils british"...Alors pour un film d'Ă©pouvante, tout semble bien parti car l'univers Ă  fortiori morbide par le contexte anxiogĂšne y est dĂ©jĂ  pour quelque chose...Ce que va rĂ©vĂ©ler cette autopsie va encore plus enfoncer le clou, par toutes les particularitĂ©s inimaginables que va livrer ce corps mystĂ©rieux effrayant !La suite sera un emballement de phĂ©nomĂšnes surnaturels dont on sera par contre moins friand, ceux-ci reprenant les codes classiques du genre mais dont on ne dira mot...C'est cet aspect un peu facile qui sera dĂ©cevant, quand le film quitte une tension psychologique de bon aloi pour plus d'esbroufe, en jouant sur des ressorts plus convenus. Cette articulation aurait mĂ©ritĂ© plus de nuance, plus de subtilitĂ© afin de rester sur cette longueur d'onde parfaitement lancĂ©e et maĂźtrisĂ©e dĂšs le dĂ©but. Et donc malgrĂ© le jeu de deux comĂ©diens parfaitement convaincants Émile Hirsch et Brian Cox, et un point de dĂ©part original, AndrĂ© Øvredal ne sauve pas sa rĂ©alisation d'un certain stĂ©rĂ©otype propre Ă  ce type de film, d'autant plus que les explications fournies sont loin d'ĂȘtre renversantes et dĂ©terminantes pour nous marquer vĂ©ritablement. Faire peur pour faire peur, sans doute mais quand quand le tout est associĂ© Ă  un minimum de rĂ©flexion comme dans le trĂšs bon et rĂ©cent "Get Out" ou encore l'Ă©tonnant "It Follows", c'est encore bien mieux ! MalgrĂ© une premiĂšre moitiĂ© prometteuse [dissections, dĂ©couvertes, analyses, questionnements], le film s'enlise ensuite dans les clichĂ©s du genre et perd du coup sa tension originelle. On Ă©vite pas la bĂ©bĂȘte qui apparait dans le trou de la porte ou dans le miroir du couloir, la radio qui change de station, les lumiĂšres qui vacillent ou explosent, la porte qui se ferme et se verrouille toute seule, et mĂȘme le pauvre chat mort ! De plus, autant Brian Cox est trĂšs convaincant, autant Emile Hirsch n'a pas toujours l'air trĂšs Ă  l'aise dans ce registre, ses rĂ©actions Ă  la peur sont parfois assez robotisĂ©es. Par contre les plans sont trĂšs bons, la lumiĂšre maĂźtrisĂ©e et la musique pas trop envahissante pour ce registre de film. Bon allez, ce n'est pas un mauvais film en soi, c'est juste qu'il n'est pas assez maitrisĂ© et abouti, ce qui n'est d'ailleurs pas trĂšs surprenant venant du rĂ©alisateur du trĂšs mauvais The Troll Hunter. Bref, bonne idĂ©e originale de dĂ©part, mais mal exploitĂ©e... Pour la police amĂ©ricaine "Jane Doe" est une expression dĂ©signant une femme dont on ignore l'identitĂ©. Ce pĂšre et son fils qui vont pratiquer son autopsie ne sont pas au bout de leur surprise. Ce huis clos au sein de la morgue est tout simplement terrifiant pour les spectateurs qui aiment frissonner. Peu adepte du genre, l'ambiance angoissante m'a littĂ©ralement clouĂ© Ă  mon fauteuil. Sans aucun doute, le meilleur film d'horreur-Ă©pouvante vu depuis un bon moment avec deux acteurs au top Emile Hirsch et le formidable Brian Cox vu rĂ©cemment dans "Churchill". Le rĂ©alisateur NorvĂ©gien du found footage Troll Hunter revient aprĂšs des annĂ©es d'absence sur le devant de la scĂšne avec ""The Jane Doe Identity"" et bien que le film ne soit pas un chef d'oeuvre je l'ai trouvĂ© relativement intĂ©ressent et intriguant . Seul bĂ©mol la surprise n'aura durĂ©e que pendant la premiĂšre partie car la seconde ma complĂštement déçu tant on est retombĂ© dans un schĂ©ma tout ce qu'il y a de plus classique et facile . Ce huit clos commence tel un thriller funĂ©raire au multiple rebondissement flippant pour vite se transformer en un survival parapsychique horrifique qui Ă©branle .La premiĂšre phase est prenante et accompli et joue avec un suspens constant qui nous maintiens en haleine .La narration est parfaite et fais office d'ordre primordial vu qu'elle entraĂźne le rĂ©cit Ă  coup de dĂ©voilement autour du fameux et mystĂ©rieux cadavre qui est plutĂŽt flippant . L'autopsie est conduit tel une enquĂȘte de Sherlock Holmes et c'est rĂ©ellement le fil conducteur de l'histoire et de trĂšs loin le plus captivant . L'intrigue autour de ce macchabĂ©e et de sa dissection est totale et fais preuve d'Ă©normĂ©ment d'ingĂ©niositĂ© entre l’obscurcissement des Ă©nigmes, les prĂ©somption accablantes, l’illogisme des preuves Ă©tablis et l’opposition constante entre le rationnel et l'irrationnel .L'image est cru et tout y est dĂ©taillĂ© on assiste en bonne et du forme Ă  une vĂ©ritable dissection jusqu'Ă  ce que le surnaturel pointe le bout de son nez et vienne rendre le tout trĂšs inquiĂ©tant au point de mĂ©tamorphoser l'amphithéùtre mĂ©dico-lĂ©gal en un vĂ©ritable chantier dĂ©moniaque. Et bien que le tout soit trĂšs efficace l'ont vient Ă  malheureusement perdre l'intĂ©rĂȘt Ă©tablis durant la derniĂšre phase Ă  cause d'une trĂšs grosse facilitĂ© artistique plutĂŽt troublante .En effet tout le rĂ©cit perd en adresse et en perspicacitĂ© , l'enquĂȘte est complĂštement dĂ©laissĂ©e pour laissĂ© place Ă  un pseudo survival des plus banal enchaĂźnant sans efficacitĂ© les jump-scares et autre sĂ©quence prĂ©visible . L'intensitĂ© retombe mais on reste attentif Ă  la rĂ©vĂ©lation du pourquoi de tout cela car l'on croit Ă  un retournement de situation des plus favorables qui fĂącheusement n'arrive pas . Pire, on vient nous mettre le coup de grasse avec son final qui vient abruptement dĂ©naturĂ© les thĂ©matiques apposĂ© via un raccourcis scĂ©naristique qui en dit long sur le manque d'idĂ©e de son cinĂ©aste , quel gĂąchis . Les dĂ©cors sont certes moindre mais trĂšs efficace et la morgue joue un rĂŽle essentiel voir premier Ă  cet anxiĂ©tĂ© . Le fait qu'elle soit en plus situĂ© dans un sous-sol ajoute une prĂ©occupation supplĂ©mentaire ,avec son agencement sombre , rouillĂ© et son charme dĂ©suet la morgue prend une atmosphĂšre huis-clĂŽt asphyxiant et oppressant . Un théùtre imparable pour l'horreur avec ses longs couloirs Ă©troit qui viennent l'ornĂ©e .Le coup des petits miroirs dans les coin sont efficace ainsi que ses canalisations bruyante . Les divers effets sont concret et la mise en scĂšne corrĂ©lativement simple mais ce permet quelques jeux de lumiĂšre sympathique qui crĂ©er une authentique atmosphĂšre .L'histoire quand Ă  elle est trĂšs bien trouver , j'ai trouvĂ© l'enquĂȘte autour de la dĂ©pouille trĂšs original et intriguant , une vĂ©ritable chasse aux indices autour d'un corps sans vie qui pourtant prĂ©occupe Ă©normĂ©ment . Le coup du pĂšre et du fils mĂ©decin lĂ©giste est bien rechercher , tout comme la façon violente mais pourtant nĂ©cessaire de prĂ©senter la dissection et les caractĂ©ristiques improbable autour de ce cadavre . Le rĂ©cit avance Ă  bon rythme et va toujours Ă  l'essentiel , sauf pour son final qui est trop rapide et surtout expĂ©ditif . C'est vraiment dĂ©rangeant car on a vraiment l'impression que deux personnes diffĂ©rentes ont travaillĂ©s sur ce projet , la premiĂšre partie est soignĂ© et l'Ă©criture autour des sĂ©quences d'enquĂȘte est minutieuse et approfondis ; alors que la suite est quand Ă  elle grossiĂšre , maladroite et empressĂ©e . Pour le coup il manque au moins 15-20 minutes de plus Ă  cet histoire pour ĂȘtre un minimum complĂšte . Le casting est quand Ă  lui efficace et bien choisi , rien Ă  redire de ce cĂŽtĂ© la . Les comĂ©diens sont exemplaires et le duo pĂšre-fils est florissant et promet de bon moment .Brian Cox en doyen papa est efficace et apporte la maturitĂ© et le charisme aux Ă©vĂ©nements ,sa prĂ©sence est rassurante . Emile Hirsch qui est bien loin de son rĂŽle Into the West de Sean Penn incarne le rĂŽle du filston bienveillant . Les deux comparses font preuve d'une mĂ©lancolie efficace et ne dĂ©laisse pas une fois leurs interprĂ©tation malgrĂ© la baisse de rĂ©gime arrivant en fin . CONCLUSION The Jane Doe Identity est un film intĂ©rressant qui promettait beaucoup mais qui se rĂ©vĂšle au final des plus conventionnel , mĂȘme si d'excellente idĂ©e demeure inclus en son histoire . L'approche visuelle est sympathique et fonctionne bien avec l'ambiance macabre , mais le plus efficace reste inĂ©luctablement l' enquĂȘte autour des autopsies qui sont pour le moins Ă©clatant et impitoyable . Dommage que ce long mĂ©trage n'aille pas au bout des choses . 3/5 Pas mal !!! "TROOOOLL" !!!Sept ans. Sept ans dĂ©jĂ  que ce cri dĂ©sormais culte a retenti dans les forĂȘts norvĂ©giennes oĂč nous avait conviĂ© AndrĂ© Øvredal pour une partie de chasse aux trolls mĂ©morable... Parfait mĂ©lange d'angoisse, de fascination et d'humour dĂ©tonnant amenĂ© par l'apparence grotesque de ces crĂ©atures lĂ©gendaires dans un cadre rĂ©aliste, "The Troll Hunter" faisait clairement partie du haut du panier de la vague des found-footages de l'Ă©poque en se distinguant par son ton finalement assez unique dans la masse plus qu'alĂ©atoirement qualitatif de ce sous-genre le temps a passĂ©, l'excellent souvenir de cette randonnĂ©e norvĂ©gienne et de la rencontre avec ces crĂ©atures fantastiques a commencĂ© peu Ă  peu Ă  s'estomper de nos esprits tout comme le nom d'AndrĂ© puis, en cette annĂ©e 2017, a dĂ©boulĂ© d'un peu nulle part "The Jane Doe Identity", la premiĂšre expĂ©rience amĂ©ricaine de ce rĂ©alisateur qui signe donc son retour tardif avec un pitch simple, efficace et forcĂ©ment intriguant un pĂšre Brian Cox et son fils Emile Hirsh, tous deux mĂ©decins-lĂ©gistes, se retrouvent confrontĂ©s Ă  des Ă©vĂ©nements surnaturels suite Ă  l'autopsie du corps d'une mystĂ©rieuse aussi roublard, le norvĂ©gien va encore pratiquement rĂ©ussir son coup en appliquant une formule similaire sur certains aspects Ă  "The Troll Hunter" l'humour en moins Ă  une idĂ©e de dĂ©part basĂ©e sur un mystĂšre est cette Jane Doe dont l'avancĂ©e de l'autopsie engendre autant de phĂ©nomĂšnes Ă©tranges que d'Ă©nigmes pour ces deux mĂ©decins ? VoilĂ  la grande question de ce dĂ©but de mystĂšre a beau vite s'Ă©venter sur sa vĂ©ritable nature quelques indices hĂ©las trop appuyĂ©s, peu importe, le tour de force d'Øvredal est -sans trop en dire- d'extirper Ă  nouveau des Ă©lĂ©ments d'un certain folklore, en l'occurence amĂ©ricain, pour nous les prĂ©senter d'un point de vue inĂ©dit et somme toute effet, si l'aspect rĂ©aliste de "The Troll Hunter" Ă©tait ancrĂ© dans sa forme de documenteur, il s'incarne ici dans le regard scientifique que portent les deux protagonistes principaux sur les Ă©vĂ©nements auxquels ils sont confrontĂ©s. Tout comme les premiers instants du film, ils avancent dans leur examen Ă©tape par Ă©tape, avec une rigueur Ă©tablie, un sĂ©rieux et un sentiment d'habitude mĂ©thodique renforcĂ©e par l'esthĂ©tique ancienne, figĂ©e, de cette morgue familiale transmise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration mais les questions que posent les dĂ©couvertes faites sur ce corps dĂ©sagrĂšgent peu Ă  peu leurs certitudes jusqu'Ă  les faire perdre pied dans l'irrationnalitĂ© la plus totale. L'aura Ă©touffante du cadavre dĂ©teint petit Ă  petit sur l'ambiance, la tension monte de la maniĂšre la plus habile qu'il soit, les manifestations paranormales gagnent en puissance on y retrouve d'ailleurs encore l'idĂ©e d'un ancrage archaĂŻque avec l'utilisation dĂ©tournĂ©e de la fameuse clochette et parviennent toujours Ă  crĂ©er un certain sentiment d'inattendu grĂące Ă  leurs multiples formes. Quelques jumpscares "obligatoires" viennent noircir le tableau ici et lĂ  mais AndrĂ© Øvredal fait preuve d'une telle maĂźtrise Ă  mĂ©nager les rebondissements des deux premiers tiers de son rĂ©cit imaginez un croupier qui vous distribuerait toujours les bonnes cartes au bon moment qu'on lui pardonne aisĂ©ment ces petits Ă©carts, d'autant que le tout est visuellement trĂšs bien emballĂ©, le film tirant parfaitement parti de chacun des dĂ©cors de son huis-clos pour amplifier le sentiment d' sera par contre un peu moins transigeant sur les facilitĂ©s de la derniĂšre partie qui voit le relationnel familial, Ă©lĂ©ment scĂ©naristique le plus faible depuis le dĂ©but par son classicisme malgrĂ© le jeu des comĂ©diens, formidable, devenir la clĂ© de voĂ»te directrice du dĂ©nouement. AprĂšs un twist annexe prĂ©visible, le film donnera l'impression d'avoir envie de vite en finir pour rester sur de bonnes une scĂšne de confession pĂšre/fils obligatoire et quelques rĂ©pĂ©titions sur la rĂ©solution du principal mystĂšre l'idĂ©e pourtant passionnante d'une peur humaine fondatrice d'"autre chose" est, elle, hĂ©las survolĂ©e, la conclusion n'apportera hĂ©las jamais la mĂȘme satisfaction que l'on avait ressenti jusque-lĂ . On se raccrochera alors aux dĂ©tails apportĂ©s par l'Ă©pilogue nous rappelant tous les meilleurs moments de cette nuit de cauchemar passĂ©e Ă  la morgue...Envie de passer une nuit de folie Ă  dĂ©couper un cadavre pas comme les autres ? "The Jane Doe Identity" est fait pour vous et tient presque toutes ses promesses ! Il signe, en plus, le retour d'un rĂ©alisateur trĂšs malin dont on espĂšre ne pas attendre le prochain film pendant sept longues annĂ©es... Un excellent film d Ă©pouvante ! Le suspense est Ă  son comble jusqu'Ă  la fin aussi bien d'un point de vue de l histoire que du stress. Une histoire originale et trĂšs bien ficelĂ©e. Je conseille fortement !!! Bon, il faut se forcer pour Ă©crire plus de quelques lignes sur "The Autopsy of Jane Doe" - un meilleur titre que la ridicule transposition "française", vu que le film raconte en effet l'autopsie d'un cadavre fĂ©minin inconnu -, parce qu'on n'a a priori pas grand chose d'autre Ă  dire que petit film d'horreur sympathique mais pas trĂšs cohĂ©rent, qui commence plutĂŽt sĂ©rieusement - et plutĂŽt bien - sous forme d'intrigue policiĂšre assez fascinante, avant de sombrer peu Ă  peu dans le n'importe quoi Ă  coup d'accumulation de clichĂ©s et de "jump scares", comme disent les djeunes, par trop faciles. VoilĂ , on ne s'ennuie quand mĂȘme pas trop, et ce d'autant que, Ă©tonnamment, il y a l'excellent Brian Cox Ă  l'Ă©cran, et l'ex-jeune premier mignon Emile Hitsch, un peu moins excellent, lui. Que dire d'autre ? Qu'on sait bien que le cinĂ©ma fantastique fait du sur-place en attendant une nouvelle gĂ©nĂ©ration de talents... qui tarde Ă  venir, et que dans ce contexte, "The Jane Doe Identity" a au moins le mĂ©rite d'essayer de raconter quelque chose d'original. Et puis voilĂ , il n'y a pas grand chose Ă  rajouter. Ou plutĂŽt si j'aurais dĂ» retourner voir "Get Out". Ça, au moins, c'est du fantastique, mais c'est aussi du cinĂ©ma, qui plus est qui nous parle de notre Monde. Les films d'horreur ont tendance Ă  vous Ă©moustiller adolescent, entre la volontĂ© de se faire peur et la tentative de rapprochement avec la charmante demoiselle avec laquelle vous regarder le film. Adulte, vous n'avez plus grand chose Ă  vous prouver, et assez de la vie quotidienne pour vous faire peur tous les jours avec votre dulcinĂ©e. VoilĂ  pourquoi personnellement, si je donne encore dans les thrillers, je ne regarde quasiment plus jamais de films d'horreur. Quelque chose m'a cependant attirĂ© dans ce film, et j'ai voulu faire confiance aux bonnes notes que j'ai pu voir ici et lĂ , sans lire une seule critique ni regarder la bande-annonce. Grand bien m'en a pris. Contrairement Ă  la plupart des films du genre, la rĂ©alisation et la lumiĂšre sont ici parfaitement maĂźtrisĂ©s. D'excellents plans, une image de qualitĂ©, une lumiĂšre parfaite, sont mis en valeur par un excellent montage qui donne une trĂšs bonne qualitĂ© technique au film. Le scĂ©nario est plutĂŽt bien trouvĂ©, et l'on dĂ©couvre petit Ă  petit les secrets de cette belle inconnue. Je ne connais pas le mĂ©tier de mĂ©decin-lĂ©giste, mais les scĂšnes ont vraiment l'air trĂšs rĂ©alistes, et pour un novice on s'y croirait vraiment. Les acteurs sont excellents, on connaissait Brian Cox pour son interprĂ©tation dans la sĂ©rie des Jason Bourne, et Bravehart. Emile Hirsch quant Ă  lui avait eu le premier rĂŽle d' "Into the wild" et jouait dans l'excellent "lone survivor". Les deux forment un duo pĂšre / fils excellent et trĂšs crĂ©dible. Le rĂ©alisateur norvĂ©gien a dĂ©jĂ  sĂ©vit dans le genre, avec le trĂšs mauvais Ă  mes yeux film "The Troll hunter'. Il prouve Ă  l'Ă©vidence qu'il peut aussi exceller, ce film Ă©tant pour moi une vraie rĂ©ussite, qui vous rĂ©servera Ă  coup sĂ»r quelques frissons ! " the jane doe identity " est un film d'horreur qui m'a plutĂŽt déçu. En effet j'ai trouvĂ© l'histoire convenu plusieurs questions reste sans rĂ©ponses et je n'ai guere sursaute durant la projection cependant j'ai trouvĂ© intĂ©ressant de suivre jusqu'au dĂ©nouement ce qu'il est arrivĂ© Ă  " jane doe". Je lui met peut-ĂȘtre une note un poil trop gĂ©nĂ©reuse, mais bon sang, ça faisait longtemps que je n'avais pas vu un aussi bon film d'horreur, un film qui m'a vraiment fait peur ! L'histoire apparaĂźt tout d'abord assez simple un pĂšre et son fils vont faire une autopsie sur un cadavre parfaitement intact, retrouvĂ© sur une scĂšne de massacre. Puis des Ă©vĂšnements vont se produire. Mais le film est super bien maitrisĂ© la mise en scĂšne, les plans, l'atmosphĂšre lugubre et froide dans un funĂ©rarium assez moderne, jouant sur ce contraste... Le scĂ©nario prend le temps malgrĂ© la courte durĂ©e du film on assiste d'abord Ă  une autopsie autant intĂ©ressante qu'effrayante, point par point ; puis la tension monte de plus en plus et c'est lĂ  oĂč les codes de l'horreur se font une place dans l'histoire. Ce que j'ai apprĂ©ciĂ©, c'est qu'on nous en montre ni trop, ni peu, juste ce qu'il faut avec une vĂ©ritable ambiance des ombres, des sons de clochette vous comprendrez, des apparitions furtives et lentes Ă  la fois... bref tout ce qui fait froid dans le dos. Il y a un petit ralenti dans l'histoire, mais qui heureusement s'estompe rapidement jusqu'Ă  un final satisfaisant. Je vous le conseille vivement, sĂ»rement un des meilleurs films d'horreur de cette annĂ©e ! Un film d'horreur plutĂŽt bon dans l'ensemble. J'ai beaucoup aimĂ© la premiĂšre partie du film, l'autopsie du corps est vraiment morbide et met vraiment mal Ă  l'aise. La tension est trĂšs bien gĂ©rĂ©e et le suspense monte au fur et Ă  mesure Ă  la dĂ©couverte des choses inquiĂ©tantes prĂ©sent dans ce fameux corps de Jane Doe. Malheureusement la deuxiĂšme partie du film est trĂšs bancal et convenue dans le sens oĂč ça devient un banal film d'horreur avec des jump scare prĂ©visibles et oĂč l'on devine facile ce qui va se passer. De plus la fin est carrĂ©ment bĂąclĂ©e. MalgrĂ© ces dĂ©convenues, j'ai passĂ© un bon moment et le film reste assez efficace dans le genre malgrĂ© quelques faiblesses. Pas trĂšs original ce Jane Doe Identity », mais franchement, est-ce vraiment un problĂšme ? En tout cas, pour moi, pendant toute la premiĂšre moitiĂ©, ça n’en a pas vraiment Ă©tĂ© un. C’est vrai qu’on voit trĂšs rapidement oĂč il veut en venir ce film, si bien que le mystĂšre qu’il entretient longuement semble une dĂ©marche bien illusoire. Idem pour le dĂ©cor et les petits Ă©lĂ©ments glissĂ©s ça et lĂ  dont on sait pertinemment comment ils vont ĂȘtre rĂ©utilisĂ©s par la suite les cadavres qu’on expose un Ă  un, la petite clochette dont on explique l’utilitĂ©, le chat qui se balade dans les aĂ©rations, etc
 . MalgrĂ© tout, j’avoue que je n’arrive pas Ă  en vouloir Ă  ce film sur ce point-lĂ  tant il s’affiche trĂšs rapidement comme un bon vieux film de genre qui entend juste jouer un peu avec les codes, sans forcĂ©ment les rĂ©inventer. Et donc voilĂ , comme dit un peu plus haut, je trouve que globalement ça fait le boulot sur l’ensemble de la premiĂšre moitiĂ©. Sans ĂȘtre ultra-inventive la mise en scĂšne ne sombre pas non plus dans l’excĂšs. L’huis-clos est plutĂŽt bien exploitĂ©. Le duo Cox-Hirsch fait le nĂ©cessaire en termes d’affect
 Et puis il y a ensuite la deuxiĂšme moitiĂ© oĂč lĂ  le film commence Ă  patiner... Clairement, on sent que les deux scĂ©naristes n’ont plus d’idĂ©es et qu’ils s’efforcent de claquer diffĂ©rentes pĂ©ripĂ©ties pour rallonger la sauce
 Alors on va dans le bureau, on est enfermĂ©, attaquĂ©, puis on ressort du bureau pour aller au bloc, oĂč on s’enferme Ă  nouveau, etc
 Enfin bon
 Et puis finalement, aprĂšs pas mal d’errances et de scĂšnes attendues alignĂ©es, sur le dernier tiers, le film craque totalement et sombre carrĂ©ment dans le je-t’explique-pas-parce-que-c’est-comme-ça. » D’un seul coup, alors qu’Emile Hirsch vient quand mĂȘme de voir mourir sa girlfriend, voilĂ  qu’il a soudainement une rĂ©vĂ©lation. Elle ne nous tue pas alors qu’elle pourrait. Il y a forcĂ©ment un truc Ă  faire ! » Ce truc Ă  faire, c’est
 lui ouvrir le crĂąne. Et lĂ  je me suis dit OK
 Pourquoi maintenant ? Pourquoi que maintenant ? » En ouvrant le crĂąne, on se rend compte que le cerveau est en parfait Ă©tat
 Du coup, au lieu de la fracasser, on en prend qu’un petit Ă©chantillon et on referme dĂ©licatement le crĂąne afin de faciliter l’avĂšnement des pĂ©ripĂ©ties suivantes
 LĂ , Brian Cox a soudainement l’illumination et comprend en seulement cinq minutes ce qui est arrivĂ© Ă  la fameuse Jane Doe
 Et alors qu’une heure plus tĂŽt il voulait encore se rattacher Ă  tout ce qu’il y avait de rationnel, voilĂ  que le gars, aprĂšs avoir lu un passage de la Bible, arrive Ă  dĂ©rouler tout le processus d’une procĂšs en sorcellerie qui aurait mal tournĂ©. Franchement, chapeau, parce que c’était quand mĂȘme vachement prĂ©cis ! Bref, j’avoue que le dĂ©roulement final m’a quand mĂȘme pas mal laissĂ© sur la touche. Moins soucieux de sa logique, moins soignĂ© dans ses effets, plus archĂ©typal. Le film va mĂȘme jusqu’à se conclure sur un dernier plan un peu ridicule, comme s’il voulait nous prendre par surprise alors que – bon – on l’avait un peu vu venir Ă  des milliers de kilomĂštres ce coup-là
 En somme, voilĂ  un film qui n’a pas su fournir un travail suffisamment riche pour qu’au moins, il puisse intĂ©grer les rangs de ces petits films de genre pas originaux mais au moins bien foutus et sympas. Autant dire donc que cette Jane Doe » risque vite de sombrer dans l’anonymat
 Bonne idĂ©e avec l'autopsie, bonne ambiance gĂ©nĂ©rale. AprĂšs c'est plutĂŽt dĂ©cevant, effets faciles musique, obscuritĂ©, pas trĂšs effrayant, scĂ©nario moyen, rien de bien nouveau et rĂ©alisation en dents de scie. The Jane Doe Identity est un film d'horreur qui commence un peu comme un thriller, c'est Ă  dire avec plusieurs morts inexpliquĂ©s. La premiĂšre fois que l'on voit Jane Doe, elle est dans la mĂȘme maison que les autres morts, partiellement enterrĂ©e dans la cave. Les policiers connaissent toutes les victimes, sauf elle. Elle part donc chez le lĂ©giste pour ĂȘtre identifiĂ©e et pour comprendre comment elle est Ă  ce moment lĂ , aprĂšs seulement 5 minutes de films, lorsque Jane Doe arrive chez les lĂ©gistes, que le film commence et que la peur s'installe. C'est un huis clos, c'est oppressant, c'est terrifiant et la peur ne recule jamais. L'histoire qui est rĂ©vĂ©lĂ©e est surnaturelle, mais se tient tellement bien qu'on y croit. L'histoire de Jane Doe commence bien avant qu'elle ne se retrouve dans cette morgue et continuera bien aprĂšs et si on se laisse si facilement prendre par la peur, c'est parce qu'elle est infiniment bien racontĂ©e, par des acteurs aussi bons les unes que les autres et par une rĂ©alisation sais dĂ©jĂ  que ce sera l'un des films les plus effrayants de l'annĂ©e 2017. Bonne trouille Ă  tous ! voilĂ  c ' est effectivement pas trĂšs intĂ©ressant. Les comĂ©diens font ce qu' ils peuvent mais ne tirent pas de l ' ennui de la projection . Une bonne idĂ©e ne fait pas un bon film celui ci n ' a pas d ' intĂ©rĂȘt . Le scĂ©nario apporte aucune rĂ©ponse sauf Ă  la toute fin . Les meilleurs films de tous les temps Meilleurs films Meilleurs films selon la presse
Dansun amphithéatre (ter) 'Phithéatre, phithéatre, phithéatre tsoin tsoin Y'avait un macchabée (ter) Accablé, un flippé, un speedé tsoin tsoin Pompons la merde, pompons la gaiment Et envoyons au bain ceux qui sont pas des frÚres Pompons la merde, pompons la gaiment Envoyons sur les roses ceux qui sont pas contents O muse prÚte-moi ta lyre Qu'afin en vers je
CachĂ©es dans un petit pot en cĂ©ramique, prĂšs de l’église du village de Lalbenque Lot, les piĂšces noircies par le temps se sont rĂ©vĂ©lĂ©es ĂȘtre un trĂ©sor de monnaies prĂ©cieuses du XIIIe siĂšcle. Ce qui devait ĂȘtre de rapides fouilles prĂ©ventives de neuf jours autour de l’église Saint-Quirin du petit village de Lalbenque, dans le Lot, a finalement abouti Ă  de bien belles dĂ©couvertes
 Les archĂ©ologues ont mis au jour plus de 200 piĂšces de monnaie, des deniers de Cahors et de Rodez, les deux villes historiques importantes aux alentours. En alliage cuivreux, elles dateraient du XIIIe ou XIVe siĂšcle. Une datation prĂ©cise sera apportĂ©e par l’étude numismatique. Un petit pot de terre Elles auraient pu ne jamais ĂȘtre dĂ©couvertes. Les fouilles avaient Ă©tĂ© commandĂ©es dans le cadre d’un diagnostic prĂ©ventif, comme cela est l’usage lorsque des travaux routiers, immobiliers ou industriels concernent le sol et les sous-sols. Comme l’explique Éric Labastie, archĂ©ologue en charge du chantier pour la cellule dĂ©partementale d’archĂ©ologie du Lot, ce n’est que deux jours aprĂšs la dĂ©couverte d’un petit pot de cĂ©ramique, de type ordinaire, d’une dizaine de centimĂštres de diamĂštre, que le trĂ©sor a fait son apparition. Le nettoyage a permis de le dĂ©barrasser de la gangue de terre dans lequel il Ă©tait pris, rĂ©vĂ©lant la surface noircie par l’oxydation de ses piĂšces en alliage cuivreux argentĂ©. Sur les surfaces internes du pot, l’empreinte d’un tissage disparu laisse supposer aux archĂ©ologues que le prĂ©cieux magot avait Ă©tĂ© placĂ© dans une bourse ou une poche en tissu. À premier vue, il s’agirait sans doute d’un trĂ©sor dit de thĂ©saurisation », un mode de stockage et d’enfouissement des richesses gĂ©nĂ©ralement liĂ© Ă  un contexte d’insĂ©curitĂ© guerre civile, troubles ruraux, crise politique, etc. ou de dĂ©valuation de la monnaie, par exemple. On distingue notamment ce type de trĂ©sor de ceux mis au jour dans une sĂ©pulture et dĂ» Ă  une pratique funĂ©raire. Les fouilles avaient Ă©tĂ© commandĂ©es dans le cadre d’un diagnostic prĂ©ventif ©Thomas Campagne/DĂ©partement du Lot Lors des fouilles, les archĂ©ologues ont Ă©galement trouvĂ© d’autres Ă©lĂ©ments dignes d’intĂ©rĂȘts des vestiges de bĂątiments et d’enclos ainsi que des traces de sĂ©pultures. Un cimetiĂšre pourrait avoir Ă©tĂ© prĂ©sent sur le site jusqu’au dĂ©but du XXe siĂšcle. À l’issue de ces derniĂšres dĂ©couvertes archĂ©ologiques, le village de Lalbenque, cĂ©lĂšbre pour son marchĂ© de truffes noires, a dĂ©cidĂ© d’amĂ©nager un amphithéùtre en plein air autour du site de fouilles. Les archĂ©ologues ont dĂ©couvert le petit pot de cĂ©ramique Ă  proximitĂ© de l’église Saint-Quirin ©Thomas Campagne/DĂ©partement du Lot Le Lot, terre d’archĂ©ologie La rĂ©gion du Lot est habitĂ©e depuis l’époque prĂ©historique et Cahors, durant la pĂ©riode gallo-romaine, Ă©tait une ville prospĂšre de l’Empire. Le Quercy, ancien diocĂšse de Cahors, appartenait au Moyen Âge au puissant comtĂ© de Toulouse. La rĂ©pression de l’hĂ©rĂ©sie cathare, les conflits de la guerre de Cent Ans ou encore les ravages de la peste noire pour ne parler que du XIIIe siĂšcle ! y ont laissĂ© de nombreuses traces qu’archĂ©ologues et historiens s’emploient Ă  redĂ©couvrir et Ă  comprendre. En octobre dernier, un colloque organisĂ© par la Direction rĂ©gionale des affaires culturelles d’Occitanie service rĂ©gional de l’archĂ©ologie, le DĂ©partement du Lot, la Ville de Cahors et l’Institut national de recherches archĂ©ologiques prĂ©ventives Inrap faisait le point sur les nombreuses dĂ©couvertes archĂ©ologiques de ces derniĂšres annĂ©es dans la seule ville de Cahors, dont le passĂ© antique, mĂ©diĂ©val et moderne ne cesse de se rĂ©vĂ©ler. En 2019, c’est un sarcophage mĂ©rovingien, datant du VIIe siĂšcle, qui avait Ă©tĂ© dĂ©couvert au cƓur de la ville. Cinq ans plus tĂŽt, dans un bois de Montauriol, quatre promeneurs avaient dĂ©couvert un autre trĂ©sor de prĂšs de 200 monnaies celtiques en argent. INOUBLIÉE la chanson du macchabĂ©e. Dans un amphithéùtre (bis) Y avait un macchabĂ©e macchabĂ©e, macchabĂ©e, macchabĂ©e tsoin-tsoin Ce macchabĂ©e disait (bis) Ah! ce qu'on s'emmerde ici merde ici, merde NĂ© en Grande-Bretagne, le principe des Sel, systĂšmes d’échanges locaux, s’est largement dĂ©veloppĂ© en France depuis les annĂ©es 95. Il existe aujourd’hui prĂšs de 400 Sel sur le territoire, dont trois sur diffĂ©rents quartiers de Lyon ainsi qu’à Villeurbanne, VĂ©nissieux et Oullins. Pour chacun, le principe est le mĂȘme regrouper en rĂ©seau des personnes qui Ă©changent gratuitement des compĂ©tences, des services ou des biens. Une unitĂ© de mesure rĂ©git les Ă©changes et permet d’assurer la rĂ©ciprocitĂ©. Cette monnaie virtuelle porte le nom bien symbolique de Caillou pour le Sel Croix-Rousse, de Pistache pour le Sel rive gauche et de Bouchon pour le Sel Lyon sur SaĂŽne. Ce qui n’empĂȘche nĂ©anmoins pas des Ă©changes inter-Sel entre les rĂ©seaux du RhĂŽne, car on est plus fort en Ă©tant plus nombreux. Beaucoup plus ingĂ©nieux que le simple troc entre deux personnes, le systĂšme des Sel permet d’échanger avec tout un groupe en fonction des besoins ou des offres de chacun. Bien sĂ»r, les motivations peuvent ĂȘtre d’abord d’ordre Ă©conomique, afin de rĂ©duire ses dĂ©penses. Mais pas seulement. La philosophie des Sel repose sur l’idĂ©e que tout le monde a des compĂ©tences, et sur une dimension Ă©cocitoyenne. Une permanence du Sel Croix-Rousse est d’ailleurs assurĂ©e Ă  la Maison de l’écologie. L’engouement pour cette formule s’explique en outre par le partage des moments de convivialitĂ© et un esprit d’entraide. A. S. sur Grain de Sel n°74 Les Ă©changes sont gratuits mais une simple adhĂ©sion au Sel est prĂ©alablement nĂ©cessaire. Liste des Sel du RhĂŽne GratteSEL Centre social de la FerrandiĂšre 51 rue Lafontaine 69100 VILLEURBANNE Permanence 1er lundi de chaque mois de 18h Ă  20h au centre social, le 3Ăšme vendredi de chaque mois de 18h30 Ă  21h Ă  la salle Badey salle du club senior, 4 rue Richelieu. SEL de Lyon Croix Rousse c/o Maison de l'Ecologie 4 rue Bodin 69001 LYON Contact IrĂšne PARLIER TĂ©l 04 78 27 29 82 / 04 72 07 02 86 Permanence maison de l'Ă©cologie 2Ăšme jeudi de chaque mois de 18h Ă  19h. SEL de Lyon sur SĂąone Maison des Associations MJC 1 Rue de la BrĂšche 69005 LYON Contact Jean Marc THAVEL TĂ©l 06 08 22 50 76 / 04 78 36 63 52 MichĂšle Permanence 4Ăšme mercredi du mois 18h30 Ă  20h hors vacances scolaires Ă  la Maison des Associations MJC- 1 Rue de la BrĂšche Lyon 5Ăšme. SEL Lyon Rive Gauche Librairie La Gryffe 5 Rue SĂ©bastien Gryphe 69007 LYON Contact CĂ©cile TĂ©l 04 72 13 06 75 Permanence 2Ăšme vendredi du mois de 18h Ă  19h30, 233 rue VendĂŽme – Lyon. SEL Cailloullin 115 Bd Emile Zola 69600 OULLINS Contact MichĂšle DEURDILLY TĂ©l 04 78 51 20 77 SEL des Grandes Terres c/o Centre associatif Boris Vian 13 avenue Marcel Paul 69200 VENISSIEUX Contact CĂ©line ou Jean-Marc LEGRAND TĂ©l 04 72 50 15 58 Permanence derniers vendredis des mois de chaque mois 20h Ă  22h. Mines de SEL 163 Rue d'en Haut 69380 CHESSY Contact Corinne CABESOS TĂ©l 04 78 47 94 55 SEL CALADE 67 rue Grenette 69400 Villefranche sur SaĂŽne Contact Marie Christine, JoĂ«lle, Nathalie ou Marcelle TĂ©l 04 74 09 05 33 & 06 24 35 11 95 Marie Christine, 04 74 68 38 53 JoĂ«lle / 06 19 29 22 53 Nathalie, 04 74 62 90 01 Marcelle Permanence 1er samedi du mois 17h-19h Bourse du Travail. SEL des Monts du Lyonnais 8 Plaisances 69610 Saint Genis l'ArgentiĂšre Contact Jacques RONZY TĂ©l 04 74 70 02 06 SEL Sans Soucis 13 rue Micky Barange 69510 Soucieu en Jarest Contact GeneviĂšve TĂ©l 04 72 31 79 58 Zn9ZHUD.